accueil appel  thèmes  contributions lectures  commentaires


ALLIANCES ?

Jacqueline ROUSSEAU-DUJARDIN


        Alliance ? Thérapeutique bien sûr au premier jet, lorsqu'il s'agit de psychanalyse. Et nous voilà d'emblée au cœur de la névrose de transfert, autant dire au vif de la psychanalyse, au sein du processus. C'est un terrain qui m'est familier, même si je m'y retourne parfois avec angoisse, perdue, ne sachant où chercher, où parler pour tenter de disjoindre les blocs névrotiques. Il y aurait de quoi dire...
        Pourtant, ici et aujourd'hui, ce n'est pas ainsi que je souhaiterais aborder la notion d'alliance. Je voudrais me situer en deçà, au niveau de l'origine et des fondations, puis essayer d'entrevoir le futur. Examiner avec quelle ou quelles alliances la psychanalyse s'est constituée, comment elle a frayé sa place. Quelles disciplines elle a bordées et repoussées, tout en se situant dans leur descendance, pour se faire jour. Et si la parenté qu'elle a reconnue à ses débuts est toujours pour elle de fréquentation obligée. Cela sous-entend l'idée d'un changement, changement dans l'objet et les fins de la psychanalyse, par exemple, ou dans ses modalités. Changement qu'il faut questionner. Mais cela implique aussi que les alliés ou parents, ou cousins aient eux-mêmes subi ou demandé des modifications.
        Question plus compliquée qu'il n'y paraît. Car l'attitude de Freud est, sinon ambiguë, du moins polyvalente en quelque sorte. Il réclame pour la discipline qu'il a inventée le statut d'une science naturelle. Mais, médecin de formation, il la fonde sur une pratique dont l'objet est, sinon la guérison, du moins la cure de certains malades mentaux. Malades dont on distinguait peu à l'époque s'ils relevaient de la neurologie ou de la psychiatrie (et il ne fut pas question, pendant longtemps, de disjoindre les deux "spécialités". )Malades en tout cas, à confier au médecin. Voilà qui pose déjà la question du voisinage possible de la recherche et du soin, question qui n'est pas entièrement résolue dans l'option que choisit Freud : chercher sur ses propres rêves et les associations que l'on surprend et que l'on suit chez soi (chez le normal, en somme, mais pas tout à fait et, de cet ébranlement du normal, il faudra prendre la mesure), c'est comme chercher sur les rêves et les fantasmes des malades. Le normal et le pathologique indistincts dans certains espaces psychiques. Espaces, instances ?
        Les malades sont désignés par les noms que la psychiatrie du temps avait adoptés : hystérie, névrose obsessionnelle et phobique, paranoïa. Ces catégories gardent leur spécificité tout en la perdant puisqu'elles sont réunies selon un caractère qui les rend justiciables de la psychanalyse : chez ceux qui en relèvent peut se constituer une névrose de transfert. Les autres, porteurs de ce qu'on désignera sous le terme de "névroses narcissiques", restent hors de sa portée ( la portée de la psychanalyse) .
        Il s'agit donc d'un héritage médical, d'une famille avec laquelle des liens sont conservés, selon le désir et les affirmations de Freud et malgré des textes comme "Psychanalyse profane" et les vues que l'auteur y expose sur la formation du psychanalyste, vues qui ouvrent la profession à d'autres que les médecins, pourvu qu'ils aient en somme une "culture" suffisante, aussi diverse soit-elle, et qu'ils aient désiré, accepté, de se soumettre eux-mêmes à une cure psychanalytique. Un pas de côté.
        Si l'on y ajoute le double aspect de l'œuvre freudienne, psychologique et anthropologique, on se trouve devant une sutuation épistémologique des plus complexes. C'est en fonction de ces différentes coordonnées que se posera le problème du statut scientifique de la nouvelle discipline, problème abordé à plusieurs reprise au long du siècle, question rouverte à grands frais par Lacan et dans laquelle nous débattons encore. L'alliance médicale devient plus précaire. Pourtant elle semble persister si l'on s'en rapporte, dans l'œuvre lacanienne, à la position faite à l'hystérique et à son discours, au statut particulier qu'elle confère à la psychose.
