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INSCRIRE l'IMAGINAIRE DANS LE PROCESSUS ANALYTIQUE

Nicole FABRE

 

          Freud, dans ses études sur la création artistique, met en évidence que l'inconscient du créateur s'exprime à travers l'uvre, que celle-ci soit écrite, peinte ou sculptée. En d'autres termes, l'imaginaire qui anime l'acte créateur est voie d'expression de l'inconscient. L'acte créateur est langage de l'inconscient.
          Les psychanalyses centrées sur la mise en travail de l'imaginaire accomplissent le chemin inverse. L'hypothèse de départ en est qu'il est possible de rejoindre l'inconscient par la voie de l'imaginaire déployé.

          Je me propose de grouper les points d'attention susceptibles de développements autour des trois thèmes suivants :
          1. repères théoriques, enracinements, apparentements et limites;
          2. conséquences liées à la poussée en avant de l'imaginaire dans le cadre analytique et mise en évidence de quelques particularités liées à la dynamique ainsi engendrée;
          3. dans l'évolution actuelle - culturelle et sociétale - intérêt pour le sujet d'une telle approche.

Première Partie :
Repères et limites.

          Le processus analytique auquel je fais référence est défini par ma pratique et par la réflexion théorique que je mène et partage avec mes collègues depuis de nombreuses années, tout particulièrement dans le cadre du G.I.R.E.P..
          Dans un cursus analytique, la poussée en avant de l'imaginaire, qui devient dès lors un point d'appui fondamental, passe par la proposition de rêver éveillé au cours de certaines séances, c'est-à-dire d'utiliser cette forme d'onirisme à l'état de veille qui consiste en un acte et un état spécifiques que nous allons préciser. Ceci tout spécialement lorsqu'est mis en œuvre le rêve-éveillé reflet de ce « réservoir inépuisable où le sujet a accumulé depuis sa naissance ses angoisses, ses craintes, ses désirs, ses espérances, lesquels demeurent, en tout état de cause et face au monde extérieur, les facteurs déterminants de son comportement. » (R. Desoille, Entretiens sur le rêve éveillé-dirigé, Payot, 1973).
          Dès lors que nous parlons de psychanalyse, nous délimitons le cadre et le projet dans lequel s'inscrit cette poussée en avant de l'imaginaire : il s'agit de la construction d'un espace analytique ici doté d'un caractère spécifique.

          Le proposition de rêver-éveillé dans le cadre d'une analyse implique la création d'une scène imaginaire et d'un espace imaginaire dans lequel le patient se déplace, éprouve des affects, au fur et à mesure que se développe un scénario dont il est, bien entendu l'auteur. Tout ceci est verbalisé en présence de l'analyste, à son adresse, même lorsque le patient n'en a pas la conscience claire.
          Le travail d'analyse proprement dit se poursuit dans l'ensemble des séances, mais d'une manière générale, au cours du rêve-éveillé, l'interprétation, qu'il s'agisse du contenu ou du transfert, est comme suspendue, en attente.

Pour plus de précisions, on peut se reporter à :

          . FABRE N. & MAUREY G., Rêve éveillé en psychanalyse. Méthode et indications, E.M.C. 37-815-C-10.
          . FABRE N., Deux imaginaires pour une cure. Le rêve éveillé en séance. L'analyse et la quête du sens, Bayard, 1992.
          . FABRE N. et MAUREY G., Le rêve éveillé analytique, Privat, 1985.
          . LAUNAY J., « Le rêve éveillé et l'inconscient », in La Serrure et le Songe, Economica, 1983.
          . Première partie de Le rêve éveillé dirigé et l'inconscient, Dessart et Mardaga, 1975.
          . MAUREY G., Le rêve éveillé en psychanalyse. De l'imaginaire à l'inconscient, E.S.F., 1995.


          Création, jeu au sens winnicottien, dynamique de l'illusion et de la désillusion sont au cœur de ce processus.
          D'autres concepts tels que celui d'espace potentiel, d'aire transitionnelle, de capacité de rêver de la mère ou de l'analyste conviennent dans le travail d'élaboration d'une approche théorique de l'imaginaire ainsi sollicité. D'où la référence nécessaire à la théorie de l'inconscient selon Freud et à ses développements ultérieurs.
          Pour certains de mes collègues, les apparentements théoriques se font plutôt avec la pensée de Lacan (voir Maurey, Le rêve éveillé analytique, 1ère partie, Privat, et Le rêve éveillé en psychanalyse, E.S.F.). Quant à moi, je me tourne essentiellement vers l'école analytique anglaise, ainsi que vers divers auteurs français tels que D. Anzieu, J.-Mc Dougall, A. Green, O. Mannoni, ou J.-B. Pontalis.
          D'un point de vue philosophique, c'est dans le concept d'imaginaire bachelardien que je trouve mon terrain de réflexion et d'approfondissement ainsi que dans les travaux de P. Ricur (voir à ce sujet Temps et récit, Seuil, où cet auteur fait apparaître comment la fiction dit la vérité). Pour Bachelard qui écrit dans la foulée du mouvement surréaliste, l'imaginaire est avant tout une « force transgressive. Sa puissance n'est pas de conserver et de reproduire mais d'accomplir de nouvelles combinaisons. » (voir à ce sujet Bachelard, L'air et les songes, Corti, 1943, et Poétique de la rêverie, P.U.F., 1960, et Gagey, Gaston Bachelard ou la conversion à l'imaginaire, Marcel Rivière, 1969).
          Utilisé dans une démarche analytique, ce que n'a pas fait et même ce qu'eût récusé Bachelard, l'imaginaire ainsi entendu semble ouvrir naturellement de nouvelles portes, c'est-à-dire offrir de nouvelles possibilités dans la levée du refoulement et dans le travail d'interprétation, de construction, de sublimation, de perlaboration.
          En outre, toujours pour Bachelard, la communication poétique entraîne une expérience toute particulière du point de vue de la relation. Nous en retrouverons les échos dans l'étude de certains caractères que peut revêtir le transfert dans les cures où l'imaginaire est central. Robert Desoille (1890-1966) fut à l'origine du rêve-éveillé pratiqué au cours de certaines séances dans un projet et une démarche psychothérapiques (voir à ce sujet Exploration de l'affectivité subconsciente par la méthode du rêve-éveillé, d'Artrey, 1938, et Introduction à une psychothérapie rationnelle, L'Arche, 1955).
          Son projet n'était pas psychanalytique. Sa méthode incluait une directivité qui reste attachée à son nom (rêve-éveillé-dirigé) au détriment de l'inspiration qui fut la sienne et me paraît première : rêver éveillé en séance de psychothérapie et permettre de la sorte l'émergence d'une part inconnue de soi-même. Il peut alors s'agir d'un passé oublié, de l'histoire des désirs et des entraves, ou d'une voie de changement jusqu'ici demeurée inaperçue.

          Mon étude, rappelons-le, concerne exclusivement les psychanalyses où la pratique du rêve-éveillé au cours de certaines séances donne à l'imaginaire une place privilégiée. D'où un certain nombre de remarques ou questionnements qui pourraient faire l'objet d'interventions approfondies lors des Etats Généraux de la psychanalyse.

Deuxième Partie :
Examen de quelques particularités et questions soulevées.

Première remarque.

          L'image est antérieure au verbe dans notre histoire psychique (Freud, Le moi et le ça, 1923). Nous savons depuis Freud et la célèbre formule de Dora que la psychanalyse est une cure de parole. L'uvre de J. Lacan a centré notre attention sur l'importance de la parole. Et tous les psychanalystes s'accordent pour considérer que la mise en mots est signe et condition de la prise de sens nécessaire.
          Paradoxalement, dans les cures prenant appui sur l'imaginaire, nous proposons le passage des mots, des concepts ou des théories que l'analysant utilise à l'image qui les exprime. Comme si le mouvement offert était passage du mot à la chose « imaginarisée » (adjectif que j'emprunte à A. Green). La mise en mots et le passage de la chose aux mots s'opère néanmoins grâce à la parole par laquelle le rêve-éveillé, lorsqu'il a lieu, se dit en même temps qu'il se vit. (voir R. Dufour, Ecouter le rêve, Laffont, 1978; Fabre & Maurey, op. cit.; J. Nadal, « La régression et le passage de la chose aux mots », Etudes psychothérapiques n°21, Privat, 1975).
          Il n'empêche que par sa proposition première, le rêve-éveillé, ou plutôt l'acte de rêver-éveillé, favorise le passage de la représentation de mots à la représentation de choses. Il induit donc un mouvement de régression en quelque sorte accéléré (voir N. Fabre, op. cit., J. Nadal, op. cit., M. & J. Natanson, « A la recherche des images perdues », Etudes psychothérapiques n°10, Bayard, 1994).

Questions à débattre.

          Un premier ensemble concerne :
          1. l'émergence des vécus archaïques liés à l'acte de rêver-éveillé en séance.
          2. la parole donnée-trouvée dans le même temps grâce à l'image retraduite en mots là où seul le silence semblait possible (voir à ce sujet Balint, Nacht et Anzieu).

          Une interrogation est centrale : Faut-il (et pourquoi le faudrait-il ?) favoriser le mouvement de régression qui marque toute cure analytique jusqu'aux fantasmes les plus archaïques ?
          Dans les cas de régression profonde, la mise en mots du rêve-éveillé est-elle toujours possible ? Quelle est la part d'illusion inanalysée, inanalysable, peut-être à l'uvre dans ces considérations ?
          La mise en mots du rêve-éveillé est-elle toujours signe ou facteur de prise de sens ?
          La prise de sens est-elle suffisante - ou même nécessaire ? - pour qu'un changement s'initie ou se réalise ?
          Quelle est la place du psychanalyste dans ce temps de la cure et dans ce mouvement de régression? Comment le transfert est-il en jeu ? Comment se traite-t-il ? (voir à ce sujet N. Fabre, op. cit., et Le travail de l'imaginaire en psychothérapie de l'enfant, Dunod, 1998; J. Nadal, op. cit. et « Le temps de la névrose, le temps du rêve-éveillé », Etudes psychothérapique n°45, Privat, 1981).

Deuxième remarque.

          L'imaginaire sollicité en rêve-éveillé passe par la construction d'un espace imaginaire dans lequel le patient, toujours sur le registre de l'imaginaire, se déplace. Au cours de ces déplacements, il éprouve des sentiments, associe souvent des souvenirs, dont il reparlera plus tard.
          Par notre proposition de mettre en images sa propre histoire, l'histoire de ses conflits et des difficultés vécues à travers pulsions, interdits, essais de résolutions, nous l'avons conduit à figurer son temps intérieur en espace. Cette figuration est métaphore. Elle rend le temps à la fois accessible et susceptible d'allers-retours, comme si la succession faisait place à la simultanéité (on pourrait se reporter ici à Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, Stock).
          L'histoire de la névrose, et plus largement l'histoire inconsciente du sujet, se projettent sur un écran, celui de l'espace du rêve vécu en séance.
          Je fais l'hypothèse qu'ainsi se trouve facilité un certain langage sur soi-même, une possibilité de nouvelle mémoire de soi, une expérience de mobilité intérieure là où bien souvent la névrose avait figé le sujet. Cette mobilité intérieure rendue possible a trouvé son premier modèle dans le mouvement qui s'accomplit dans l'espace imaginaire (Launay, op. cit.)
          En outre, on peut dire qu'il s'agit ici d'un langage métaphorique porteur et traducteur d'une expérience de soi également métaphorisée. Le rêve-éveillé en séance est donc une sorte de playing au sens winnicottien, en même temps qu'il est langage (voir à ce sujet R. Dufour, N. Fabre, M. Natanson, J. Nadal, op. cit.).

Questions à débattre.

          Qu'en est-il du jeu-illusion-désillusion ? de l'interprétation ?
          Peut-on soutenir qu'un intérêt particulier s'attache à la proposition de déplacement dans l'espace imaginaire ?
          Dans ces déplacements, peut-on voir le signe et l'aube du déplacement des investissements libidinaux ouvrant par exemple au travail de sublimation ?

Troisième remarque.

          Faire appel à l'imaginaire et en favoriser l'activité dans une démarche psychanalytique, c'est utiliser ce que j'ai appelé plus haut sa force transgressive.
           L'image a un tel pouvoir de transgression qu'il n'est pas rare qu'elle fasse effraction dans le discours et le décours de la cure, bousculant les défenses, faisant basculer les résistances, démantelant une organisation et une construction sur lesquelles prenait appui le patient mais aussi sa névrose (voir à ce sujet N. Fabre, « Quand l'image fait effraction », Etudes psychothérapiques n°15, De Boeck, 1997).
          Grâce à cette capacité de faire effraction, l'imaginaire sollicité permet l'émergence de souvenirs refoulés, ouvre à une autre image de soi, à une autre lecture de sa propre histoire.

Questions à débattre.

          Quel est l'intérêt de ce « raccourci » permis par la poussée en avant de l'imaginaire ? Quels en sont les risques ?
          L'interprétation et la construction nécessaires à l'analyse dans la prise de sens sont-elles facilités ? évitées ? annulées ?
          Ce mouvement d'effraction introduit-il un changement pour l'analysant ? ou une illusion de changement ?
          Quels effets sur le transfert et le traitement du transfert ?

Quatrième remarque.

          Pousser l'imaginaire sur le devant de la scène et prendre appui sur l'imaginaire déployé comme cela se fait dans les analyses par le rêve-éveillé en séance, c'est offrir un déguisement aux affects et à l'objet auxquels ils s'attachent. Dans la mesure où les objets d'amour, de désir ou de haine sont eux-mêmes déguisés en des lieux, des objets ou des personnages, les transferts d'affects passagers dans l'ici et maintenant de la séance, au lieu de converger sur l'analyste, se déplacent sur les figures imaginaires. La place demeure ainsi libre pour l'épanouissement de la relation de transfert. Celle-ci englobe en effet beaucoup plus que les transferts passagers comme cela a été dit au cours des quarante dernières années. Elle peut plus aisément se déployer et s'approfondir.
          Le langage et le travail de l'imaginaire facilitent alors l'expression de l'inexprimable du transfert. Ainsi, l'analysant peut-il vivre et dire métaphoriquement ce qu'il ne peut encore ni nommer, ni reconnaître alors qu'il y plonge. Ce sera souvent dans l'après coup qu'il saura et pourra dire en langage clair à la fois l'investissement et le détachement qu'il n'a cessé d'exprimer (voir N. Fabre, Deux imaginaires pour une cure, Bayard, 1992).
          Un dernier caractère à noter en ce qui concerne l'originalité du vécu et du traitement du transfert dans de telles cures : l'analyste y est particulièrement sollicité dans sa capacité de rêver. Depuis les travaux qui ont fait suite aux études sur la capacité de rêver de la mère, on sait la place qu'a prise ce concept. Il semble qu'il trouve ici son plein emploi.

Questions à débattre.

          Qu'en est-il de l'interprétation du transfert si l'on peut en différer si longtemps la nomination ? Le sens se dessine-t-il ? Le lien entre le passé et l'aujourd'hui ne risque-t-il pas de s'effacer dans une illusion trop longtemps maintenue ?
          Associer la capacité de rêver de l'analyste à la capacité de rêver de la mère ne risque-t-il pas, dans un cursus où l'imaginaire prend la place que j'ai décrite, de maintenir la cure dans des zones archaïques et maternelles au détriment de la confrontation avec la loi, la frustration, la castration?

Troisième Partie :

Dans l'évolution actuelle, intérêt d'un travail analytique prenant appui sur l'imaginaire (rêve-éveillé en psychanalyse).

          Je note ici quelques points qui mériteraient à la fois d'être approfondis et mis en discussion.

          1. Dans une société où l'image semble reine, nous assistons à une décentration de l'attention et de la capacité de s'écarter soi-même. On « zappe » de tous côtés, au détriment d'un mouvement réflexif nécessaire au processus d'humanisation. Les émotions sont violentes, successives et collectives, en même temps que vécues dans la solitude.
          Dans l'expérience du rêver-éveillé, l'analysant quitte les images extérieures pour faire place à son propre imaginaire, à sa propre capacité de rêver et de créer. Il vit une communication poétique dans la réalité d'une relation, même si celle-ci s'inscrit dans le transfert où la part d'illusion est importante, voire centrale.

          2. Dans une société apparemment transgressive et permissive, on pourrait croire à une plus grande liberté intérieure. Nous savons qu'il n'en est rien et que les défenses sont d'autant plus rigides que le sujet se sent en danger dans un monde non balisé.
          Par son caractère transgressif et déstabilisateur, l'imaginaire vécu de l'intérieur semble permettre la destruction des défenses rigides. Il leur substitue l'invention d'une approche nouvelle de l'inconscient et l'ouverture de perspectives débouchant sur une quête ou une création du sens.

          3. Dans une société où la mise en acte précède souvent toute mise en mots, la familiarisation avec la mise en images ouvre à une capacité de prise de distance. La mise en image crée une pause, instaure un temps de latence. Ce temps est celui où le sujet entrant dans l'imaginaire se donne ainsi accès à la parole.

          4. Les cures utilisant l'imaginaire permettent généralement un espacement des séances (une par semaine environ) sans que se perde le travail au niveau de l'inconscient. Le souvenir du vécu imaginaire en prise directe sur l'inconscient fait trace, demeure et travaille. De ce fait, on peut mettre en place une psychanalyse économiquement moins lourde que celles qui nécessitent des séances rapprochées pour un maintien du travail inconscient.

 

 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -