«
Je crois comprendre d’après votre lettre
que votre fils est homosexuel. J’ai été
frappé du fait que vous ne mentionnez pas vous-même
ce terme dans les informations que vous donnez à
son sujet. Puis-je vous demander pourquoi vous l’évitez
? »
Lettre de Sigmund Freud à une mère américaine
du 9 avril 1935 (1).
Beyrouth.
Un divan. Au cours d’une séance rythmée
par de longs silences, un jeune analysant reprend d’une
voix fragile : « Je ne sais pas s’il m’aime
vraiment». « J’ai peur de m’engager
car je ne veux plus souffrir ». « Je voudrais
m’endormir et ne plus me réveiller ».
Un
psychologue et un sociologue français suscitent
dans un livre paru récemment un début de
polémique en liant chez les jeunes la question
de l’homosexualité à celle du risque
suicidaire (2) . Selon Eric Verdier et Jean-Marie Firdion,
des études récentes montrent en effet l’existence
d’un « risque élevé de suicide
chez les jeunes gays, lesbiennes et bisexuels »
(3).
En
l’absence d’études spécifiques
en France, comme si « le double tabou de l’homosexualité
et du suicide faisait office d’étau »,
les auteurs de l’ouvrage se sont appuyés
sur des enquêtes américaines ainsi que sur
les chiffres d’une étude concernant la population
générale en France réalisée
dans le cadre du Programme National de Prévention
du Suicide, en liaison avec le Ministère français
de la santé. Ce dernier recense actuellement 12
000 cas de suicide par an et estime à 160 000 les
tentatives de suicide. Chez les 15-24 ans, ces décès
représentent la seconde cause de mortalité
après les accidents de la route alors qu’ils
constituent la première cause chez les 25-34 ans
(4). En marge de ces chiffres, l’Inserm publie de
son côté, une expertise selon laquelle «
12% des enfants et adolescents seraient atteints d’un
trouble mental » (5).
Différentes
recherches ont été menées aux Etats-Unis,
par exemple, sur les « liens éventuels entre
pathologie mentale, orientation sexuelle non conventionnelle
et vulnérabilité accrue au suicide »
(6) . Certaines ont porté sur les rapports entre
« symptômes psychiatriques et orientation
sexuelle du sujet ».
D’autres enfin se sont intéressées
aux « risques de troubles psychiatriques parmi les
personnes ayant un partenaire du même sexe ».
Selon Eric Verdier et Jean-Marie Firdion, les résultats
n’ont pas permis de « mettre en évidence
une vulnérabilité plus élevée
à des pathologies mentales lourdes ». Conclusion
qui valide les évolutions de l’American Psychiatric
Association sur ce sujet et, en particulier, sa décision
en 1974 de ne plus inclure l’homosexualité
dans la nosologie du Manuel Statistique et Diagnostique
des Troubles mentaux (DSM III) (7).
Des
enquêtes américaines récentes sur
échantillons représentatifs de jeunes homosexuels
ou bisexuels montrent, en revanche, une corrélation
entre orientation homosexuelle et intention ou tentative
de suicide. Ces enquêtes citées par Verdier
et Firdion relèvent que « l’orientation
homosexuelle/bisexuelle est associée chez les jeunes
gays américains de manière significative
avec les intentions de suicide (près de 4 fois
plus de risques que les hétérosexuels) et
les tentatives de suicide (7 fois plus que les hétérosexuels)
» (8) . Les auteurs évoquent, de surcroît,
l’exploitation d’une enquête nationale
américaine selon laquelle « le groupe des
hommes ayant eu des partenaires sexuels de même
sexe présentent des symptômes concernant
le suicide significativement plus élevés
que celui des hommes ayant uniquement eu des partenaires
sexuels féminins » (9).
En France, le psychiatre Xavier Pommereau (10) affirme
que sur les 400 jeunes ayant « tenté de se
suicider ou en danger de le faire » (11) et qu’il
accueille chaque année dans son centre de Bordeaux,
« 25 % des garçons et 10% des filles »
déclarent une orientation homosexuelle. Parmi les
facteurs de risque suicidaire soulignés dans son
rapport de 2002 figurent en bonne place les « difficultés
d’affirmation de l’orientation sexuelle »
ainsi que les « questionnements identitaires majeurs
», notamment à la période de l’adolescence.
Entre
Honte et Culpabilité
En fait, les rédacteurs de l’ouvrage imputent
moins à l’homosexualité en soi, qu’à
l’accueil psychologique et social réservé
à l’orientation homosexuelle, l’augmentation
des risques de dépression ou de troubles de la
personnalité susceptibles de conduire au suicide.
« L’homophobie n’est pas le seul facteur
mais il est fondamental » explique le sociologue
Eric verdier, un des auteurs du livre. Le psychiatre Xavier
Pommerau estime, pour sa part, que « l’homophobie
aggrave les difficultés des jeunes homos mais que
même dans un contexte non homophobe, ces derniers
sont davantage confrontés à des souffrances
identitaires ».
Venu en analyse pour « comprendre son orientation
homosexuelle », un jeune Libanais évoque
dès la première séance le cycle «
perception-image-culpabilité », s’attardant
en particulier sur la « honte de sa passivité
». Au fil de son analyse, il insistera davantage
sur cette « image négative du rôle
passif », à l’origine selon lui, «
des difficultés à s’accepter »,
plus que « dans l’acte homosexuel »
qu’il tient pour peu culpabilisant en lui-même
». Cette « honte de la passivité »
(12) , qu’un autre analysant homosexuel vit comme
un « blocage » dans la relation avec son partenaire,
sera peu à peu dépassée lorsque le
patient obtiendra de l’autre « sa reconnaissance
en tant qu’homme » et qui sera illustrée
par l’émergence d’un désir actif
(13) . Les uns et les autres évoquent « leur
souffrance au quotidien », alimentée par
cette « différence entre la conception libanaise
et la vision occidentale de l’homosexualité
». « Dans cette dernière, explique
l’un d’entre eux, « la distinction s’opère
entre hétéros et gays, peu importe que le
partenaire soit passif ou actif ». Au Liban, le
« machisme déterminant » accentue la
division entre actif et passif. La relation à la
passivité est « complètement assimilée
à la féminité et permet à
l’autre partenaire de conforter son image virile
» (14) .
«
Les attaques et les violences homophobes, raconte encore
un patient, n’apparaissent pas lorsque j’accepte
entièrement mon rôle féminin »,
surtout avec des « partenaires musulmans »
qui ont plus tendance que les autres à me «
parler comme à une fille » ou à me
montrer qu’ils « vont avec moi par défaut
». La culpabilité sociale se double visiblement
chez le sujet d’une honte plus intériorisée,
indiscutablement génératrice d’un
état dépressif. Culpabilité et honte
que les psychanalystes attribuent respectivement à
une « transgression » et à un «
échec » (15) , ce dernier accompagnant souvent
« une impression de carence physique ou sexuelle
» à même de « désintégrer
le sujet » (16), d’effacer son inscription
dans l’histoire passée, d’obérer
la présente et d’interdire celle à
venir.
Homosexualité et environnement familial
Durant l’année 1997-1998, une enquête
réalisée auprès d’un échantillon
national de jeunes français de 15 à 19 ans
indiquait que 11% d’entre eux avaient pensé
au suicide au cours des 12 derniers mois (17) . Sans établir
de parallèle strict, les rédacteurs mentionnent
également une enquête nationale sur le comportement
sexuel des jeunes Français de 15 à 18 ans
au terme de laquelle 6% d’entre eux se sont déclarés
« attirés par une personne du même
sexe » (18) .
Au-delà de ces chiffres, les auteurs de l’ouvrage
mettent volontiers l’accent sur le facteur familial
sous ses différents aspects : « vivre dans
une famille monoparentale ou recomposée augmente
le risque d’avoir pensé au suicide au cours
des douze derniers mois de 50% et le fait de se sentir
peu valorisé par ses parents double la probabilité
de penser au suicide par rapport aux jeunes qui se sentent
valorisés » (19).
Au
Liban, les patients au choix d’objet homosexuel,
en analyse ou en simple consultation, insistent, pour
la majorité d’entre eux, sur leurs difficultés
à évoquer ce sujet avec les membres de leur
famille. L’un de mes patients reconnaît avoir
dû « refouler sa sensibilité féminine
» après plusieurs « remarques désobligeantes
de sa mère » sur son attitude. Un autre a
préféré opter pour un comportement
de simulation et de dénégation lorsque «
sa mère l’a menacé de le déshériter
» s’il devenait « pédé
». Tous et toutes ont, de surcroît, peur de
« blesser » ou de « décevoir
» leurs parents, notamment leur « mère
» surtout lorsque celle-ci, déçue
par un « mariage arrangé contre son gré
» ou par « une relation conjugale peu satisfaisante
» suscite, voire « imprime » (19) un
sentiment de compassion et de « complicité
obligée » sur la personne de son fils. Selon
les auteurs, « de nombreux jeunes homos ou bisexuels
en viennent à « se forger ainsi une fausse
personnalité d’hétérosexuel
» qui leur permet de « survivre pendant leur
scolarité » (21) mais pas forcément,
comme le savent de nombreux cliniciens des établissements
scolaires libanais, au bénéfice de celle-ci.
Dans
une infime minorité de cas, des patients(tes) homosexuels(les)
paraissent soutenus par leur famille (effet Buffer)
(22). Une jeune homosexuelle du nord du Liban a vu ainsi
sa famille, une fratrie nombreuse, pratiquante et aux
revenus économiques modestes, « faire bloc
autour d’elle » prenant ainsi en charge une
part active de soutien psychologique tout en veillant
à ne pas adopter un comportement destiné
à « tolérer le passage à l’acte
» ou « à révéler ce fait
en dehors du cercle familial ». L’autre exemple
provient, en revanche, d’un milieu économiquement
aisé de Beyrouth où les parents «
affichent une relative indifférence » aux
orientations homosexuelles ostentatoires de leur fils
aussi longtemps que ces dernières « n’embarrassent
pas l’entourage immédiat » ou ne posent
pas un « problème d’acceptabilité
sociale ». Dans ces deux cas précis, les
manifestations d’angoisse ou de dépression
étaient nettement atténuées ce qui
n’empêchait nullement les deux sujets d’exprimer
d’autres formes de souffrance. De nets effets de
surcompensation vestimentaire et comportementale pouvaient
en figurer les symptômes.
Sans
ressasser des poncifs bien connus, l’absence réelle
ou perçue comme telle du père, sa démission
dans la vie de famille, les plaintes répétées
par la mère devant ses enfants sur la passivité
– notamment sexuelle - de son époux, la violence
agie du père sur sa femme devant des « enfants-témoins
» qui deviennent souvent des « enfants-symptômes
», ses frasques sexuelles en dehors de la maison
familiale, la mère qui répète inlassablement
à son fils que « son père ne compte
pas » sont autant d’exemples qui définissent
le cadre général à partir duquel
l’enfant doit construire son identité sexuelle.
Les évènements traumatiques comme les séductions
ou attouchements de nature sexuelle par des adultes plus
ou moins proches de l’environnement familial ou
éducatif de l’enfant et suscitant, selon
les propos de l’une de ces victimes, « une
fusion simultanée de l’effroi et de la jouissance
» complètent ce tableau étiologique.
Autant
d’événements constitués en
souvenir-écran qui « se construit avec des
représentations liées à la toute
première enfance et sur lequel se projettent les
marques laissées d’un chemin parcouru bien
au-delà et bien après la date que la situation
de l’écran postule » (23). Ces souvenirs,
trop rapidement mis en avant dès le début
de la cure, suscitent, comme il se doit, la circonspection
du psychanalyste. Attitude prudente dont la poursuite
de l’analyse vient confirmer le bien-fondé
en mettant progressivement à jour tout une série
de mécanismes dans la construction de la sexualité
de l’enfant et de l’adolescent. En séance,
les analysants s’interrogent sur l’articulation
entre les scènes familiales et leur processus de
« sexuation », à l’image de la
formule audacieuse de Colette Chiland pour laquelle, «
l’identité sexuée est le produit d’une
construction{…} qui commence en dehors du bébé
dans la tête des parents » (24). Les intentions
de la mère ou du père à l’égard
de l’analysant bornent et éclairent petit
à petit sa recherche personnelle. Celle-ci le guide
vers des questionnements sur la sexualité des parents,
leur propre refoulement, l’influence sur leur enfant
« du message énigmatique compromis par la
sexualité infantile de l’adulte » (25),
moments de la cure souvent ponctués par du matériel
onirique de grande intensité. Ainsi un patient
dans la trentaine s’interroge-t-il longuement au
cours de plusieurs séances sur les raisons qui
avaient pu « pousser » sa mère à
le photographier « habillé en fille »
lorsqu’il était « tout petit »
et à « exhiber la photo » à
toutes les personnes en visite au domicile (26) . Interrogations
renouvelées dans une forme de mise en acte «
cathartique » au point d’apporter la photographie
en question lors d’une séance. Jacques Lacan
a largement porté témoignage sur l’importance
des signifiants dans la construction de la sexualité
et des rapports sexuels. Rappelons-nous, pour l’illustrer,
l’anecdote désormais bien connue : «
Un train entre en gare. Un petit garçon et une
petite fille sont assis l’un en face de l’autre
dans un compartiment. Ils regardent tous les deux par
la fenêtre pour voir où ils se trouvent et
déchiffrent l’inscription devant eux. «
Tiens, on est arrivé à Dames, s’écrit
le petit garçon ». « Pas du tout, rétorque
la petite fille qui fixe le panneau face à elle,
on est à Hommes » (27).
Politique et sexualité
Poser la question d’un lien éventuel entre
l’orientation homosexuelle et les risques suicidaires
revient, comme le fait de poser celle de la sexualité
au sein d’une société et d’une
culture, à l’évoquer en terme politique.
En dépit de la dénégation de Freud
illustrée par sa formule, « politiquement,
je ne suis strictement rien » (28), le père
de la psychanalyse a multiplié dans ses écrits
une approche des questions psychologiques dont les prolongements
politiques sont indiscutables. Les moyens mis en place
par tout système politique et culturel visent à
la fois à contrôler, à canaliser et
surtout à contenir la pulsion sexuelle jugée
« forcément subversive » mais également
à récupérer un « potentiel
libidinal pour l’exploiter à son profit »
(29).
Les effets négatifs, au Liban comme ailleurs, de
l’ostracisme et des jugements discriminatoires portés
sur les questions d’identification, d’orientation
et de pratique sexuelles chez des jeunes surviennent fréquemment
dans « certains univers stricts, chargés
d’interdits ou de traditions pesantes comme le milieu
rural, les zones urbaines sensibles, les milieux catholiques
ou islamiques » (30).
Au
Liban, depuis le Décret-loi de 1983, la majorité
sexuelle, fixée à 18 ans, est tellement
devenue un sujet sensible qu’aucune « association
liée au domaine de la promotion ou de la défense
des libertés civiles ne se risquerait à
formuler une demande destinée à abaisser
cet âge ». Le nouveau code pénal en
préparation, de l’avis des spécialistes
publiquement consultés (31), aggrave la situation
en élargissant la notion « d’acte contre-nature
» à celle de « tout acte sexuel contre-nature
». Force est pourtant de reconnaître que peu
de patients homosexuels paraissent concernés ou
inquiétés par cette prohibition d’origine
législative.
Les
autorités politiques ont, sur cette question semble-t-il,
adopté une situation de compromis. Ce modus vivendi
fait irrémédiablement penser à la
contrepartie évoquée par Roger Dadoun sur
« le potentiel libidinal à détourner
et à exploiter » sachant que la permanence,
voire la radicalisation toujours possible de l’appareil
répressif joue ce faisant dans le même sens.
Pratiquement,
si la communauté gay libanaise n’offre pas
de visibilité, comme l’affirme le sociologue
Sofian Merabet (32), la vie homosexuelle est suffisamment
organisée pour admettre l’hypothèse
précédemment énoncée.
A l’encadrement socialement « régulateur
» de la jouissance (33), s’ajoute peut-être
l’inquiétude des responsables politiques
sans doute conscients du fait qu’une partie probablement
non négligeable de candidats à l’émigration
l’est – également si l’on ose
dire- pour des raisons d’orientation sexuelle non
conventionnelle (34).
L’expérience
clinique libanaise confirme une évidence analytique
par ailleurs solidement établie : l’angoisse
ou l’état dépressif pour un sujet
au choix d’objet homosexuel ne provient pas de l’impossibilité
de réaliser l’acte homosexuel en lui-même.
Au Liban, les possibilités offertes par «
la toile », de dialogues en ligne, de rencontres
effectives régulières dans les bars ou discothèques
« mixtes » tout comme les facilités
de passage à l’acte montrent que le problème
d’un comportement ou de tendances suicidaires s’origine
ailleurs et autrement que dans un simple problème
de pratique. Les patients ou patientes qui commencent
une analyse ou viennent tout simplement en consultation
pour un comportement dépressif dont ils attribuent
généralement l’origine à leur
orientation sexuelle, admettent ainsi que leur pratique
n’est pas « limitée » ou «
apparemment » pas en cause.
Eric
Verdier et Jean-Marie Firdion constatent d’ailleurs
qu’en dépit des formes de reconnaissance
offertes en France par le Pacs (35), « la situation
des homosexuels et bisexuels ne semble pas profiter de
ces avancées dans le domaine du droit et de la
tolérance » (36). « La découverte
de sentiments ou de désir homosexuels plonge trop
souvent encore celui ou celle qui les vit dans un désarroi
destructeur » indiquent également les auteurs.
Un
patient libanais, « au bout du rouleau »,
aborde la psychanalyse en ultime recours à sa dépression
après plusieurs autres tentatives psychothérapeutiques,
dont des « entretiens réguliers avec un prêtre
». Il convient de la « qualité d’écoute
» de ce dernier auquel il adresse toutefois le reproche
de « prodiguer des conseils directifs et d’ordre
moral ». Il avoue « avoir songé au
suicide » dont seules, la « croyance en Dieu
et la peur de l’enfer » l’avaient détourné
(37). Au cours des séances, d’autres analysants
manifestent des résistances en évoquant
un discours ou une référence religieuses
(38) dès qu’ils ou elles approchent «
le domaine de leur sexualité ».
Solitude
et groupe identitaire
Parmi les facteurs constitutifs de la dépression
ou du risque suicidaire susceptibles d’accompagner
ce choix d’objet, la solitude de l’homosexuel
dans sa quête de plaisir traduit et trahit la souffrance
identitaire. La multiplication des lieux festifs pour
la Communauté gay n’y change probablement
rien (39). Ces lieux, quelles que puissent être
les finalités sexuelles ou non qui les caractérisent,
sont même à proprement parler le révélateur
du mal-être qui les constitue. Le sociopsychanalyste
Gérard Mendel a bien pointé cette illusion
en rappelant que « les milliers de participants
en transe d’une rave party et les dizaines de milliers
de spectateurs d’un match de football{…} cherchent
à se décharger, un moment, d’une identité
individuelle trop lourde à porter avec ses conflits
et ses contradictions »(40) . La philosophe Hanna
Arendt a, elle aussi, magnifiquement mis en exergue cette
« irréalité mystérieuse »
des hommes serrés les uns contre les autres dont
la « chaleur offre un sentiment rassurant d’invisibilité
»(41) .
Le
groupe dans lequel le jeune homosexuel cherche à
s’insérer vise à écarter une
forme de solitude qui caractérise cette orientation
sexuelle. Cette solitude répète en l’inscrivant
dans la psyché « le manque de relations suffisamment
satisfaisantes avec le parent du même sexe, que
celui-ci ait été absent, vraiment déficient
ou non, en tout cas, c’est ce que le sujet a vécu
»(42) . Cette solitude est, en premier lieu, celle
des tentatives « aussi douloureuses qu’infructueuses
de communiquer à la mère » –
toujours en premier - « cette part de vérité
qu’elle « n’écoute pas »,
« ne veut pas comprendre », qu’elle
« rejette » comme s’il s’agissait
de la sienne(43) . Elle se poursuit par le rejet d’une
intégration dans le groupe identitaire majoritaire,
suscitant ainsi la création d’un groupe marginalisé
mais aux règles d’identification illusoires.
La notion de « ghetto gay », parfois employée
par des militants actifs de la cause homosexuelle(44)
, n’est pas sans évoquer les conséquences,
décrites par Hannah Arendt, de la disparition entre
les hommes de l’espace nécessaire qui préserve
la « particularité de chacun et permette
le dialogue ». « La persécution est,
selon elle, de rapprocher ceux qui la subissent jusqu’au
point où cet espace finit par disparaître
pour ne laisser la place qu’au partage d’une
souffrance commune » (45).
Les
auteurs de « homosexualités et suicide »
insistent, pour le regretter, sur le fait, que «
les psys ne prennent pas suffisamment en compte les conséquences
de l’oppression sociale intériorisée
et ont tendance à privilégier les trajectoires
individuelles »(46) . La psychanalyse, faut-il le
rappeler, ne vise pas à intervenir dans le réel,
pour ne justement pas cautionner un modèle de système
politique ou un autre.
Si certaines psychothérapies s’efforcent
de « redresser l’individu comme on redresse
une barre tordue »(47) , la psychanalyse considère
que l’inconscient se charge - stricto sensu en l’occurrence
- de la dimension sociale à travers le signifiant
dans le processus de construction et de l’identification
sexuelle. La clinique met souvent à jour une étiologie
« polyfactorielle » des comportements suicidaires
ou des états dépressifs, notamment à
l’adolescence. Le choix d’objet homosexuel
peut ainsi apparaître comme la partie visible d’un
malaise plus général où interviennent,
entre causes et conséquences, d’autres élements.
Dans
son article de 1907, « la morale sexuelle civilisée
et la maladie nerveuse des temps modernes »(48)
, Freud articule ces questions avec celles de la
civilisation : « il est aisé de supposer
que lorsque règne une morale sexuelle civilisée,
les individus sont entravés dans leur santé
et leur aptitude à vivre et qu’en fin de
compte, le préjudice que porte à ces individus
les sacrifices qui leur sont imposés, atteint un
degré tel qu’il menace directement leur but
culturel ». La clinique et la pratique psychanalytiques
intègrent dans l’écoute cette dimension
sociale du symptôme même si la communauté
analytique (49) reconnaît aujourd'hui que le refoulement
est une loi interne du désir - le désir
c'est le manque, selon la formule lacanienne - phénomène
à partir duquel s'édifierait aussi la civilisation.
Le
7 mars 2003
N
O T E S
1- Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund
Freud, PUF, 1969.
2- Eric Verdier, Jean-Marie Firdion, Homosexualités
et suicide, études, témoignages et analyse,
H&O éditions, Paris 2003.
3- Ibid.
4- Programme National de Prévention du Suicide
1998-200, Secrétariat d’Etat à la
Santé et à l’action sociale, cité
dans l’ouvrage. Par ailleurs, selon l’actuel
Ministre délégué à l’enseignement
scolaire Xavier Darcos, la France compte chaque année
50 000 tentatives de suicide et 600 morts rien que pour
les moins de 24 ans. Le suicide touche, par surcroît,
une population de plus en plus jeune puisque 7% des 11-19
ans en sont victime. Un « suicidant » sur
trois récidive l’année suivante (Le
Figaro du 26 février 2003).
5- « Un enfant sur huit souffre d’un
trouble mental, selon une expertise de l’Inserm
» (Institut National de la Santé et de la
Recherche Médicale), « Le Monde »,
du 6 février 2003. L’OMS (Organisation Mondiale
de la santé) estime, quant à elle, que «
le poids des troubles mentaux parmi l’ensemble des
maladies devrait augmenter de 50% en 2020 » et que
« ces troubles deviendraient l’une des cinq
principales causes de morbidité chez l’enfant
», in Rapport de l’Inserm précité.
6- Homosexualités et suicide, op.cit.
7- Mikkel Borsch-Jacobsen, Folies à plusieurs,
de l’hystérie à la dépression,
Les empêcheurs de penser en rond, 2002. Rappelons
au passage que Freud avait pris position à ce sujet
dès 1935 : « l’homosexualité
n’est évidemment pas un avantage mais il
n’y a rien là dont on ne doive avoir honte,
ce n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne
saurait la qualifier de maladie » (lettre du 9 avril
1935 in Ernest Jones, op. cit.).
8- Homosexualités et suicide, op. cit.
9- Ibid.
10- Xavier Pommereau, L’adolescent suicidaire,
Dunod, coll.« enfances », 1996. Le psychiatre
Xavier Pommerau est également l’auteur d’un
« Rapport sur la Santé des jeunes »
remis au Secrétaire d’Etat à la Santé
en avril 2002.
11- Dans son rapport d’avril 2002, le psychiatre
Xavier Pommerau indiquait une augmentation des hospitalisations
pour TS (tentative de suicide) en service d’urgence
de mineurs de moins de 15 ans sans déterminer si
cette augmentation correspondait à un taux de prévalence
en hausse ou si elle reflétait un recours hospitalier
plus systématique.
12- Je remercie ma collègue psychanalyste Randa
Chalita qui a bien voulu confirmer lors d’échanges
cliniques, mes impressions sur la prééminence
de cette notion de honte et sa relation avec la dépression
chez les analysants(tes) au choix d’objet homosexuel.
13- Notons que ce désir sera doublé d’un
intérêt pour l’hétérosexualité
mais qui s’inscrit plutôt, dans ce cas présent,dans
la redécouverte du choix d’objet incestueux
de la prime enfance ou dans ce que Freud nommait lui-même
« les germes étiolés des tendances
hétérosexuelles qui existent chez tout homosexuel
» (lettre du 9 avril 1935).
14- Un autre patient à l’orientation homosexuelle
venu simplement en consultation, affirme pour sa part,
qu’au sein du service militaire toute enquête
disciplinaire afférente à une relation homosexuelle
cherche à distinguer le partenaire actif et passif.
15- Helm Stierlin, Adolf Hitler, étude psychologique,
PUF, coll. « perspectives critiques », 1980.
Voir aussi son étude « Shame and Guilt in
Family Relations », 1974.
16- Homosexualités et suicide, op. cit.
17- Ibid.
18- Ibid. Les psychanalystes savent toutefois qu’à
la période pubertaire, les comportements sexuels
sont autant de tentatives de définir et de s’approprier
un corps en mutation sans pour autant s’attacher
à un choix d’objet définitif.
19- Homosexualités et suicide, op. cit.
20- Formule à rapprocher de celle de Philippe Gutton
: « Dans la séduction primaire, la mère
imprime sa libido ». Philippe Gutton, « Psychopathologie
des âges de la vie », in Psychanalyse,
PUF, coll. « fondamental », 1996.
21- Homosexualités et suicide, op. cit.
22- Ibid.
23- Wladimir Granoff, Filiations, coll. «
Tel », Gallimard, 2001
24- Colette Chiland, « L’identitée
sexuée », in L’enfant, les parents
et le psychanalyste, Bayard Compact, 2000. A ce titre,
il est intéressant de mettre en parallèle
ce thème de la construction sexuelle avec celui
étudié par Françoise Héritier,
anthropologue et Professeur honoraire au Collège
de France, dans les « processus de domination masculine
et de soumission féminine », qualifiés
par cet auteur de « prodigieux dressage mental et
physique pratiqué depuis des millénaires
» (Françoise Héritier, Masculin/Féminin
II, dissoudre la différence, Odile
Jacob, 2002.
25- Voir à ce sujet la réflexion éclairante
du psychanalyste Amine Azar à partir des théories
de « l’implantation » de Jean Laplanche.
Jean Laplanche « sexualité et attachement
dans la métapsychologie », in D. Widlöcher
et al., Sexualité infantile et attachement,
PUF, Petite biblio. de psychanalyse, Paris 2000. Amine
Azar, « Les trois constituants de la sexualité
humaine proprement dite », in bulletin Ashtaroût,
Beyrouth, février 2003.
26- Phénomène dont l’auteur de ces
lignes ne peut que s’étonner de la récurrence
au Liban.
27- Jacques Lacan, « L’instance de la lettre
dans l’inconscient », Ecrits, Seuil,
1966. Voir aussi Alain Abelhauser, Le sexe et le signifiant,
suites cliniques, Seuil, coll. « Champ freudien
», 2002.
28- W. M. Johnston, « L’esprit viennois. Une
histoire intellectuelle et sociale 1848-1938 »,
PUF, 1985 cité par Roger Dadoun, La psychanalyse
politique, Que sais-je n°2948, PUF, 1995.
29- Roger Dadoun, La psychanalyse politique,
op. cit.
30- Homosexualités et suicide, op. cit.
31- Voir à ce sujet les prises de position dans
l’Orient-Le Jour de Maître Nizar Saghieh
(L’Orient-Le Jour du 29 janvier 2003) et
de Maître Badaoui Abou Dib (L’Orient-Le
Jour du 25 février 2003).
32- Lin Noueihed, Lebanon’s Gays find closet
door firmly closed, dépêche de l’Agence
Reuters, News sur Yahoo.com du 5 décembre 2002.
33- Voir mon article « l’injonction à
la jouissance ou la rue Monot revisitée »
du 7 décembre 2002.
34- Selon l’avocat Nizar Saghieh. Voir aussi Dépêche
de l’Agence Reuters déjà citée.
35- Pacte Civil de Solidarité qui permet la reconnaissance
sociale de deux personnes du même sexe vivant ensemble.
36- Homosexualités et suicide, op.cit.
37- Dans un article précédent, j’avais
déjà eu l’occasion de mentionner ce
« sauvetage temporaire » dont il fallait néanmoins
« mesurer la portée névrotique »,
in Le stress pubertaire, revue scientifique et
sociale de l’Hôpital psychiatrique de La Croix,
n°8, Beyrouth, novembre 2002.
38- Sous la forme d’un attachement névrotique
au seul rituel de la croyance. Voir à ce sujet
Père Antoine Vergote, psychanalyste, Dette
et désir, deux axes chrétiens et la dérive
pathologique, Seuil, 1978. Voir aussi Richard L.
Rubinstein, « Scribes, pharisiens et hypocrites,
l’identification rabbinique avec le pêcheur
» ; Louis Beirnaert, « L’expérience
fondamentale d’Ignace de Loyola et l’expérience
psychanalytique », in L’histoire psychanalytique,
une anthologie, textes réunis par Alain Besançon,
Edition Mouton et Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1974.
39- Voir « L’injonction à la jouissance
ou la rue Monot revisitée ».
40- Gérard Mendel, Une histoire de l’autorité,
permanences et variations, Editions La Découverte,
2002. Voir aussi du même auteur, De Faust à
Ubu, Editions l’Aube, La tour d’Aigues,
1996.
41- Hanna Arendt, Les origines du totalitarisme, Eichmann
à Jérusalem, Sous la direction de Pierre
Bouretz, Directeur d’étude à l’Ecole
des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Gallimard, coll.
« Quarto », 2002.
42- Elizabeth Moberly, Homosexuality, a new Christian
age, Cambridge England, J.Clarke, 1983, cité
par Colette Chiland, op. cit.
43- Jean-Luc Roméro, On m’a volé
ma vérité, Seuil, coll. « L’épreuve
des faits », 2001.Didier Eribon, Une morale
de minoritaire, variations sur un thème de Jean
Genet, Fayard, 2001.
44- Hannah Arendt, op. cit.
45- Homosexualités et suicide, op. cit.
46- Selon l’image donnée par Elisabeth Roudinesco,
Pourquoi la psychanalyse, Flammarion, coll. «
Champs », 2001.
47- Sigmund Freud, La vie sexuelle, PUF, 1969.
48- Jean-Pierre Winter, Les errants de la chair, études
sur l’hystérie masculine, Calmann-Lévy,
1998.
Adresse Email : jlvannier@free.fr
Résumé : Le choix d’objet
homosexuel , au Liban comme ailleurs, est source de souffrances
indépendamment des cadres légaux et de civlisation
qui facilitent ou non le passage à l’acte.
Dans le prolongement d’un livre sur l’homosexualité
et le suicide paru en France, le psychanalyste Jean-Luc
Vannier nous délivre une réflexion menée
à partir des éléments de sa clinique
libanaise sur le sujet où sont réintroduites
des questions d’ordre confessionnelles, mais aussi
culturelles et politiques.
Mots clefs : homosexualité, suicide,
choix d’objet, jeunes, Liban, pratique, passivité,
chrétien, musulman, environnement, groupe identitiare.