        Mais bien obligés sommes-nous, pour baliser le champ de la psychanalyse et le distinguer des champs circonvoisins, de repérer les traits spécifiques, de marquer ce qui sert à définir sa spécificité, après cent ans d'existence, d'examiner ce qui reste de ses anciennes alliances et si ces parentés ou ces ascendances pourraient lui constituer une singularité, et, ce qui est plus important, des repères pour son exercice. De soupçonner de quel prix la psychanalyse paie ces attachements traditionnels, de se demander si, en les respectant, elle ne s'obstrue pas des voies qui lui permettraient maintenant de mieux se définir.
        Couple alliance/résistance où intervient massivement l'inconscient, l'inconscient des psychanalystes s'entend, réticents à s'aventurer dans la brousse du "matériel" psychanalytique hors des pistes que Freud a tracées, certains de ses successeurs creusées. Certes, des textes aussi abondants et riches que ceux de Freud, ou Lacan en France, demandent à être lus et relus, supportent l'infini des commentaires; mais, lorsqu'on s'y livre, aperçoit-on assez clairement - c'est pourtant trivial que de le dire et il s'agit bien là d'un effet sur soi de la psychanalyse elle-même - que chaque œuvre participe du reflet de l'auteur, si elle est aussi le témoignage d'une expérience pratique ? Même si l'on souhaite pour la psychanalyse, disons le plus de scientificité possible, on ne peut considérer comme "objective" l'élaboration théorique qui la choisit comme champ. Point d'accusation de "narcissisme" dans cette proposition. Le résultat même de la découverte psychanalytique, affirmant l'inconscient dans chaque proposition, si rationnelle soit-elle. Puis, outre le respect de la subjectivité de l'écoutant/écrivant, le souci d'un placement socio-historique de l'invention psychanalytique avec ses paramètres, la mesure de l'écart entre l'époque où elle surgit et celle où l'on parle maintenant, l'évaluation de ce qui subsiste, malgré les différences évidentes entre la symptomatologie au début du siècle, de l'ordinaire de la névrose et qui, selon les coordonnées de la situation psychanalytique - à préciser, certes - persiste comme ses quotidiennes manifestations.( Je signale que je ne parlerai pas ici de la psychose. Non que je n' aie eu l'occasion de méditer à son propos, à l'occasion des rencontres inévitables avec elle que vous ménage toute expérience psychanalytique durable. Mais ce n'est pas ici mon choix de travail.)
        Comment organiser, dans le journalier de l'écoute, dont le psychanalyste fait son pain, aux divers sens du terme, le menu que proposent les patients ? Comment l'examiner ? Comment en faire substance qui puisse éclairer l'analyste au passage, donner subsistance à sa réflexion, mais, avant tout, constituer pour le patient nourriture assimilable, éléments/aliments de déconstruction/reconstruction ? Qu'est-ce qui participe de tous les repas et constitue, en quelque sorte, le fonds de roulement de ce traiteur qu'est le psychanalyste ?
        Freud a bien changé de topique, il a révolutionné de son vivant le système des pulsions qu'il avait mis en place. Sommes-nous obligés de considérer encore le matériau psychanalytique comme rivé par les chaînes/alliances de la clinique et de la nosographie psychiatrique, qu'il avait conservées ? De fait, nous nous soustrayons à cette obligation - comme je l'ai ailleurs remarqué - quand nous laissons chuter, nommant les "cas" des Cinq psychanalyses, les références nosographiques qui les désignent, névrose hystérique, ou phobique, ou paranoïa, etc. et les évoquant par un nom ou un surnom : Dora, Le petit Hans, L'homme aux loups, etc. Il faut prendre au sérieux cette opération d'abandon et tenter d'apprécier ce qu'elle révèle ; en gros, dirai-je, l'accent mis sur la personne, l'individu dans son contexte, sur ce qu'il dit surtout : avant d'être une hystérique, Dora est devenue Dora, personnage singulier d'une singulière famille (ou famille élargie si l'on y ajoute Monsieur et Madame K.), membre d'un étrange quatuor où la pathologie, sinon le talent, paraît assez également partagée, mais surtout auteur de son récit. Elle voudrait l'être en tout cas et n'apprécie guère qu'on en oriente trop visiblement le cours. N'est-elle pas constituée comme malade et désignée comme telle parce que, jeune personne encombrante, elle gêne les entreprises à tout le moins transgressives des trois autres ? Sans doute, elle tousse; mais ce n'est pas pour elle qu'on va prendre les eaux...
        Et si l'on considère l'Homme aux rats, pense-t-on d'abord à la symptomatologie obsessionnelle qui le gêne ou à ce fameux fantasme qu'il avait tant de mal à énoncer devant Freud, et où viennent se condenser les interprétations possibles de sa névrose ?
L'Homme aux rats est celui qui raconte les rats comme l'Homme aux loups est celui qui raconte les loups ( il aurait mieux valu, là encore, qu'ils les eussent racontés sans trop d'encouragements... ) , loups et rats figurant les fantasmes de la scène sexuelle originaire et c'est dans ce "raconter", cette mise en récit, dirait Ricœur, avant, pendant, après l'analyse, que la névrose se fait, se défait, se refait.
        Ne pas aborder le symptôme de front, disait Freud. (Le symptôme donc, censé étayer un tableau clinique, se rattacher à une nosographie) Et comment ! Non qu'on n'y prête pas attention : c'est bien lui qui fait souffrir et cette souffrance ne peut qu'être prise en considération. Mais l'on sait d'expérience que, par rapport au projet psychanalytique qui passe par la déliaison avant la reconstruction éventuelle, focaliser sur le symptôme revient à l'enraciner. Ce que l'on écoute, c'est un récit de vie, de vie passée, de vie rêvée, de vie actuelle et, souvent, d'impossible vie future ou d'une vie future sur laquelle pèse l'embargo du "trop tard" depuis toujours affirmé.
        Certes, les "schibboleth" psychanalytiques sont au rendez-vous : l'on trouve confirmation, dans ces récits aux infinis variantes, tant de la sexualité infantile que du complexe d'Œdipe. L'on est donc, comme Freud l'affirmait, "des siens". Mais il me semble décidément que qualifier - dans le cadre de la psychanalyse - une affection névrotique comme celles qui nous sont tous les jours proposées en "traitement" d'hystérique, d'obsessionnelle ou de phobique, que d'orienter la cure en fonction de ces "diagnostics" n'est pas pertinent dans le déroulement du processus psychanalytique.
        Non que ces catégories, en soi, ne trouvent leur utilité. Elles sont un peu - toujours pour le psychanalyste - comme une commodité de la conversation dont on se sert par exemple pour désigner rapidement un "cas" qu'on voudrait confier à un confrère, comme une étiquette sur un objet. Passée cette phase proto-analytique dans laquelle, certes, transfert et contre-transfert peuvent commencer à se constituer, l'attention du psychanalyste tâchera de découvrir, en dépit de la résistance qu'opposera le patient, laquelle étaiera son, ses récits, selon quelles modulations passées et présentes, s'est jouée et se joue répétitivement sa vie, comment s'en est fixé le scénario, et quels sont les points faibles de sa construction sur lesquels interventions ou interprétations peuvent déclencher une mobilisation.
Cela implique, impérativement, que soient respectées, côté psychanalyste, certaines coordonnées de la situation psychanalytique, au premier rang desquelles ce qu'on peut appeler, schématiquement, la "neutralité bienveillante" (qu'on peut envisager encore comme analyse du contre-transfert ou conscience et respect du "cadre"; je ne veux pas ici m'attarder sur ce point, du reste fondamental, mais que j'ai longuement développé ailleurs.)
        Cela exige aussi une certaine labilité psychique de la part du patient. En somme, c'est peut-être cette disposition qu'on appelait et appelle encore hystérie. Ce pourquoi le traitement psychanalytique a trouvé là son origine : du moins des patientes - et patients - susceptibles d'évoluer, d'être déstabilisés dans leurs défenses. ( Origine historique pour Freud, devenue comme un blason pour Lacan) Et, dans la mesure ou les candidats actuels à l'analyse présentent le plus souvent une symptomatologie composite, c'est le dosage de cette labilité psychique qui permet d'envisager que s'instaure un processus analytique. Mais - et encore que les prévisions soient fort incertaines - c'est aussi, bien souvent, en fonction de facteurs contingents qui auront accéléré ou non la constitution de l'organisation névrotique que le processus d'analyse sera ou non possible. C'est là que s'accroche la question du trauma, qui mérite, bien sûr, toutes les études qui lui ont été et lui sont encore consacrées. Mais qui ne trouve sa place en psychanalyse que s'il est possible de le remettre en récit, en un récit intégré au questionnement plus général de l'histoire du sujet, posé par le sujet lui-même.
        Je vais vite, trop vite, et, sans doute, au risque de bousculer, les personnes et les idées. Mais j'ai l'impression de devoir ramasser ici - enfin - après l'avoir dispersée ça et là au gré des sujets ( des sujets pour écrire) qui s'offraient, une conviction petit à petit forgée. Conviction qui pourrait me faire croire présomptueuse : "ne prétend-elle pas qu'on peut refonder la psychanalyse ? " D'autres s'y sont appliqués, avec plus de réflexion et un autre bagage.
        En fait, je réclame plus de simplicité. Et, plus que le souci d'une cohérence théorique interne, plus que la fidélité à un, à des textes hautement respectables ( je parle, par exemple, du texte freudien), une écoute aussi libre que possible ( elle ne l'est sans doute ni plus ni moins que l'association) du discours qui nous est apporté, du "matériel" comme on dit souvent. Bien sûr, la question de l'orientation de l'écoute par les présupposés, les pré-élaborés de l'écoutant reste posée. Valable pour tous, y compris pour les fondateurs, comme je l'ai déjà dit. Et, de ce point de vue, la façon dont se présente pour moi la "clinique psychanalytique" ne fait pas le vide, loin de là. La plupart des procédés psychiques inconscients vus par Freud restent en place, à chaque instant saisissables : refoulement, censure, condensation et déplacement, etc. l'énumération serait convaincante. Mais, tout de même. Où nous mènent-ils, nos patients ? D'emblée, puis séance après séance, avec des élans et des retenues variables ? A travers leurs peines actuelles, leurs soucis à vivre, leurs difficultés à aimer/être aimés ? A leur histoire singulière, c'est entendu. A leurs objets de plainte : parents, compagnons présents, absence de compagnons, c'est évident. Déroulement des conflits avec les ascendants, querelles présentes et passées entretenues sur des modes personnels infiniment variés et dans lesquelles il nous est demandé de prendre parti pour eux, preuve que nous les aimerions comme ils croient demander à l'être. Sur ce point, Freud nous a mis en garde : si nous répondons dans le sens de leur demande, outre que nous sommes aveugles sur une erreur d'adresse - ce n'est que par déplacement que l'amour nous prend pour cible - nous ruinons la névrose de transfert, seul biais par lequel le changement peut opérer. Autant pour la situation psychanalytique.
        Mais encore ? Que nous dit-on ? Où en revient-on toujours ? Au sujet de la mise au monde. Par le biais du complexe d'Œdipe qui vous rêve partenaire du père ou de la mère selon les cas, on serait au rang de ses géniteurs, pour un peu géniteur de soi-même, fécondant le sein qui vous a porté, accueillant le pénis dont vous êtes issue. Un peu au-delà, repoussant les pions gênants, l'auto-engendrement, oui. Qui vous fait votre propre auteur. Qui relègue à l'arrière plan, si bien qu'il devient imperceptible - impossible à percevoir - le désir de vos parents l'un pour l'autre, ( quelle surprise d'en prendre conscience ! ) qui fait intervenir votre désir à sa place, là où il a irrémédiablement manqué.
        Evidemment, les représentations de ce scénario ne sont longtemps que pressenties, et, pour certains, à jamais voilées. Le corps de la mère ou du père, perdus, lointains, provoquent une horreur que les mots n'entament qu'à grand-peine. La vue tragique du sexe féminin, souvent alléguée par Freud, n'est pas seule en cause. Le corps du géniteur, qu'il soit mâle ou femelle et, bien davantage, les corps des géniteurs ensemble dans l'acte sexuel, sont insoutenables à la pensée, parce qu'ils marquent la butée de l'origine. Déjà, quand on arrive à les dépasser en amont, quand on les inscrit dans une lignée, on est plus à l'aise. Mais cela n'advient que quand on accepte - du moins qu'on envisage qu'il s'agirait d'accepter - la limitation de sa propre puissance par l'inscription dans la génération.
        Ainsi, ce n'est pas, comme on l'a souvent affirmé, que la "scène primitive" soit irreprésentable. Mais elle est insupportable au fantasme originaire qui nous gouverne.
        Ce fantasme de toute-puissance, qui inscrit l'auto-engendrement au centre de son orbe, et s'échine sur la sexuation qui le nargue à répétition, ( d'où l'importance de celle-ci) c'est le lieu de rencontre des trajets névrotico-analytiques. Tous s'y retrouvent après avoir suivi des chemins différents, face à l'entame fondamentale de ce fantasme par l'autre, l'autre immédiatement donné ( pas de monade initiale à mon sens, n'importe quel nourrisson apporte la preuve de sa dépendance constitutionnelle. L'Hilflosigkeit, la détresse, règne, d'autant plus génératrice d'amour qu'elle est spectaculaire - si petit, si faible - et les soins de la mère, que Freud prend la précaution d'inclure comme nécessaires dans la constitution de cette monade viennent toujours à manquer ou à être ressentis comme manquants. Satisfactions ? Sans doute en existe-t-il à cette phase de l'existence. Mais si peu maîtrisées... Vivement, pour lui ou elle, le fort-da, qui permettra de s'accommoder de l'entame par l'autre.)
        L'acheminement progressif vers cette mise en cause de l'être au monde selon les modalités de l'humaine procréation, la prise de conscience des mouvements de refus qu'on lui oppose et les éclairs d'acceptation qu'on lui consent, c'est, à proprement parler, la psychanalyse. Et ce sont les lentes avancées qui menacent de l'enliser, les brusques élans qui l'accélèrent, les virages qui l'infléchissent, c'est cela que le psychanalyste écoute et qu'il a parfois la possibilité, positionné comme il est dans le transfert, de faire travailler. Durcharbeitung : découverte, peu à peu, des différents plans de construction qui opacifient la vue sur l'origine, à l'infini du passé, et risquent d'empêcher d'être dans l'actuel, présent.
        Car si une maladie se révèle dans ce parcours, c'est bien une maladie du temps. L'être là/maintenant est grevé d'événements personnels et collectifs dont certains sont incontournables et dont le souvenir, basé sur une réalité, certes, mais aussi forgé -récité- par le sujet, insistant ou refoulé, surgi éventuellement au détour d'une séquence associative, le souvenir donc, plombe la présence, oppresse le jour-le-jour. L'engendrement inacceptable a pour corollaire la finitude irrecevable. Une issue : la certitude de la mort, la seule que nous ayons en perspective, qui s'infiltre dans la dénégation et la rend impuissante, condamnant au statut de tromperie les instants de plaisir qu'accordent les heures, les attribuant au leurre alors qu'on pourrait s'en saisir pour une jouissance affranchie du doute (je prends jouissance au sens ordinaire du terme). Car le doute, menaçant la jouissance de destitution, n'est peut-être qu'une figure masquée de l'impossibilité d'accepter sa limite dans le temps. De toute façon, elle est menacée de choir dans le trop tard, d'être annulée pour n'être pas immortelle. ( Voir l'article de Freud à propos de l'Ephémère).
        De ce nœud serré par lequel le passé qu'on s'est construit asservit l'actuel et le projet, si un élargissement peut s'effectuer, alors un apaisement quant au temps qui passe s'installe, l'angoisse relâche sa prise. Parfois.
        Où dans tout cela obsession, phobie, hystérie, paranoïa ? Partout sans doute. Mais on serait bien en peine de moduler les interventions ou les interprétations du psychanalyste en référence à leurs manifestations symptomatiques. Moins on y prêtera attention, mieux cela vaudra. Ce sont, ce furent, dans les bons cas, ceux où l'on entrevoit une possible mobilisation, voies de garage où le convoi des fantasmes de l'origine s'est empanné. On est, soi psychanalyste, pris dans les projections transférentielles - dans les deux sens - occupé à trouver avec le patient aiguillages qui permettent la remise à l'œuvre de possibles investissements, plus satisfaisants que les symptômes. L'important est de se rapprocher, petit à petit, sans brutalité, sans désir de convaincre, sans mise en œuvre de la recherche d'une soi-disant vérité, ( et surtout ne pas prendre modèle sur le Freud de l'Homme aux loups) du foyer de toute névrose en en respectant les multiples mises en scènes, les voies d'accès singulières. Il n'y a peut-être pas d'autre clinique psychanalytique que les variantes - heureusement infinies - des péripéties de discours que traverse un patient au long de sa cure. Ou que les versions toujours répétées mais marquées à la longue de petites différences, telles dans leur somme que l'un s'écrie : " C'est extraordinaire comme la vie peut être différente selon la façon dont on se la raconte ! "
        Ne pas croire que je fais bon marché de la souffrance, je l'ai déjà dit : souvent, elle insiste, si pressante que, devant l'impossibilité de trouver là un soulagement immédiat, elle cherche une autre adresse. On la voit pourtant souvent reculer devant le plaisir de maîtriser - dans une certaine mesure - sa propre construction. C'est dans cette accointance que se tient le surcroît de ce que je n'appellerai pas guérison. Accommodation peut-être ?
        Si l'on considère ainsi la psychanalyse, si l'on renonce à se repérer en s'accrochant aux catégories nosographiques, que gagne-t-on, que perd-on ? Doit-on proférer un "elles ou le chaos" qui obligerait à les maintenir, de façon artificielle si l'on tient compte de ce que j'ai tenté d'exposer ? Où va-t-on, entend-on demander avec méfiance, si on les abandonne alors qu'on voudrait marquer la spécificité de l'analyse ? A noter que la démarche n'est pas nouvelle. Sans même évoquer les élaborations kleiniennes qui reprenaient certaines de ces catégories en les organisant sur un autre mode, on voit bien par exemple que la préoccupation de Wilfred R. Bion ou même de Piera Aulagnier - dans le domaine de la psychose en particulier - fut de tracer d'autres itinéraires, d'autres cartes du trouble mental, d'autres références aux désordres psychiques qui se trouveraient à la portée de la psychanalyse, que celles dont la psychiatrie s'était satisfaite un temps.
        Mais leurs travaux - et du reste, toute recherche qui veut s'attacher à la "clinique psychanalytique", c'est-à-dire étymologiquement à l'observation de ce qui se passe au lit du patient, en l'occurence le divan (ou son substitut), et à son compte-rendu - se heurte à un obstacle : la difficulté de la transmission de ce qui se passe dans la séance psychanalytique. Il n'y a pas de clinique, dans le champ d'où la notion est tirée, c'est-à-dire en médecine, sans compte-rendu. Or les séquences rapportées en "contrôle" ou "supervision", ne peuvent l'être que dans l'ailleurs de la séance. Celles qu'on tente d'écrire, ne seront jamais qu'illusoirement fidèles aux parcours infiniment complexes du discours analytique, c'est-à-dire celui que le patient tient, scandé par les interventions et interprétations du psychanalyste. L'instauration de "l'association libre" comme seule consigne, même si la liberté y est sujette à des mises en question auxquelles elle a du reste l'habitude de ne pas échapper, en est responsable. Rien de linéaire n'en sortira. Une "psychologie dans l'espace" peut-être, comme le disait Proust mais dans une autre acception, qui n'entre pas dans un récit classique, du type de l'observation médicale traditionnelle, et dont les "vignettes cliniques" qu'on s'est évertué à écrire ne sont qu'une espèce de caricature. Le moment d'infléchissement du récit qu'un patient fait de sa vie vers une version habitable par exemple, les paroles qui y ont conduit, les mini-événements qui l'ont accompagné, sont presque toujours impossibles à retracer. Non parce que c'est ineffable puisque ce fut dit. Mais la mémoire des deux protagonistes est trop fragile, trop tentée de trier, trop habituée à le faire, pour retrouver et rassembler les mailles du réseau qui ont, tout à coup, permis une prise de conscience hésitante depuis des mois, des années. On aura beau prendre des notes, on figera ce que le tempo du discours, son écoulement, lui conférait en tant qu'avènement. Ou alors, des flashes, des fragments qui compteront sur les associations de l'écrivant et du lecteur pour établir un texte qui leur permette une compréhension à eux ? Une compréhension "en gros", incapable de pénétrer l'intimité du processus, suffisante pour en repérer les orientations obstinées. Imprégnée, certes, de la subjectivité de qui lit, qui écrit. Mais, en matière de psychanalyse, ne vaut-il pas mieux qu'elle soit reconnue plutôt que masquée, dissimulée derrière une prétendue objectivité qui ne résiste pas à l'impossibilité de réfutation (cf. Popper) ?
        Impossible, bien entendu, à enfermer dans une grille de diagnostic, pronostic et traitement dont les cases déborderaient fatalement l'une sur l'autre. De ce point de vue, l'intégration de ce qui se passe là aux normes des D.S.M. successifs est absurde, plus inappropriée encore que le rabattement sur les catégories classiques, si insatisfaisant soit-il. La psychanalyse est livrée à l'infinie complexité du langage en cours et obligée de passer par elle si elle veut rendre quelque chose de ce qui s'est passé. ( C'est en ce sens que la lecture de Lacan est pour moi une lecture psychanalytique. Parce que, malgré le reproche qu'on lui adresse, justement, de n'avoir guère ou pas assez exploré la "clinique" dans ses écrits, l'abord qu'il utilise pour les questions psychanalytiques, s'il n'est pas du genre associatif, montre qu'il en est pénétré. Mais je n'appellerais pas cela le "discours analytique".)
        Ces questionnements ne sont pas nouveaux. Il fut un temps, on les a poussés du côté de la littérature : une écriture de la clinique psychanalytique se devait d'être de qualité artistique; à défaut de se prétendre idéalement fidèle, elle devait être recréation, œuvre à son tour, œuvre sur l'œuvre que constitue la cure psychanalytique. Ou bien poursuivis jusqu'à l'absurde : admettant qu'il n'y avait de vraie clinique psychanalytique que dans le compte-rendu exhaustif de la séance, proposant pour ce faire l'enregistrement... et percevant du même coup, outre son impossibilité déontologique, ses effets destructeurs du vivant de la séance.

        Les alliances sont toujours à reconsidérer. Vrai dans le champ de la connaissance comme en politique. Celle, orageuse, qui liait la neurologie et la psychiatrie - la psychanalyse se situant, en quelque sorte comme une sous-alliée de cette dernière - a alimenté le questionnement jusque dans les années 60-80. A défaut d'alliance épistémologique, on pouvait envisager - et l'on pratiquait, l'on pratique parfois encore - une alliance thérapeutique ( mais pas au sens psychanalytique habituel ) : les drogues, venant compléter ou permettre l'analyse ou la psychothérapie, émoussant suffisamment le symptôme pour que la parole soit accessible. L'évolution actuelle a changé les acteurs du débat, modifié le scénario : les sciences cognitives, s'étayant sur les avancées de la physiologie nerveuse se sont affirmées, beaucoup plus agressives que la psychiatrie ne l'était devenue, prétendant pouvoir occuper à elles seules le champ des recherches sur le fonctionnement mental, installant, en place des thérapies psychanalytiques ou d'inspiration psychanalytique les méthodes comportementales. On comprendra que je ne sois pas d'accord avec cette position qui, si vigoureusement soutenue soit-elle, me paraît, massivement, une régression de pensée effaçant un siècle d'expérience psychanalytique, utilisant au plus mal des avancées incontestables, il est vrai, en physiologie nerveuse.
        Quelle que soit la portée de celles-ci, et si l'on suit ce que j'ai essayé d'exposer plus haut du processus psychanalytique, on comprendra encore que la question posée par nos patients à travers les avatars de leur histoire personnelle elle-même prise dans l'Histoire, a toutes les chances de persister, de continuer à provoquer tourments et souffrances. Elle est, en somme le propre de l'homme : c'est la mise en cause du sens de sa vie, de sa venue sur terre, de son inéluctable disparition, avec les formulations diverses dans lesquelles elle peut se couler. Certaines de ces formulations sont du ressort psychanalytique : celles qui s'accompagnent de symptômes affectant le fonctionnement habituel du psychisme et commandant le recours à une thérapeutique. Ce ne sont même plus en général, comme au temps de Freud, des pathologies d'une sexualité réprimée par la civilisation. Ce sont des maladies du désir, de la possibilité d'accepter les paramètres de l'existence propre aux humains. Et le fond de la question est le même selon d'autres types d'expressions plus maîtrisées, ou qui réservent du moins un secteur créateur : on les retrouve en littérature et en philosophie. Freud le savait qui cite Goethe et Shakespeare plus que tout autre auteur dans ses œuvres. Et s'il récusait les philosophes au banquet psychanalytique, nous savons peut-être mieux maintenant que nous ne saurions ignorer décidément Lévinas, Ricœur ou Derrida, pour ne parler que des plus proches et contemporains.
        Nous n'irons pas chercher chez eux des réponses qu'ils ne se targuent d'ailleurs pas de nous apporter, et en tout cas pas des réponses qui puissent s'insérer dans le fil des séances psychanalytiques ( du reste, il n'y est pas question d'enseigner). Mais nous pouvons trouver, nous devons pister, dans leurs recherches des convergences avec la nôtre. De même que dans l'anthropologie : des ouvrages comme ceux de Françoise Héritier constituent pour les psychanalystes des sources de réflexion où ils pourraient abondamment se rafraîchir. Et dans l'Histoire, la recherche historique, bien entendu, dont l'intrication avec l'histoire de nos patients est constante, et qui propose des effets d'illustration dont nous ne pouvons qu'être frappés. Qui, d'autre part, permet seule - j'en ai évoqué plus haut la nécessité - d'aborder les élaborations psychanalytiques théoriques, non pas comme dogmes fixés pour une éternité revendiquée et confondue avec la Vérité, mais elles-mêmes comme prises dans un processus de pensée branché sur le temps chronologique commun, quels que soient les versants atemporels des processus psychiques.
        C'est, dira-t-on, revenir tout simplement à la question de la pluridisciplinarité. C'est en tout cas ne pas la négliger et savoir peut-être l'aborder sur un mode renouvelé. L'affirmation de Freud selon laquelle la psychanalyse avait plus à donner qu'à recevoir illustrait les espoirs d'une jeune discipline. Peut-être en avons-nous abusé, laissant nos interlocuteurs, en pluridisciplinaire, dans l'attente d'effets qui ne sauraient se constituer que dans le processus transférentiel instauré par la situation psychanalytique. Faute de savoir marquer le renoncement à la toute-puissance auquel nous sommes, comme tout le monde, obligés, incapables d'accepter de n'avoir pas la clé universelle un moment entrevue, nous avons mené nos interlocuteurs à la déception. Du coup, l'alliance obsolète avec la psychiatrie, elle-même du reste ravagée par les circonstances scientifico-socio-politiques actuelles, ne fait plus l'affaire. Ce sont de nouveaux traités qu'il faut envisager.



 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -