LA FACE CACHÉE DE L'AMOUR
Investigation philosophique de la tragédie, à la lumière
de la psychanalyse
Denise MAURANO*
J'ai commencé ce travail à partir d'une investigation sur l'éthique de la psychanalyse qui a été le thème de mon livre Nef du désir. Lacan affirme que la philosophie de Freud «est fondamentalement anti-humaniste" et que «Freud est à situer dans une tradition réaliste et tragique, ce qui explique que c'est à sa lumière que nous pouvons aujourd'hui comprendre et lire les tragiques grecs.»1
J'ai voulu alors, rechercher la relation entre la psychanalyse et l'art tragique. Bien que ces deux champs ne constituent aucune vision totalisante du monde, ils posent des réflexions fondamentales sur la condition humaine, réflexions qui mettent en évidence une proximité structurelle importante entre eux. J'ai décidé de chercher dans l'uvre de Freud et de Lacan les éléments pour la construction d'une conception psychanalytique du tragique, qui pourraient servir à l'élucidation de l'éthique de l'intervention psychanalytique, autant en ce qui concerne la clinique, que dans ce qui se réfère à l'insertion de la pensée psychanalytique dans la culture.
Cette pensée, loin de se diriger vers l'apologie de l'homme et de ses faits, révèle le pathos, l'étonnement devant la confrontation avec la limite humaine, avec la limite de ce qui peut être vu, ou de ce que l'on peut savoir à propos de la condition humaine. Cette limite peut être désignée par le terme grec Atè. Ce terme, selon Lacan, signale le mobile de la vraie action tragique qui indique une certaine calamité fondamentale, face à laquelle le héros, poussé par le désir, ne se retient pas malgré le risque que son dépassement comporte. Il ne s'agit pas pour la psychanalyse d'aborder cette limite en tant qu'erreur, c'est à dire en tant qu'équivoque dans l'évaluation des valeurs comme le pensait Aristote. Il s'agit de quelque chose bien plus radical que cela, quelque chose qui intervient autant dans les tragédies que dans la psychanalyse.
L'homme installé dans l'univers structurellement arbitraire du langage, détaché des déterminations précises du monde naturel, cherche par le moyen de son désir à transposer la béance posée par cette coupure avec le naturel. Dans l'émergence du désir, Freud localise la fondation du psychisme corrélatif à l'invention du sens. Ainsi, pour l'homme les choses ne sont pas ce qu'elles sont, mais ce qu'elles représentent.
Captivé par l'univers du langage l'homme y est attiré par l'aimantation du désir de l'Autre, qui est toujours déjà là. L'Autre est le repère pour la constitution de son propre désir.
L'ethos, maison de la condition humaine que nous appelons culture, est tissée autour de l'Autre en tant qu'altérité absolue où paradoxalement se situe l'ancrage du désir dont le sujet abrite le plus essentiel de lui-même. Point d'extériorité intime, - d'extimité comme le propose Lacan -, autour duquel l'inconscient se constitue comme le discours de l'Autre. Dans cette référence et révérence au-dehors, le sujet se situe en tant que suppliant «en lançant» des demandes qui visent à «faire mouche» dans le désir et à arrêter son inquiétude. Opération infatigable qui laisse toujours un reste qui témoigne de l'indestructibilité du désir.
Pour Freud, la constitution de la culture est corrélative au meurtre du père en tant que pôle d'organisation de la loi, qui n'est autre que l'organisation du pacte ayant pour but de mettre en ordre les choses. L'ambivalence du rapport de ce mythe organisateur des passions humaines apporte comme conséquence la culpabilité. Celle-ci apparaît dans une limite extérieure en tant que crainte et provoque la rétention de l'homme dans le «service des biens», c'est-à-dire dans le souci avec la conservation de la vie et des garanties imaginaires.
