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L'ÉQUATION DES RÊVES
ET LEUR DÉCHIFFRAGE PSYCHANALYTIQUE *.
Gisèle CHABOUDEZ
Pour chacun, l'expérience du rêve est particulière, intime, étrange. Elle n'est pas le propre de l'homme puisque l'animal, semble-t-il, rêve aussi. Mais l'homme parle, et le langage conditionne toutes ses expériences. Très tôt, il a reconnu dans le rêve le rôle du langage, et en a fait un message des dieux.
Notre civilisation moderne l'a interprété comme une manifestation de l'inconscient, avec lequel les psychanalyses, depuis, dialoguent. Maintenant tout rêveur sait qu'au sein de ces images de la nuit, son désir, silencieusement, insiste.
Cent ans ont passé depuis le livre inaugural de Freud sur le rêve, et son importance demeure. La pensée occidentale s'est depuis réapproprié la langue du rêve tandis que la science découvrait au milieu du siècle son support biologique. Les écoles de psychanalyse ont oscillé entre une fidélité à Freud et des propositions théoriques nouvelles, dont beaucoup restent isolées. Le style propre à chacune de ces écoles dessine des pratiques et des élaborations très diverses, où se distingue cependant une communauté freudienne. Celle-ci se sépare nettement de toutes les interprétations du rêve qui ne tiennent compte ni de l'inconscient ni de la sexualité. Au sein de cette communauté psychanalytique, l'apport de Lacan a commencé à partir des années 50 par un questionnement spécifique. Il a fait remarquer que la découverte de Freud témoignait avant tout de processus de langage dans l'inconscient, ce qui paraissait alors un peu oublié. Jeux de mots, modes d'écriture allant du rébus aux hiéroglyphes, homophonies ou autres sortes d'équivoques, voilà ce que découvrait fondamentalement l'interprétation freudienne. Le texte du rêve, c'est-à-dire le récit de son contenu manifeste, était constitué de pensées chiffrées, à déchiffrer comme telles. Il s'agissait donc d'une forme d'écriture que Freud avait comparée au rébus puis aux hiéroglyphes. Les actes manqués, lapsus, mots d'esprit ou encore les symptômes étaient analysés selon la même structure élémentaire. Jusqu'au milieu des années 60, Lacan s'est consacré à isoler les lois du langage susceptibles de rendre compte des processus que Freud avait décrits. C'est dans ce cadre qu'il retint les figures de style que sont la métaphore et la métonymie, en les réélaborant de façon particulière, comme nous le verrons. Elles s'avéraient responsables des grands modes de substitution auxquels Freud avait donné les noms respectifs de condensation et déplacement. Ceux-ci constituaient une unité nouvelle dans le contenu manifeste du rêve, en rassemblant au moins deux éléments signifiants des pensées latentes. Lacan a désigné, dans cet assemblage deux à deux des signifiants, la structure littérale de l'inconscient, c'est-à-dire sa lettre.Le versant du langage dans l'inconscient est sûrement la partie la mieux connue de l'oeuvre lacanienne, et la plus accessible. Par la suite Lacan a élaboré le versant économique de l'inconscient, qui concerne la circulation de la jouissance et de ses valeurs d'échange. Puis il a isolé la fonction de la lettre comme celle d'un bord, d'une intersection entre ces deux versants. Durant les années 70, une théorie dite du chiffrage a été esquissée, soulignant le fait que nous déchiffrons dans les métaphores et les métonymies ce que l'inconscient chiffre. Cette théorie cependant concernait le travail de l'inconscient en général, et le rêve n'y faisait plus l'objet d'une étude spécifique. De plus les développements en étaient brefs, extrêmement complexes, souvent équivoques.
Elle fut jusqu'ici peu étudiée et utilisée. Mais, dès les années 80, des travaux lacaniens portèrent sur la fonction de la lettre dans le rêve. Puis certains ouvrages, développant une clinique lacanienne de la lettre, mirent en évidence l'importance d'une telle approche de l'inconscient dans les cures.
Les praticiens sont désormais amenés à s'orienter dans l'interprétation de rêves selon cette part inexplorée du déchiffrage1. On a voulu rassembler ici la lecture raisonnée d'une pratique. Elle interprète des concepts lacaniens au regard des problèmes laissés en suspens par Freud et ceux qui l'ont suivi. Elle fait également appel à des outils signifiants ou logiques conçus pour d'autres champs que le rêve. L'interprétation d'un matériel recueilli avec des adultes et également des enfants, est confrontée à quelques grands rêves de la tradition freudienne, et un rêve de la littérature médiévale. On y découvre une unité de structure qui n'est pas seulement celle que Freud a révélée au seuil de ce siècle.
