CLINIQUE


Homosexualités et suicide :

témoignages cliniques et contribution au débat à partir du Liban

Jean-Luc Vannier

« Je crois comprendre d’après votre lettre que votre fils est homosexuel. J’ai été frappé du fait que vous ne mentionnez pas vous-même ce terme dans les informations que vous donnez à son sujet. Puis-je vous demander pourquoi vous l’évitez ? »
Lettre de Sigmund Freud à une mère américaine du 9 avril 1935 (1).

Beyrouth. Un divan. Au cours d’une séance rythmée par de longs silences, un jeune analysant reprend d’une voix fragile : « Je ne sais pas s’il m’aime vraiment». « J’ai peur de m’engager car je ne veux plus souffrir ». « Je voudrais m’endormir et ne plus me réveiller ».

Un psychologue et un sociologue français suscitent dans un livre paru récemment un début de polémique en liant chez les jeunes la question de l’homosexualité à celle du risque suicidaire (2) . Selon Eric Verdier et Jean-Marie Firdion, des études récentes montrent en effet l’existence d’un « risque élevé de suicide chez les jeunes gays, lesbiennes et bisexuels » (3).

En l’absence d’études spécifiques en France, comme si « le double tabou de l’homosexualité et du suicide faisait office d’étau », les auteurs de l’ouvrage se sont appuyés sur des enquêtes américaines ainsi que sur les chiffres d’une étude concernant la population générale en France réalisée dans le cadre du Programme National de Prévention du Suicide, en liaison avec le Ministère français de la santé. Ce dernier recense actuellement 12 000 cas de suicide par an et estime à 160 000 les tentatives de suicide. Chez les 15-24 ans, ces décès représentent la seconde cause de mortalité après les accidents de la route alors qu’ils constituent la première cause chez les 25-34 ans (4). En marge de ces chiffres, l’Inserm publie de son côté, une expertise selon laquelle « 12% des enfants et adolescents seraient atteints d’un trouble mental » (5).

Différentes recherches ont été menées aux Etats-Unis, par exemple, sur les « liens éventuels entre pathologie mentale, orientation sexuelle non conventionnelle et vulnérabilité accrue au suicide » (6) . Certaines ont porté sur les rapports entre « symptômes psychiatriques et orientation sexuelle du sujet ».


D’autres enfin se sont intéressées aux « risques de troubles psychiatriques parmi les personnes ayant un partenaire du même sexe ».

Selon Eric Verdier et Jean-Marie Firdion, les résultats n’ont pas permis de « mettre en évidence une vulnérabilité plus élevée à des pathologies mentales lourdes ». Conclusion qui valide les évolutions de l’American Psychiatric Association sur ce sujet et, en particulier, sa décision en 1974 de ne plus inclure l’homosexualité dans la nosologie du Manuel Statistique et Diagnostique des Troubles mentaux (DSM III) (7).

Des enquêtes américaines récentes sur échantillons représentatifs de jeunes homosexuels ou bisexuels montrent, en revanche, une corrélation entre orientation homosexuelle et intention ou tentative de suicide. Ces enquêtes citées par Verdier et Firdion relèvent que « l’orientation homosexuelle/bisexuelle est associée chez les jeunes gays américains de manière significative avec les intentions de suicide (près de 4 fois plus de risques que les hétérosexuels) et les tentatives de suicide (7 fois plus que les hétérosexuels) » (8) . Les auteurs évoquent, de surcroît, l’exploitation d’une enquête nationale américaine selon laquelle « le groupe des hommes ayant eu des partenaires sexuels de même sexe présentent des symptômes concernant le suicide significativement plus élevés que celui des hommes ayant uniquement eu des partenaires sexuels féminins » (9).

En France, le psychiatre Xavier Pommereau (10) affirme que sur les 400 jeunes ayant « tenté de se suicider ou en danger de le faire » (11) et qu’il accueille chaque année dans son centre de Bordeaux, « 25 % des garçons et 10% des filles » déclarent une orientation homosexuelle. Parmi les facteurs de risque suicidaire soulignés dans son rapport de 2002 figurent en bonne place les « difficultés d’affirmation de l’orientation sexuelle » ainsi que les « questionnements identitaires majeurs », notamment à la période de l’adolescence.

Entre Honte et Culpabilité


En fait, les rédacteurs de l’ouvrage imputent moins à l’homosexualité en soi, qu’à l’accueil psychologique et social réservé à l’orientation homosexuelle, l’augmentation des risques de dépression ou de troubles de la personnalité susceptibles de conduire au suicide. « L’homophobie n’est pas le seul facteur mais il est fondamental » explique le sociologue Eric verdier, un des auteurs du livre. Le psychiatre Xavier Pommerau estime, pour sa part, que « l’homophobie aggrave les difficultés des jeunes homos mais que même dans un contexte non homophobe, ces derniers sont davantage confrontés à des souffrances identitaires ».


Venu en analyse pour « comprendre son orientation homosexuelle », un jeune Libanais évoque dès la première séance le cycle « perception-image-culpabilité », s’attardant en particulier sur la « honte de sa passivité ». Au fil de son analyse, il insistera davantage sur cette « image négative du rôle passif », à l’origine selon lui, « des difficultés à s’accepter », plus que « dans l’acte homosexuel » qu’il tient pour peu culpabilisant en lui-même ». Cette « honte de la passivité » (12) , qu’un autre analysant homosexuel vit comme un « blocage » dans la relation avec son partenaire, sera peu à peu dépassée lorsque le patient obtiendra de l’autre « sa reconnaissance en tant qu’homme » et qui sera illustrée par l’émergence d’un désir actif (13) . Les uns et les autres évoquent « leur souffrance au quotidien », alimentée par cette « différence entre la conception libanaise et la vision occidentale de l’homosexualité ». « Dans cette dernière, explique l’un d’entre eux, « la distinction s’opère entre hétéros et gays, peu importe que le partenaire soit passif ou actif ». Au Liban, le « machisme déterminant » accentue la division entre actif et passif. La relation à la passivité est « complètement assimilée à la féminité et permet à l’autre partenaire de conforter son image virile » (14) .

« Les attaques et les violences homophobes, raconte encore un patient, n’apparaissent pas lorsque j’accepte entièrement mon rôle féminin », surtout avec des « partenaires musulmans » qui ont plus tendance que les autres à me « parler comme à une fille » ou à me montrer qu’ils « vont avec moi par défaut ». La culpabilité sociale se double visiblement chez le sujet d’une honte plus intériorisée, indiscutablement génératrice d’un état dépressif. Culpabilité et honte que les psychanalystes attribuent respectivement à une « transgression » et à un « échec » (15) , ce dernier accompagnant souvent « une impression de carence physique ou sexuelle » à même de « désintégrer le sujet » (16), d’effacer son inscription dans l’histoire passée, d’obérer la présente et d’interdire celle à venir.


Homosexualité et environnement familial


Durant l’année 1997-1998, une enquête réalisée auprès d’un échantillon national de jeunes français de 15 à 19 ans indiquait que 11% d’entre eux avaient pensé au suicide au cours des 12 derniers mois (17) . Sans établir de parallèle strict, les rédacteurs mentionnent également une enquête nationale sur le comportement sexuel des jeunes Français de 15 à 18 ans au terme de laquelle 6% d’entre eux se sont déclarés « attirés par une personne du même sexe » (18) .


Au-delà de ces chiffres, les auteurs de l’ouvrage mettent volontiers l’accent sur le facteur familial sous ses différents aspects : « vivre dans une famille monoparentale ou recomposée augmente le risque d’avoir pensé au suicide au cours des douze derniers mois de 50% et le fait de se sentir peu valorisé par ses parents double la probabilité de penser au suicide par rapport aux jeunes qui se sentent valorisés » (19).

Au Liban, les patients au choix d’objet homosexuel, en analyse ou en simple consultation, insistent, pour la majorité d’entre eux, sur leurs difficultés à évoquer ce sujet avec les membres de leur famille. L’un de mes patients reconnaît avoir dû « refouler sa sensibilité féminine » après plusieurs « remarques désobligeantes de sa mère » sur son attitude. Un autre a préféré opter pour un comportement de simulation et de dénégation lorsque « sa mère l’a menacé de le déshériter » s’il devenait « pédé ». Tous et toutes ont, de surcroît, peur de « blesser » ou de « décevoir » leurs parents, notamment leur « mère » surtout lorsque celle-ci, déçue par un « mariage arrangé contre son gré » ou par « une relation conjugale peu satisfaisante » suscite, voire « imprime » (19) un sentiment de compassion et de « complicité obligée » sur la personne de son fils. Selon les auteurs, « de nombreux jeunes homos ou bisexuels en viennent à « se forger ainsi une fausse personnalité d’hétérosexuel » qui leur permet de « survivre pendant leur scolarité » (21) mais pas forcément, comme le savent de nombreux cliniciens des établissements scolaires libanais, au bénéfice de celle-ci.

Dans une infime minorité de cas, des patients(tes) homosexuels(les) paraissent soutenus par leur famille (effet Buffer) (22). Une jeune homosexuelle du nord du Liban a vu ainsi sa famille, une fratrie nombreuse, pratiquante et aux revenus économiques modestes, « faire bloc autour d’elle » prenant ainsi en charge une part active de soutien psychologique tout en veillant à ne pas adopter un comportement destiné à « tolérer le passage à l’acte » ou « à révéler ce fait en dehors du cercle familial ». L’autre exemple provient, en revanche, d’un milieu économiquement aisé de Beyrouth où les parents « affichent une relative indifférence » aux orientations homosexuelles ostentatoires de leur fils aussi longtemps que ces dernières « n’embarrassent pas l’entourage immédiat » ou ne posent pas un « problème d’acceptabilité sociale ». Dans ces deux cas précis, les manifestations d’angoisse ou de dépression étaient nettement atténuées ce qui n’empêchait nullement les deux sujets d’exprimer d’autres formes de souffrance. De nets effets de surcompensation vestimentaire et comportementale pouvaient en figurer les symptômes.

Sans ressasser des poncifs bien connus, l’absence réelle ou perçue comme telle du père, sa démission dans la vie de famille, les plaintes répétées par la mère devant ses enfants sur la passivité – notamment sexuelle - de son époux, la violence agie du père sur sa femme devant des « enfants-témoins » qui deviennent souvent des « enfants-symptômes », ses frasques sexuelles en dehors de la maison familiale, la mère qui répète inlassablement à son fils que « son père ne compte pas » sont autant d’exemples qui définissent le cadre général à partir duquel l’enfant doit construire son identité sexuelle.


Les évènements traumatiques comme les séductions ou attouchements de nature sexuelle par des adultes plus ou moins proches de l’environnement familial ou éducatif de l’enfant et suscitant, selon les propos de l’une de ces victimes, « une fusion simultanée de l’effroi et de la jouissance » complètent ce tableau étiologique.

Autant d’événements constitués en souvenir-écran qui « se construit avec des représentations liées à la toute première enfance et sur lequel se projettent les marques laissées d’un chemin parcouru bien au-delà et bien après la date que la situation de l’écran postule » (23). Ces souvenirs, trop rapidement mis en avant dès le début de la cure, suscitent, comme il se doit, la circonspection du psychanalyste. Attitude prudente dont la poursuite de l’analyse vient confirmer le bien-fondé en mettant progressivement à jour tout une série de mécanismes dans la construction de la sexualité de l’enfant et de l’adolescent. En séance, les analysants s’interrogent sur l’articulation entre les scènes familiales et leur processus de « sexuation », à l’image de la formule audacieuse de Colette Chiland pour laquelle, « l’identité sexuée est le produit d’une construction{…} qui commence en dehors du bébé dans la tête des parents » (24). Les intentions de la mère ou du père à l’égard de l’analysant bornent et éclairent petit à petit sa recherche personnelle. Celle-ci le guide vers des questionnements sur la sexualité des parents, leur propre refoulement, l’influence sur leur enfant « du message énigmatique compromis par la sexualité infantile de l’adulte » (25), moments de la cure souvent ponctués par du matériel onirique de grande intensité. Ainsi un patient dans la trentaine s’interroge-t-il longuement au cours de plusieurs séances sur les raisons qui avaient pu « pousser » sa mère à le photographier « habillé en fille » lorsqu’il était « tout petit » et à « exhiber la photo » à toutes les personnes en visite au domicile (26) . Interrogations renouvelées dans une forme de mise en acte « cathartique » au point d’apporter la photographie en question lors d’une séance. Jacques Lacan a largement porté témoignage sur l’importance des signifiants dans la construction de la sexualité et des rapports sexuels. Rappelons-nous, pour l’illustrer, l’anecdote désormais bien connue : « Un train entre en gare. Un petit garçon et une petite fille sont assis l’un en face de l’autre dans un compartiment. Ils regardent tous les deux par la fenêtre pour voir où ils se trouvent et déchiffrent l’inscription devant eux. « Tiens, on est arrivé à Dames, s’écrit le petit garçon ». « Pas du tout, rétorque la petite fille qui fixe le panneau face à elle, on est à Hommes » (27).


Politique et sexualité


Poser la question d’un lien éventuel entre l’orientation homosexuelle et les risques suicidaires revient, comme le fait de poser celle de la sexualité au sein d’une société et d’une culture, à l’évoquer en terme politique. En dépit de la dénégation de Freud illustrée par sa formule, « politiquement, je ne suis strictement rien » (28), le père de la psychanalyse a multiplié dans ses écrits une approche des questions psychologiques dont les prolongements politiques sont indiscutables. Les moyens mis en place par tout système politique et culturel visent à la fois à contrôler, à canaliser et surtout à contenir la pulsion sexuelle jugée « forcément subversive » mais également à récupérer un « potentiel libidinal pour l’exploiter à son profit » (29).

Les effets négatifs, au Liban comme ailleurs, de l’ostracisme et des jugements discriminatoires portés sur les questions d’identification, d’orientation et de pratique sexuelles chez des jeunes surviennent fréquemment dans « certains univers stricts, chargés d’interdits ou de traditions pesantes comme le milieu rural, les zones urbaines sensibles, les milieux catholiques ou islamiques » (30).

Au Liban, depuis le Décret-loi de 1983, la majorité sexuelle, fixée à 18 ans, est tellement devenue un sujet sensible qu’aucune « association liée au domaine de la promotion ou de la défense des libertés civiles ne se risquerait à formuler une demande destinée à abaisser cet âge ». Le nouveau code pénal en préparation, de l’avis des spécialistes publiquement consultés (31), aggrave la situation en élargissant la notion « d’acte contre-nature » à celle de « tout acte sexuel contre-nature ». Force est pourtant de reconnaître que peu de patients homosexuels paraissent concernés ou inquiétés par cette prohibition d’origine législative.

Les autorités politiques ont, sur cette question semble-t-il, adopté une situation de compromis. Ce modus vivendi fait irrémédiablement penser à la contrepartie évoquée par Roger Dadoun sur « le potentiel libidinal à détourner et à exploiter » sachant que la permanence, voire la radicalisation toujours possible de l’appareil répressif joue ce faisant dans le même sens.

Pratiquement, si la communauté gay libanaise n’offre pas de visibilité, comme l’affirme le sociologue Sofian Merabet (32), la vie homosexuelle est suffisamment organisée pour admettre l’hypothèse précédemment énoncée.


A l’encadrement socialement « régulateur » de la jouissance (33), s’ajoute peut-être l’inquiétude des responsables politiques sans doute conscients du fait qu’une partie probablement non négligeable de candidats à l’émigration l’est – également si l’on ose dire- pour des raisons d’orientation sexuelle non conventionnelle (34).

L’expérience clinique libanaise confirme une évidence analytique par ailleurs solidement établie : l’angoisse ou l’état dépressif pour un sujet au choix d’objet homosexuel ne provient pas de l’impossibilité de réaliser l’acte homosexuel en lui-même. Au Liban, les possibilités offertes par « la toile », de dialogues en ligne, de rencontres effectives régulières dans les bars ou discothèques « mixtes » tout comme les facilités de passage à l’acte montrent que le problème d’un comportement ou de tendances suicidaires s’origine ailleurs et autrement que dans un simple problème de pratique. Les patients ou patientes qui commencent une analyse ou viennent tout simplement en consultation pour un comportement dépressif dont ils attribuent généralement l’origine à leur orientation sexuelle, admettent ainsi que leur pratique n’est pas « limitée » ou « apparemment » pas en cause.

Eric Verdier et Jean-Marie Firdion constatent d’ailleurs qu’en dépit des formes de reconnaissance offertes en France par le Pacs (35), « la situation des homosexuels et bisexuels ne semble pas profiter de ces avancées dans le domaine du droit et de la tolérance » (36). « La découverte de sentiments ou de désir homosexuels plonge trop souvent encore celui ou celle qui les vit dans un désarroi destructeur » indiquent également les auteurs.

Un patient libanais, « au bout du rouleau », aborde la psychanalyse en ultime recours à sa dépression après plusieurs autres tentatives psychothérapeutiques, dont des « entretiens réguliers avec un prêtre ». Il convient de la « qualité d’écoute » de ce dernier auquel il adresse toutefois le reproche de « prodiguer des conseils directifs et d’ordre moral ». Il avoue « avoir songé au suicide » dont seules, la « croyance en Dieu et la peur de l’enfer » l’avaient détourné (37). Au cours des séances, d’autres analysants manifestent des résistances en évoquant un discours ou une référence religieuses (38) dès qu’ils ou elles approchent « le domaine de leur sexualité ».

Solitude et groupe identitaire


Parmi les facteurs constitutifs de la dépression ou du risque suicidaire susceptibles d’accompagner ce choix d’objet, la solitude de l’homosexuel dans sa quête de plaisir traduit et trahit la souffrance identitaire. La multiplication des lieux festifs pour la Communauté gay n’y change probablement rien (39). Ces lieux, quelles que puissent être les finalités sexuelles ou non qui les caractérisent, sont même à proprement parler le révélateur du mal-être qui les constitue. Le sociopsychanalyste Gérard Mendel a bien pointé cette illusion en rappelant que « les milliers de participants en transe d’une rave party et les dizaines de milliers de spectateurs d’un match de football{…} cherchent à se décharger, un moment, d’une identité individuelle trop lourde à porter avec ses conflits et ses contradictions »(40) . La philosophe Hanna Arendt a, elle aussi, magnifiquement mis en exergue cette « irréalité mystérieuse » des hommes serrés les uns contre les autres dont la « chaleur offre un sentiment rassurant d’invisibilité »(41) .

Le groupe dans lequel le jeune homosexuel cherche à s’insérer vise à écarter une forme de solitude qui caractérise cette orientation sexuelle. Cette solitude répète en l’inscrivant dans la psyché « le manque de relations suffisamment satisfaisantes avec le parent du même sexe, que celui-ci ait été absent, vraiment déficient ou non, en tout cas, c’est ce que le sujet a vécu »(42) . Cette solitude est, en premier lieu, celle des tentatives « aussi douloureuses qu’infructueuses de communiquer à la mère » – toujours en premier - « cette part de vérité qu’elle « n’écoute pas », « ne veut pas comprendre », qu’elle « rejette » comme s’il s’agissait de la sienne(43) . Elle se poursuit par le rejet d’une intégration dans le groupe identitaire majoritaire, suscitant ainsi la création d’un groupe marginalisé mais aux règles d’identification illusoires. La notion de « ghetto gay », parfois employée par des militants actifs de la cause homosexuelle(44) , n’est pas sans évoquer les conséquences, décrites par Hannah Arendt, de la disparition entre les hommes de l’espace nécessaire qui préserve la « particularité de chacun et permette le dialogue ». « La persécution est, selon elle, de rapprocher ceux qui la subissent jusqu’au point où cet espace finit par disparaître pour ne laisser la place qu’au partage d’une souffrance commune » (45).

Les auteurs de « homosexualités et suicide » insistent, pour le regretter, sur le fait, que « les psys ne prennent pas suffisamment en compte les conséquences de l’oppression sociale intériorisée et ont tendance à privilégier les trajectoires individuelles »(46) . La psychanalyse, faut-il le rappeler, ne vise pas à intervenir dans le réel, pour ne justement pas cautionner un modèle de système politique ou un autre.


Si certaines psychothérapies s’efforcent de « redresser l’individu comme on redresse une barre tordue »(47) , la psychanalyse considère que l’inconscient se charge - stricto sensu en l’occurrence - de la dimension sociale à travers le signifiant dans le processus de construction et de l’identification sexuelle. La clinique met souvent à jour une étiologie « polyfactorielle » des comportements suicidaires ou des états dépressifs, notamment à l’adolescence. Le choix d’objet homosexuel peut ainsi apparaître comme la partie visible d’un malaise plus général où interviennent, entre causes et conséquences, d’autres élements.

Dans son article de 1907, « la morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes »(48) , Freud articule ces questions avec celles de la civilisation : « il est aisé de supposer que lorsque règne une morale sexuelle civilisée, les individus sont entravés dans leur santé et leur aptitude à vivre et qu’en fin de compte, le préjudice que porte à ces individus les sacrifices qui leur sont imposés, atteint un degré tel qu’il menace directement leur but culturel ». La clinique et la pratique psychanalytiques intègrent dans l’écoute cette dimension sociale du symptôme même si la communauté analytique (49) reconnaît aujourd'hui que le refoulement est une loi interne du désir - le désir c'est le manque, selon la formule lacanienne - phénomène à partir duquel s'édifierait aussi la civilisation.

Le 7 mars 2003

N O T E S


1- Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, PUF, 1969.
2- Eric Verdier, Jean-Marie Firdion, Homosexualités et suicide, études, témoignages et analyse, H&O éditions, Paris 2003.
3- Ibid.
4- Programme National de Prévention du Suicide 1998-200, Secrétariat d’Etat à la Santé et à l’action sociale, cité dans l’ouvrage. Par ailleurs, selon l’actuel Ministre délégué à l’enseignement scolaire Xavier Darcos, la France compte chaque année 50 000 tentatives de suicide et 600 morts rien que pour les moins de 24 ans. Le suicide touche, par surcroît, une population de plus en plus jeune puisque 7% des 11-19 ans en sont victime. Un « suicidant » sur trois récidive l’année suivante (Le Figaro du 26 février 2003).
5- « Un enfant sur huit souffre d’un trouble mental, selon une expertise de l’Inserm » (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), « Le Monde », du 6 février 2003. L’OMS (Organisation Mondiale de la santé) estime, quant à elle, que « le poids des troubles mentaux parmi l’ensemble des maladies devrait augmenter de 50% en 2020 » et que « ces troubles deviendraient l’une des cinq principales causes de morbidité chez l’enfant », in Rapport de l’Inserm précité.
6- Homosexualités et suicide, op.cit.
7- Mikkel Borsch-Jacobsen, Folies à plusieurs, de l’hystérie à la dépression, Les empêcheurs de penser en rond, 2002. Rappelons au passage que Freud avait pris position à ce sujet dès 1935 : « l’homosexualité n’est évidemment pas un avantage mais il n’y a rien là dont on ne doive avoir honte, ce n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie » (lettre du 9 avril 1935 in Ernest Jones, op. cit.).
8- Homosexualités et suicide, op. cit.
9- Ibid.
10- Xavier Pommereau, L’adolescent suicidaire, Dunod, coll.« enfances », 1996. Le psychiatre Xavier Pommerau est également l’auteur d’un « Rapport sur la Santé des jeunes » remis au Secrétaire d’Etat à la Santé en avril 2002.
11- Dans son rapport d’avril 2002, le psychiatre Xavier Pommerau indiquait une augmentation des hospitalisations pour TS (tentative de suicide) en service d’urgence de mineurs de moins de 15 ans sans déterminer si cette augmentation correspondait à un taux de prévalence en hausse ou si elle reflétait un recours hospitalier plus systématique.
12- Je remercie ma collègue psychanalyste Randa Chalita qui a bien voulu confirmer lors d’échanges cliniques, mes impressions sur la prééminence de cette notion de honte et sa relation avec la dépression chez les analysants(tes) au choix d’objet homosexuel.
13- Notons que ce désir sera doublé d’un intérêt pour l’hétérosexualité mais qui s’inscrit plutôt, dans ce cas présent,dans la redécouverte du choix d’objet incestueux de la prime enfance ou dans ce que Freud nommait lui-même « les germes étiolés des tendances hétérosexuelles qui existent chez tout homosexuel » (lettre du 9 avril 1935).
14- Un autre patient à l’orientation homosexuelle venu simplement en consultation, affirme pour sa part, qu’au sein du service militaire toute enquête disciplinaire afférente à une relation homosexuelle cherche à distinguer le partenaire actif et passif.
15- Helm Stierlin, Adolf Hitler, étude psychologique, PUF, coll. « perspectives critiques », 1980. Voir aussi son étude « Shame and Guilt in Family Relations », 1974.
16- Homosexualités et suicide, op. cit.
17- Ibid.
18- Ibid. Les psychanalystes savent toutefois qu’à la période pubertaire, les comportements sexuels sont autant de tentatives de définir et de s’approprier un corps en mutation sans pour autant s’attacher à un choix d’objet définitif.
19- Homosexualités et suicide, op. cit.
20- Formule à rapprocher de celle de Philippe Gutton : « Dans la séduction primaire, la mère imprime sa libido ». Philippe Gutton, « Psychopathologie des âges de la vie », in Psychanalyse, PUF, coll. « fondamental », 1996.
21- Homosexualités et suicide, op. cit.
22- Ibid.
23- Wladimir Granoff, Filiations, coll. « Tel », Gallimard, 2001
24- Colette Chiland, « L’identitée sexuée », in L’enfant, les parents et le psychanalyste, Bayard Compact, 2000. A ce titre, il est intéressant de mettre en parallèle ce thème de la construction sexuelle avec celui étudié par Françoise Héritier, anthropologue et Professeur honoraire au Collège de France, dans les « processus de domination masculine et de soumission féminine », qualifiés par cet auteur de « prodigieux dressage mental et physique pratiqué depuis des millénaires » (Françoise Héritier, Masculin/Féminin II, dissoudre la différence, Odile Jacob, 2002.
25- Voir à ce sujet la réflexion éclairante du psychanalyste Amine Azar à partir des théories de « l’implantation » de Jean Laplanche. Jean Laplanche « sexualité et attachement dans la métapsychologie », in D. Widlöcher et al., Sexualité infantile et attachement, PUF, Petite biblio. de psychanalyse, Paris 2000. Amine Azar, « Les trois constituants de la sexualité humaine proprement dite », in bulletin Ashtaroût, Beyrouth, février 2003.
26- Phénomène dont l’auteur de ces lignes ne peut que s’étonner de la récurrence au Liban.
27- Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Ecrits, Seuil, 1966. Voir aussi Alain Abelhauser, Le sexe et le signifiant, suites cliniques, Seuil, coll. « Champ freudien », 2002.
28- W. M. Johnston, « L’esprit viennois. Une histoire intellectuelle et sociale 1848-1938 », PUF, 1985 cité par Roger Dadoun, La psychanalyse politique, Que sais-je n°2948, PUF, 1995.
29- Roger Dadoun, La psychanalyse politique, op. cit.
30- Homosexualités et suicide, op. cit.
31- Voir à ce sujet les prises de position dans l’Orient-Le Jour de Maître Nizar Saghieh (L’Orient-Le Jour du 29 janvier 2003) et de Maître Badaoui Abou Dib (L’Orient-Le Jour du 25 février 2003).
32- Lin Noueihed, Lebanon’s Gays find closet door firmly closed, dépêche de l’Agence Reuters, News sur Yahoo.com du 5 décembre 2002.
33- Voir mon article « l’injonction à la jouissance ou la rue Monot revisitée » du 7 décembre 2002.
34- Selon l’avocat Nizar Saghieh. Voir aussi Dépêche de l’Agence Reuters déjà citée.
35- Pacte Civil de Solidarité qui permet la reconnaissance sociale de deux personnes du même sexe vivant ensemble.
36- Homosexualités et suicide, op.cit.
37- Dans un article précédent, j’avais déjà eu l’occasion de mentionner ce « sauvetage temporaire » dont il fallait néanmoins « mesurer la portée névrotique », in Le stress pubertaire, revue scientifique et sociale de l’Hôpital psychiatrique de La Croix, n°8, Beyrouth, novembre 2002.
38- Sous la forme d’un attachement névrotique au seul rituel de la croyance. Voir à ce sujet Père Antoine Vergote, psychanalyste, Dette et désir, deux axes chrétiens et la dérive pathologique, Seuil, 1978. Voir aussi Richard L. Rubinstein, « Scribes, pharisiens et hypocrites, l’identification rabbinique avec le pêcheur » ; Louis Beirnaert, « L’expérience fondamentale d’Ignace de Loyola et l’expérience psychanalytique », in L’histoire psychanalytique, une anthologie, textes réunis par Alain Besançon, Edition Mouton et Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1974.
39- Voir « L’injonction à la jouissance ou la rue Monot revisitée ».
40- Gérard Mendel, Une histoire de l’autorité, permanences et variations, Editions La Découverte, 2002. Voir aussi du même auteur, De Faust à Ubu, Editions l’Aube, La tour d’Aigues, 1996.
41- Hanna Arendt, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Sous la direction de Pierre Bouretz, Directeur d’étude à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Gallimard, coll. « Quarto », 2002.
42- Elizabeth Moberly, Homosexuality, a new Christian age, Cambridge England, J.Clarke, 1983, cité par Colette Chiland, op. cit.
43- Jean-Luc Roméro, On m’a volé ma vérité, Seuil, coll. « L’épreuve des faits », 2001.Didier Eribon, Une morale de minoritaire, variations sur un thème de Jean Genet, Fayard, 2001.
44- Hannah Arendt, op. cit.
45- Homosexualités et suicide, op. cit.
46- Selon l’image donnée par Elisabeth Roudinesco, Pourquoi la psychanalyse, Flammarion, coll. « Champs », 2001.
47- Sigmund Freud, La vie sexuelle, PUF, 1969.
48- Jean-Pierre Winter, Les errants de la chair, études sur l’hystérie masculine, Calmann-Lévy, 1998.

Adresse Email : jlvannier@free.fr


Résumé : Le choix d’objet homosexuel , au Liban comme ailleurs, est source de souffrances indépendamment des cadres légaux et de civlisation qui facilitent ou non le passage à l’acte. Dans le prolongement d’un livre sur l’homosexualité et le suicide paru en France, le psychanalyste Jean-Luc Vannier nous délivre une réflexion menée à partir des éléments de sa clinique libanaise sur le sujet où sont réintroduites des questions d’ordre confessionnelles, mais aussi culturelles et politiques.

Mots clefs : homosexualité, suicide, choix d’objet, jeunes, Liban, pratique, passivité, chrétien, musulman, environnement, groupe identitiare.