Ce travail propose que l'histoire de la pensée et l'histoire de l'art, ainsi que les alentours des cheminements de la culture, montrent le défilé au long du temps des différentes valeurs érigées au Nom du Père. De ceci on a demandé une réponse capable d'arrêter l'errance et de fermer avec un sens les afflictions de l'existence humaine. Cerner la vie avec un sens, l'appréhender dans ce qui peut être nommé, voilà le plus essentiel de la fonction paternelle, fonction originelle et initiatrice de la fonction du symbole. Cependant l'art tragique et la psychanalyse, étant fruits de la culture, émergent comme une rupture avec la pensée courante. Ils ne permettent pas de combler la faille qu'il y a dans le savoir ni de réduire la vie à la représentation. Ils dénoncent l'impossibilité des valeurs érigées au Nom du père de mettre un terme à l'énigme de l'existence. Dans ces deux champs, ces valeurs sont exposées en chute, ce qui est bien caractérisé par la position à-bout-de-course dans laquelle s'échoue le héros tragique qui selon Freud met en scène la chute du père. Cela vient caractériser l'espace entre-deux-morts, où se développent les tragédies. Espace situé entre deux frontières qui ne coïncident pas. L'une est la mort en fait, arrivée soit par accident, vieillissement ou n'importe quoi. L'autre est la perspective dans laquelle la mort est visée en tant que moyen de pérennité, moyen de passer à la postérité, vers un affranchissement de la finitude dans l'affirmation du désir.
Autant la tragédie que la psychanalyse démontrent ce qui se dirige vers l'au-delà du mythe du père, vers l'au-delà d'dipe. Lacan souligne que tout au long de l'histoire il y a différentes formes d'incidence de la fonction paternelle. Cela m'a inspiré d'essayer de localiser les différentes valeurs de soutien de la culture qui se révèlent en chute respectivement dans la tragédie grecque, la tragédie moderne et la tragédie contemporaine.
La tragédie grecque, abordée surtout à partir de la trilogie thébaine de Sophocle, reflète le moment de la constitution de la cité, moment de la naissance du Droit en tant que biais privilégié de l'organisation de la culture. En elle s'expose l'appel à la loi comme une tentative de répondre aux impasses de l'existence. Cet appel à la loi, qu'elle soit de l'oracle, des dieux ou de la cité, est exhibé dans la tragédie par l'égarement de ses limites, jusqu'au point que, par l'effet même de cet égarement, cette valeur privilégiée et trop élargie se déchire, et laisse le héros à découvert. En dépassant l'Atè, la limite où se soutient l'existence humaine, autant dipe qu'Antigone trouvent le terme radical de leur désir, mais au prix de leur anéantissement comme sujet. Dans cette dimension de perte de subjectivité, ils trouvent paradoxalement le plus essentiel d'eux-mêmes au-delà de tout narcissisme, même celui indispensable pour soutenir la continuation de l'existence, ce qui montre le risque de son dépassement.
La tragédie moderne approchée ici à travers Hamlet de Shakespeare et Athalie de Racine, focalise la force de l'hybris, en tant qu'excès dans un appel à la raison et à ce que cette dernière a la prétention de soutenir: la subjectivité. De tels éléments, la raison et la subjectivité, sont trop investis dans cette période. Descartes, le père de la Modernité, a diffusé son analogie entre l'être et la pensée. De cela a surgi le contrepoint de la folie, celle d'Hamlet ou d'Ophèlie ou encore de plusieurs personnages tragiques de cette période, et aussi le contrepoint du questionnement du sens et du domaine de la foi, bien démontré dans la tragédie d'Athalie. La prédominance du doute "être ou ne plus être", l'hésitation dans l'action, le questionnement du sens des choses révèlent l'échec de la prétention de la raison de cerner par le savoir l'ampleur de la vie.
Dans la Contemporanéité, à la différence de cet appel à la loi ou à la raison, ce qui est privilégie est la valeur de la libido, avec tout ce qui circule autour du questionnement de l'amour et de la sexualité. Lacan affirme que la tragédie contemporaine Le père humilié de Paul Claudel dénote qu'à travers la séduisante image du personnage appelé Pensée, le désir de penser de l'Âge Moderne, est devenu pensée du désir dans l'actualité. Foucault remarque comment est récent le terme sexualité. C'est à peine à partir du XVIIIème siècle qu'un discours sur la sexualité commence à se constituer. L'art érotique de l'Antiquité dont la fonction était esthétique, sans caractère régulateur ou normalisant, cède la place à la science sexuelle qui vise à appréhender dans le discours ce qui se passe dans la dimension énigmatique de l'amour et du sexe, spécialement dans la mesure à laquelle ils se présentent comme ce qui nous inquiète. Dans la Contemporanéité, l'emphase donnée à la relation d'objet, façon par laquelle la psychanalyse désigne les liens d'amour, dénonce ce qui dans le cheminement d'Eros passe par l'attachement au phallus, même si en fin de comptes l'amour vise ce qui se situe au-delà de celui-là, comme nous pourrons le montrer dans le développement de ce travail. L'inflation libidinale, la tentative de réduction du psychisme à sa dimension économique, semble avoir ouvert le champ pour le surgissement de la psychanalyse qui accueille cette demande pour justement dévoiler la démesure de sa prétention. Mais, je pense que cette inflation libidinale est aussi la pierre fondamentale pour la profusion des théories économiques, sidérées par la valeur de l'objet dans le rapport entre production et consommation. Dans le cas du capitalisme, l'objet réduit à sa valeur de marchandise est évalué selon la quantité abstraite d'argent qu'il représente. L'argent ne nous intéresse que par sa possibilité illusoire de donner un accès à la jouissance du phallus, biais imaginaire pour combler le manque qui est au sein de la relation à l'objet. De la même façon l'abondance des sectes, qui se répandent chaque jour, est entraînée par cet appel exagéré à l'amour qui est pris comme moyen de transport pour toucher ce qui est au-delà: la promesse de rencontre de la plénitude ou de l'accès à la jouissance, où évidemment, il n'y aurait ni manque, ni désir.
Pour la psychanalyse l'appel à Eros, à la pulsion sexuelle, n'exprime pas la totalité de la dynamique psychique. À côté de la pulsion sexuelle et attachée à elle, agit silencieusement la pulsion de mort, l'empire du non-sens, qui s'oppose aux efforts de la sexualité. On ne peut pas réduire le travail de Freud à la référence à la sexualité, référence à ce qui est autour du phallus, malgré l'importance de ce dernier. La participation de la mort dans la vie y fait son incidence et est reconnue autant dans la théorie que dans la rigueur de la clinique psychanalytique.
La dimension de l'horreur que la tragédie porte, exposée dans la phrase «mieux vaut cent fois n'être pas né»2 proférée dans la tragédie d'dipe et aussi par le sage Silène3, prend diverses versions dans les différentes tragédies. Cette horreur est transfigurée par la présence de la musique et par la beauté des actions et de la scène, qui purifient les tragédies de toute amertume et découragement qui pourraient s'y loger, et lui donnent une perspective de célébration de la vie dans toutes ses dimensions, même celles qui abritent la souffrance. Là, on n'a pas la prétention de destituer la vie de sa souffrance, ce qui l'amputerait d'une de ses dimensions fondamentales. Sur ce point, la similitude avec l'interprétation nietzschéenne n'est pas une simple coïncidence.
Qu'en est-il par rapport à la psychanalyse ? Si son éthique ne recule pas d'entrée dans cette zone d'horreur, qu'est-ce qui agirait comme élément de transfiguration pour rendre possible l'abord de cet insupportable?
D'un côté, je propose que la règle fondamentale de la psychanalyse, par laquelle le sujet est convoqué à dire n'importe quoi en remarquant par-là la primauté du signifiant par rapport au signifié, met en évidence la dimension du son de la voix par la musicalité de la parole. Cette musicalité est là un élément qui encourage l'entrée dans des terrains d'horreur qui ne sont pénétrés que par ce recours musical. Le parcours de l'appel au sens, qui n'est que le sens du fantasme, est réalisé justement pour être dépassé dans la mesure du possible, d'où advient l'idée de la fin de l'analyse comme traversée du fantasme.
D'un autre côté, il y a encore ce qui anime ce trajet. Je suggère que la dimension de beauté en tant qu'élément de transfiguration, participe aussi à la psychanalyse par le biais du rapport entre l'amour et la quête de la beauté.
L'amour est le moteur du processus psychanalytique, dans lequel il est conceptualisé comme transfert. Du manège de l'amour dans l'analyse dépend l'effet de beauté qui transporte le sujet au-delà de l'attachement à l'objet, en lui donnant une dimension d'infinitude. On vise que la demande d'être aimé se déplace vers la célébration de l'activité d'aimer, célébration du «don actif de l'amour». Dans cette perspective, l'amour prend la forme insaisissable du beau. Il opère en tant qu'un voile qui manifeste comme image ce qui se localise au-delà, en tant que manque. Si d'un côté, l'amour met en fonction la dimension imaginaire de la relation à l'objet, d'un autre côté, par son rapport au manque, il montre la dimension du Réel intangible. Ce Réel est au centre de cette relation même, dans la mesure où aucun objet ne peut répondre à l'existence du sujet, c'est-à-dire, aucun objet ne peut l'authentifier. Le manège de l'amour dans l'analyse a cette direction éthique, ce qui le pose non pas comme moyen de complémentarité, promesse de combler le manque, mais comme une voie de réconciliation avec l'activité désirante. Ce qui amène Lacan à dire que seul l'amour peut faire la jouissance céder au désir. Ainsi, ce qui est remarqué n'est pas proprement la relation d'objet mais ses impasses, le manque qui est là, et qui opère dans la positivité d'une quête. Cette quête, en affranchissant ce qui est mortel, indique une dimension d'infinitude au-delà de l'objet. Dans le champ de l'amour nous trouvons la limite de toute notre possibilité de contrôle, des garanties, car ce qui est le plus essentiel de l'amour résiste au savoir.
L'opération de catharsis, fondamentale dans la tragédie, continue à intéresser la psychanalyse, à la condition d'être interprétée comme ressort de purification de la crainte et de la pitié, qui sont les passions qui rétiennent le sujet dans son cheminement vers le désir défini comme métonymie de notre être. Lacan affirme que «le ru où se situe le désir n'est pas seulement la modulation de la chaîne signifiante, mais ce qui court dessous, qu'est à proprement parler ce que nous sommes, et aussi ce que nous ne sommes pas, notre être et notre non-être»4. Il faut payer alors le prix de ne pas être, le prix de la perte de l'illusion de trouver consistance par le moyen de l'objet, qui est caractérisé par Lacan comme objet petit a, l'objet depuis toujours perdu, et pour cela devenu cause du désir, point extrême de la destinée de l'héros dans son parcours.
L'art tragique qui a son origine dans le culte de Dionysos, dieu du vin, concernant par-là un éloge à l'état du «hors de soi-même», a étymologiquement le sens de chant du bouc, animal immolé en hommage à ce dieu. Le bouc immolé de la psychanalyse est l'attachement narcissique au phallus. La prédominance du paradoxe qui structure la tragédie et l'inconscient est aussi dans la cure analytique. Cela parce que, si ce qui est visé dans le travail analytique est ce qui met en marche la fonction du Nom du Père en ce qui concerne sa déficience par rapport à la régulation symbolique, la cure elle-même vise à amener le sujet à pouvoir se passer de cette fonction, c'est-à-dire à pouvoir la dépasser, pouvoir toucher son au-delà. Voilà la dimension de ce qui se situe dans la tragédie comme la chute du père, la perte de garantie où l'on touche le registre de ce qui est au-delà du domaine du phallus, point où se localise l/A femme dans le sens de l'énigme absolue, dans le sens de l'altérité absolument radicale.
Ainsi toute analyse, dans la mesure du possible, conduit à l/A femme. Je dirais que ceci est le point limite du savoir, du sens, de la représentation qui existe dans un rapport de voisinage avec le néant où arrive le héros dans la tragédie, pour aller jusqu'au bout avec son désir. Aller jusqu'au bout avec son désir, dans la psychanalyse signifie dépasser cet ancrage du sens, de la spacieuse subjectivité, pour toucher un néant qui montre bien sa valeur effective, car il est tout ce qui reste.
Cependant ce n'est pas par hasard que, par rapport à la distinction entre le héros et l'homme du commun, Lacan souligne «qu'en chacun de nous il y a la voie tracée pour un héros, et c'est justement comme homme du commun qu'il l'accomplit»5. Il est de l'affaire de l'analyste d'évaluer comment et à quel point il peut mener une analyse, afin qu'elle ne devienne pas une tragédie sans art.
* Psychanalyste, Docteur en Philosophie Université Paris XII, Prof. D.E. de l'Université Federal de Juiz de Fora MG, auteur du livre Nef du Désir, RJ, ed. Relume Dumará, 1999.
1. LACAN, Sém. , livre 3, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 275/276.
2. SOPHOCLE, dipe à Colone, in Théâtre Complet, Paris, GF-Flamarion, 1964, p.294.
3. NIETZSCHE. La naissance de la tragédie; in uvres Philosophiques Complets, t:1, Paris, Gallimard,1977, p.50.4. LACAN, Sém. , livre 7, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 371.
5. LACAN, op. cit. , p.368.