Le rêve tente de résoudre une équation, voilà l'essentiel de ce qui est ici proposé à la réflexion. Elle peut nous sembler familière, puisque son principe est déjà présent dans l'oeuvre de Freud. En effet deux systèmes poursuivent des buts inverses et tentent de trouver un compromis, le préconscient animé par le désir de dormir et le désir inconscient par l'exigence de satisfaction. Une annulation des tensions contradictoires résulte d'un compromis correct, de sorte qu'un rêve réussi comporte une équation égale à zéro. Comme en mathématiques, l'équation n'est vérifiée que pour certaines valeurs de l'inconnue. Ce principe sera questionné tout au long de cette étude tandis que les termes de l'équation freudienne seront complétés, précisés ou relativisés.Un rêve de Dante, recueilli dans la Vita Nova qui inaugure son uvre, s'avère propice à de telles remarques. Aussi éloigné de nous qu'il est possible par son contexte, il manifeste pourtant une étonnante proximité avec les structures freudiennes. Le désir qu'il réalise se présente comme une solution élaborée face à une question surgie dans l'événement qui le précède. En effet le premier salut de Béatrice semble causer autant d'angoisse que de joie, et lors du sommeil qui le suit, une "merveilleuse vision", ainsi que l'appelle Dante, y répond. La métaphore qu'elle comporte sera analysée selon son efficacité face à l'angoisse rencontrée au cur du désir. Mais nous mesurerons aussi le prix de cette efficacité, dans cette sorte de perpétuelle rencontre manquée que constitue l'amour le plus célèbre de la littérature occidentale.
Le grand rêve de L'injection à Irma de Freud sera ensuite relu, bien que tant d'autres psychanalystes l'aient fait auparavant. On y trouvera un déploiement exemplaire du travail des métaphores produisant la condensation, mode d'assemblage des unités selon leur similarité. Trois temps s'y présentent comme une succession de propositions logiques ou d'équations provisoires, dont seule la dernière semble aboutir à un résultat satisfaisant. Là aussi on tentera d'isoler, dans l'événement incitateur, les termes d'une question que le rêve semble résoudre.
Le rêve de la Table d'hôte, de Freud également, nous permettra d'étudier plus précisément les ressorts du déplacement produit par la métonymie, mode d'assemblage des unités selon leur contiguïté. Il montre en effet de façon précise comment elle élabore un objet et le transfère dans l'inconscient.
Les mêmes structures se retrouveront dans les rêves des enfants dont le récit et les associations sont facilement obtenus à l'aide de questions appropriées. En effet ceux-ci manifestent une aisance face à l'inconscient qui est parfois difficile à retrouver à l'âge adulte. Ces rêves comportent très tôt des processus complexes et s'avèrent précieux pour montrer l'évolution des métaphores produites par l'inconscient.Nous aborderons ensuite l'économie du travail du rêve, avec la distribution de la jouissance. Pour comprendre les séquences successives qui s'y retrouvent, une logique est nécessaire. C'est la logique lacanienne du fantasme que nous utiliserons. Elle permet d'éclairer nombre de problèmes soulevés par les propos freudiens sur la disparition des relations logiques dans les processus aboutissant au contenu manifeste. De nombreux exemples de notre pratique seront étudiés sous cet angle. Le travail du rêve semble exclure les jouissances qui ne peuvent s'intégrer dans le système de l'inconscient, tout en leur substituant celles qu'admet ce système. Au centre de cette économie, nous étudierons les modes de rapport à l'autre sexe résultant de ces substitutions.
On aboutit alors à un certain nombre de constats. Tout d'abord la source du rêve est réexaminée lorsque l'on remarque que le désir qu'il accomplit traite et interprète le plus souvent ce qui vient de l'Autre, instance lacanienne dont nous verrons le statut. Ensuite, les métaphores qui produisent la condensation paraissent se modifier au fur et à mesure que la fonction paternelle connaît, dans notre civilisation, une transformation radicale. De plus, l'organisation du rêve en séquences ou en séries semble ordonnée comme une suite de propositions logiques, qui constituent les différentes étapes nécessaires pour résoudre l'équation du désir de façon satisfaisante. Enfin, le sexe, loin d'occuper tout rêve, est au contraire l'obstacle majeur que rencontre son élaboration, et toute une série de tenant-lieu lui est substituée. Il s'avère donc déterminant dans le travail de l'inconscient, mais par défaut. Voilà quelques orientations qui se dessineront au long de ce parcours, à partir de ce que nous montre la clinique.
Ainsi s'esquissent peut-être les bases d'une interprétation renouvelée des rêves, que l'on ne nomme pas science afin de laisser aux tenants de la science comme telle leur champ propre. Un dialogue avec la neurobiologie peut alors s'amorcer, en distinguant nettement le cadre physiologique dans lequel se produit le rêve du travail inconscient qu'il comporte.* Introduction d'un livre à paraître aux éditions Denoël en janvier 2000, L'Equation des rêves et leur déchiffrage psychanalytique.
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1. Bien que le terme habituellement utilisé pour parler d'un rêve soit celui de déchiffrement, nous utilisons celui de déchiffrage. Cela ne concerne pas son usage habituel en musique, mais constitue le pendant du terme de chiffrage que Lacan a consacré afin de souligner le statut comptable, autant que littéral, des éléments du rêve.
© Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -