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LES COMPTES QUI NE TOURNENT PAS ROND DU REFOULEMENT PRIMAIRE
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Antonello SCIACCHITANO
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La Verdrängung
est toujours une Nachdrängung. Et alors, comment |
Avant-propos
Sans le démontrer, dans le premier Séminaire, Lacan propose le théorème selon lequel « le refoulement et le retour du refoulé, c'est la même chose »2. L'affirmation est osée, car elle propose la coïncidence d'un fait structural et synchronique (le refoulement) avec un processus temporel et diachronique (le retour du refoulé). Aborder les raisons de l'absence de la démonstration serait donc un problème exégétique intéressant3. Mais ceci nous éloignerait de notre propos. Ci-après, nous avons l'intention de faire interagir la thèse lacanienne de l'identité de refoulement et retour du refoulé avec la célèbre conception freudienne du symptôme comme compromis entre prétentions pulsionnelles (Triebansprüche) et exigences défensives du Moi immature, auxquelles s'ajoutent ensuite en guise de renforcement les exorcismes du Super-Moi contre le Ça. En particulier, nous nous interrogeons sur la position du refoulement primaire (Urverdrängung) par rapport au compromis symptomatique. Parler de compromis dans le refoulement primaire a-t-il un sens ? nous demandons-nous. Et, deuxièmement, s'il existe, quel est le retour du refoulé primaire ? Enfin, existe-t-il un symptôme, ou en général une formation de l'inconscient, correspondant au refoulement primaire ?
Du refoulement primaire au secondaire
Le coup de maître contre l'anthropomorphisme, qui voudrait introduire dans les théories psychanalytiques aussi plein d'homunculi ad hoc - les petits hommes à l'intérieur de l'homme, c'est-à-dire les agences4, qui en agitent l'esprit - a été conçu et réalisé par Lacan dans La science et la vérité avec une définition de refoulement primaire originale et non encore complètement exploitée. Nous devons reconnaître qu'il est difficile de donner une version anthropomorphique d'un concept aussi abstrait que celui du refoulement primaire. Toutefois, si l'on ne fait pas suffisamment attention, en traitant le concept presque contradictoire de refoulé jamais refoulé car jamais arrivé à la conscience, il est facile de laisser glisser dans le discours la dimension romantique - religieuse de l'indéfini et de l'ineffable (qui n'est pas l'infini). Ce qui est lourd de conséquences. En effet, dans le meilleur des cas, on ouvre la porte à la théologie, dans le pire, au terrorisme idéologique de l'orthodoxie, et dans tous les autres cas au conformisme psychothérapique.
Le refoulement primaire, tel que Lacan le présente, est un fait logique. Il préexiste à la production du sujet et concerne la structure dans laquelle le sujet se produira pour disparaître tout de suite après. (Ce qui fait qu'il pourrait s'appeler "prérefoulement"). Nous connaissons deux façons d'exprimer le concept : la façon linguistique et la mathématique. La façon choisie par Lacan est linguistique. Elle représente même la condition transcendantale de toute linguistique voulant se présenter comme science. "Ce manque du vrai sur le vrai, qui nécessite toutes les chutes que constitue le métalangage en ce qu'il a de faux-semblant, c'est là proprement la place de l'Urverdrängung, du refoulement originaire attirant à lui tous les autres".5 Le vrai sur le vrai n'existe pas, tel est le fondement logique du refoulement primaire. Il n'existe pas de prédicat qui prêche toute la vérité et rien d'autre que la vérité de la vérité. Le théorème de Tarski constitue la vérité de l'inconscient freudien. Lequel, précisément grâce au manque du vrai sur le vrai, donne la parole à la vérité.6La formulation lacanienne est existentielle négative, semblable aux nombreuses formulations qui l'entourent : le métalangage n'existe pas, l'Autre de l'Autre n'existe pas, il n'existe pas de rapport sexuel qui puisse être écrit, La femme n'existe pas.
La formulation mathématique, par contre, est positive et donc potentiellement plus intéressante que la linguistique. Elle est le résultat des travaux ensemblistes de von Neumann réalisés de 19257 à 1928, perfectionnés par Gödel8 et terminés par Bernays9 dans les années suivantes jusqu'en 1960. Comme Cantor, pour éviter les antinomies bien connues de la théorie des ensembles, ces auteurs subdivisent les classes en deux catégories : ensembles et classes propres. Les premiers sont des classes qui appartiennent à des classes, les secondes sont des classes qui n'appartiennent à aucune classe. La classe des doigts d'une main est un ensemble mais la classe de tous les ensembles de cinq éléments est une classe propre. Les ensembles et les classes propres sont formés tous les deux d'éléments, c'est-à-dire d'unités qui leur appartiennent (Qui satisfont le prédicat binaire d'appartenance). La différence est qu'un ensemble peut être considéré un élément d'une autre classe à partir du moment où on affirme quelque chose qui le concerne en tant que tout, par exemple l'appartenance à une classe tandis que le même fait est impossible pour la classe propre. Elle est "trop grande", pour entrer en tant qu'élément dans une catégorie qui affirme quelque chose d'elle comme un tout, par exemple l'appartenance à la catégorie.
Au début des années 70, Lacan ressentit l'exigence d'introduire en psychanalyse une notion équivalente à celle de classes propres. En l'absence de terminologie appropriée, il parlait de féminité comme de pas tout (peut-être voulait-il dire non-classe ?). Par ce terme impropre, justifié partiellement par une référence à Aristote, Lacan indiquait un universel qui ne peut être réduit à unité, c'est-à-dire une multiplicité qui, selon Kant, ne peut être considérée une totalité. La notion de classe propre nous semble plus maniable que non tout, vu qu'elle est définie indépendamment de la référence au tout. Les langages naturels sont des classes propres - qui ne sont pas définis a priori par une grammaire, comme le croit Chomsky - ainsi que nombre des constructions qui dérivent du langage : l'inconscient, le paternel, le féminin, la sexualité pulsionnelle du parlant.
Les classes propres exhibent le manque spécifique de la modernité : elles manquent de l'un.10 L'un, dieu en particulier, ne meurt pas avec elles mais s'affaiblit. Il n'est pas donné toujours et dans tous les cas. Parfois il subsiste (dans les ensembles), parfois non (dans les classes propres). En termes freudiens, dans les classes propres l'un est protorefoulé, en ce sens qu'il est impossible qu'il vienne à la lumière. En termes lacaniens, l'un en extension est l'impossible logique - c'est-à-dire le réel - du langage et de l'inconscient qui en dérive. La conséquence de la carence de l'un est que les classes propres existent, certes, mais peu.11 Effectivement, il s'agit de pures fictions du parlant, qui a du mal à parler d'elles, devant presque toujours recourir au "compromis" consistant à en parler comme entités unitaires, c'est-à-dire comme ensembles. Ce qui n'empêche qu'elles ont leur importance, au point que nous les retrouvons dans toutes les sublimations de la sexualité : de la poésie à la politique.
Du point de vue logique, dans l'inconscient, dont les éléments sont des signifiant d'un langage, le refoulement primaire introduit, sans la définir, la structure de classe propre. On peut parler d'elle uniquement à travers les éléments de la classe, les signifiants (ou uns en intension) mais on ne peut l'exhiber de façon complète, sous peine de contradiction.12 Grâce à leur structure de classe propre, si l'on veut éviter de les pétrifier dans une catégorie ensembliste, définie par de précises propriétés caractéristiques, on ne peut parler toujours que partiellement du langage, comme du père, de la femme et de l'inconscient, même en poussant le discours à l'infini.13 Le refoulement secondaire, entendu non de façon anthropomorphique comme censure exercée par l'homunculus sur ce qui ne lui plaît pas, mais de façon lacanienne comme retour du refoulé est précisément le travail de rapprochement du signifiant avec le manque spécifique de la classe propre : avec l'un en extension qui, s'il pouvait être rejoint, annihilerait la classe propre, en la transformant en un ensemble. En d'autres termes, nous avons seulement le refoulement secondaire, avec le retour du refoulé, pour parler - et mal - du refoulement primaire et des classes inconscientes. On entrevoit ici une conception de la pulsion de mort moins biologisante de la conception freudienne. En résumé, le retour constant de l'égal - par exemple, dans le refoulé - est l'action métonymique du signifiant, qui creuse et isole dans le langage une portion sous forme de code (lalangue, dirait Lacan). Elle est un sous-ensemble du langage formé de quelques signifiants qui se répètent à l'infini, toujours égaux, comme les chiffres d'un nombre décimal périodique.14 L'opération qui transforme la classe propre du langage en un ensemble codifié peut être imaginée métaphoriquement avec Freud comme rapprochement ou précipitation du sujet vers un noyau dur, insoluble, précisément inorganique. Dans la métaphore, l'ensemble (le code) est lourd, mort et inorganique, la classe propre (le langage) légère, vive et organique.15Le retour du refoulé est la chute du langage dans le code répétitif. Le modèle montre que le retour du refoulé coïncide avec le refoulement "secondaire". Qui est le destin humain (trop humain) du refoulement primaire.
Finalement, en proposant la répétition du signifiant refoulé, comme mode par lequel un ensemble interagit avec une classe propre,16 nous préparons le terrain pour la thèse qui forme la seconde partie de ce travail : le retour du refoulé primaire est la sublimation.
De la jouissance du corps à la jouissance phallique
Continuons la citation extraite de La science et la vérité sur le refoulement primaire : « Sans compter d'autres effets de rhétorique, pour lesquelles reconnaître, nous ne disposons que du sujet de la science ». Sur le sujet de la science circulent entre les lacaniens des histoires diffamatoires. Certains disent que les technosciences l'excluent du discours scientifique. Qui s'avérerait donc un discours paranoïaque bien réussi.17 Pour d'autres, il semble que le sujet de la science tue l'humanisme de la littérature classique.18 Balivernes. Le sujet de la science existe. Sa souffrance dans la civilisation qu'il inaugure le prouve. Il n'est pas exclu de sa propre activité à laquelle il tente de donner un sens moral, qui lui échappe la plupart du temps. En outre, rappelons que le sujet de la science, loin d'être étranger aux effets de rhétorique, naît dans un climat littéraire particulièrement fertile et novateur : à l'époque de la renaissance et du baroque, à l'époque de la transition des grands poèmes de l'antiquité aux grands romans modernes. Du Don Quichotte en Espagne au Gargantua en France et à l'uvre dramaturge de Shakespeare en Angleterre. En s'enrôlant dans les armées nationales, le sujet de la science contribue à l'effondrement de l'unité linguistique de l'univers latin et à la formation des états nationaux. Et soutient aujourd'hui encore l'expérimentation esthétique. Laquelle - il est vrai - n'est plus reconductible à la perfection classique - fille de l'Un - mais n'est pas pour autant moins reconnaissable par sa marque épistémique : de la gamme chromatique de la musique de Bach, en passant par le mouvement expressionniste, on arrive au chef-d'uvre inachevé de la littérature contemporaine : L'homme sans qualité.
"Sans qualité" est la qualité, le nom propre peut-être, du sujet de la science. Qui, en tant qu'effet épistémique du langage, n'a pas la qualité qui le rend reconnaissable en tant qu'un. Effectivement, le sujet cartésien de la science n'est ni un ni zéro. Il est éphémère. Il existe tant qu'il pense, affirmait Descartes. Il est où il ne pense pas et pense où il n'est pas, corrige Lacan, reprenant la leçon ontologique - épistémique de Freud.
Pas nécessairement expert en logique symbolique, l'analyste a une connaissance pratique de l'instabilité subjective sui generis, qui ne passe pas seulement à travers la division ensembles/classes propres et que seul Lacan lui a appris à formuler correctement. Pour l'analyste, le sujet est partagé entre deux jouissances : la jouissance phallique et la jouissance du corps. Notre théorie, qui reprend la distinction entre ensembles et classes propres, place la jouissance phallique sur le versant des ensembles et la jouissance du corps (ou de l'Autre) sur le versant des classes propres. L'opération théorique est analogue à la "partie double" précédente qui attribuait le refoulement secondaire avec le retour du refoulé aux ensembles (ou codes) et le refoulement primaire (non sans retour, comme nous le verrons) aux classes propres.
Nous ajoutons ici un développement supplémentaire de la théorie concernant le phallus et l'objet. La jouissance phallique, sur le versant ensembliste, est représentée sans résidus par le signifiant phallique, qui devient donc représentant universel du désir. La jouissance du corps, sur le versant des classes propres, est incarné dans des résidus - les objets causes du désir et représentée par le biais du signifiant du manque de l'Autre. La jouissance du corps est le lieu du refoulement primaire. La jouissance phallique (hors du corps, enseigne Lacan), en interagissant avec la jouissance du corps, génère en pratique le symptôme comme compromis. Théoriquement, le compromis consiste à parler de classes propres comme d'ensembles, du refoulement primaire comme du refoulement secondaire, en général de la structure à travers l'un des nombreux modèles19 qui la présentent.
Dans notre langage, la jouissance phallique transforme la classe propre de la jouissance du corps en un ensemble « phallique ». En un certain sens, la jouissance phallique mortifie ou pétrifie la jouissance du corps dans la jouissance idiote de l'organe. Elle le repropose toujours égal dans le retour symptomatique du refoulé. De cette façon, le caractère secondaire du refoulement redevient un fait logique et non chronologique (ou anthropomorphe). Effectivement, le refoulement secondaire est synchrone par rapport au primaire, comme les ensembles existent depuis toujours dans la même structure qui accueille les classes propres. (Plus précisément, il n'existerait pas d'ensembles sans classes propres qui, elles, existent "en l'absence" d'ensembles). Leur coexistence problématique, ainsi que le "caractère conflictuel" des deux jouissances, est attestée comme paradoxe, dans le cas ensembliste, et comme symptôme névrotique20, dans le cas du sujet du désir. (A vrai dire, il n'existerait pas de jouissance phallique, ou en dehors du corps, sans jouissance à l'intérieur du corps. Il n'existerait pas de jouissance masculine sans jouissance féminine ou, du moins, sans la jouissance de la mère, qui jouit du fils, comme nous le montre le revers de l'hétérosexualité).
La leçon à tirer de l'association entre logique symbolique et métapsychologie est que, vu qu'on ne peut parler d'ensembles sans classes propres (ou de tout sans non tout), de la même façon dans la pratique, on ne peut parler de jouissance phallique sans jouissance du corps, dit en termes lacaniens, ou de refoulement secondaire sans refoulement primaire, dit en termes freudiens. En percevant toutefois que dans la pratique, le discours se renverse : de la même façon qu'on ne peut parler des classes propres, si ce n'est à travers les ensembles qui en donnent un modèle déformé, ainsi on peut parler du refoulement primaire uniquement à travers le refoulement secondaire et de la jouissance du corps uniquement grâce à la jouissance phallique, qui la métaphorise dans le compromis symptomatique.21
Dans les deux cas, dans la théorie et dans la pratique, le réel est l'impossible logique de leur union : c'est ce tout qui échappe à la prise symbolique et fait en sorte que les comptes - finalement - ne tournent pas rond. Pour l'analyste, le point de vue global - ou point de vue de dieu - sur le sujet n'existe pas.
La sublimation
Des deux classes de classes, comme des deux refoulements et des deux jouissances, il est difficile de parler en termes non anthropomorphes, c'est-à-dire non narcissistes. Le comble du narcissisme est dans la dégénérescence du cogito cartésien. Il est dans le Moi qui croit avoir une pensée parce qu'il pense. L'analyse, comme la logique symbolique, inflige la blessure narcissique définitive à l'autoréférence. Si tu penses, disent-ils au Moi, c'est parce qu'un autre a déjà pensé pour toi : un autre que tu n'intégreras jamais dans ton système de pensée. Nous en arrivons ainsi à la logique de l'interdiction dipienne. Dans nos termes, l'Autre du langage est la classe propre où se situent les ensembles des énonciations effectives du sujet (dont les énoncés n'épuisent pas l'Autre).
Une version limite peut aider à comprendre comment notre discours, apparemment abstrait, peut en arriver à concevoir la sublimation. Qu'arriverait-il, nous demandons-nous, à une jouissance où la jouissance phallique serait amincie au maximum (non annulée) ? Qu'arriverait-il à un refoulement où le refoulement secondaire serait suspendu mais non annulé ? La question à laquelle Freud fut incapable de répondre et à laquelle Lacan répondit de façon dévoyée est au ur de la notion de sublimation. La sublimation n'est pas la diversion en termes utilitaristes des forces pulsionnelles (ça c'est du philistinisme social), elle n'est pas non plus l'élévation de l'objet à la dignité de la Chose22(ça c'est l'idéalisation) mais c'est rendre transparente la jouissance phallique - habituellement un voile - car dans ses plis, dans ses cours et ses recours, on perçoit la jouissance du corps.
Du même concept, on peut donner un modèle qui s'est imposé de plus en plus dans l'histoire des idées après Descartes : le dualisme fini/infini. L'intellect du sujet est fini, nous explique Descartes dans la première Méditation métaphysique. Mais dans sa troisième Méditation il ajoute que sa volonté, ou liberté, est infinie, presque divine. De façon moins métaphysique, Freud parle de répétition constante de l'identique. Pour contourner l'objet infini, le sujet fini doit nécessairement se répéter, comme le nombre périodique - le seul rationnel pour les Grecs antiques - il doit continuellement répéter sa propre période (finie) pour s'approcher du rationnel. (L'approximation au réel, à travers ce que l'on appelle le nombre réel, qui est apériodique, incombe, en revanche, au sujet moderne de la science).
Pour les moins portés pour les mathématiques, le dualisme fini/infini peut se développer dans l'opposition commensurable/incommensurable. Il s'avère ainsi plus facile de comprendre comment on pourrait concevoir la sublimation : la prise de l'incommensurable (la classe propre, l'infini) à travers le commensurable (l'ensemble, le fini). Naturellement, c'est une prise, toujours inexacte mais presque jamais fausse, dans le sens qu'elle va dans la bonne direction, sans jamais pouvoir la définir une fois pour toutes, en devant toujours se contenter de corrections infinies. La sublimation est-elle alors le retour du refoulement primaire ? Pourquoi pas ? Après tout, la suggestion provient de tout le séminaire XXIII où Lacan appelait la sublimation sinthome.
Il faut bien l'admettre, sur la sublimation, les théoriciens de la psychanalyse - à commencer par Freud se sont souvent démontrés incertains. Tout se passe comme s'ils ne la retrouvaient pas dans leur propre pratique - peut-être parce que distraits par des préoccupations étrangères à l'analyse, comme la psychothérapie - et comme s'ils devaient en parler de façon abstraite. Ils se perdent alors dans des questions secondaires, comme l'avantage social de l'opération ou le rapport entre sublimation et refoulement. Qui sublime refoule ? Bien sûr que oui. La sublimation donne une présence au refoulement primaire; dans un discours sans mots, elle rend actuel le vrai que l'on ne peut dire du vrai. On l'observe bien dans la sublimation particulière qui domine la scène analytique : le transfert. Lequel, avant d'être la réédition de traumatismes anciens ou le retissage de pièges érotiques précédentes, est tout simplement le retour du refoulement primaire dans les conditions de l'écoute analytique. Dans le transfert, l'analyste écoute les pas de l'un qui n'est pas là. De façon moins poétique, avec sa théorie du transfert comme montée résistible et dissolution du sujet supposé savoir, Lacan affirmait quelque chose d'assez semblable. Si l'un fait défaut, quelqu'un doit pouvoir dire où il a disparu. Von Neumann répond : « Dans une classe propre du langage ». C'est là, où était le refoulement primaire, que le sujet est appelé à retourner. Peut-être en allongeant légèrement le parcours du refoulement secondaire, avec pour joyeux désespoir le fait que les comptes, contrairement au refoulé, ne tournent pas rond.
Notes
1. Pour ne laisser aucune place à des interprétations mythologiques de la notion de Urverdrängung, comme le sont toutes celles qui font pression sur le signifiant des origines, nous préférons ne pas traduire littéralement par refoulement originaire ou «protorefoulement» mais par refoulement primaire. En alternative, il faudrait avoir le courage intellectuel de proposer le néologisme "prérefoulement" (apparenté à "préhistoire").
2. J. LACAN, Le Séminaire. Livre I. Les écrits techniques de Freud, Seuil, Paris 1975, p. 215. A la page 386 de ses Ecrits on trouve une articulation de la même thèse: «Le refoulement ne peut être distingué du retour du refoulé par où ce dont le sujet ne peut parler, il le crie par tous les pores de son être ».
3. Lacan est freudien mais pas métapsychologue. Freud part de l'enseignement de Brentano, selon lequel « il n'existe pas d'âme » (F. BRENTANO, Psychologie du point de vue empirique, Aubier, Paris 1944, p. 32), il développe donc un discours métapsychologique. Lacan part de l'enseignement de Freud et n'a pas besoin d'aller au-delà de l'âme. En identifiant le refoulé et le retour du refoulé, Lacan se place d'un point de vue structural qui privilégie la synchronie à la diachronie. Ce faisant, il obtient un résultat collatéral intéressant : il réduit le niveau d'anthropomorphisme de la théorie analytique.
4. Le texte exemplaire qui présente l'esprit humain comme un concert d'agences coopératives est de M. MINSKY, The Society of Mind, Simon and Schuster, New York 1986.5. J. LACAN, La science et la vérité dans Ecrits, Seuil, Paris 1996, p. 868. La citation a une suite qui sera mentionnée plus loin.
6. Il y a une différence fondamentale entre Tarski et Freud. Comme celle d'Aristote, la sé-mantique de Tarski se fonde sur un seul monde. La sémantique de Freud prévoit plusieurs mondes ou états de savoir (le terme freudien est surdétermination). Par conséquent Freud, et mieux encore Lacan, contrairement à Tarski, peuvent instaurer un discours sur les modalités du vrai.
7. J. VON NEUMANN, Eine Axiomatisierung der Mengenlehre, Jour. reine und angew. Math. 154, 1925, p. 219.
8. K. GÖDEL, The consistency of the Axiom of Choice and the Generalized Continuum Hy-pothesis with the Axioms of the Set Theory, Princeton Univ. Press, Princeton 1940.
9. P. BERNAYS, Axiomatic Set Theory, North Holland Pubbl. Co., Amsterdam 1958. Dans le rangement théorique de ces auteurs, la théorie des ensembles résulte être une topologie sur la classe de toutes les classes, dont la base d'ouverts est formée par les ensembles.
10. Nietzsche le dit métaphoriquement : « Dieu est mort ». (F. NIETZSCHE, Le gai savoir, aph. 125). De façon plus pertinente, Lacan parle du manque-à-être. En fait, n'étant pas élé-mentaires, les classes propres n'appartiennent pas à des classes. N'appartenant pas à des clas-ses, elles n'existent pas (ou mieux : elles existent peu).
11. Il est possible et il convient d'affaiblir l'opérateur existentiel, en passant de l'opérateur bi-naire qui opère seulement avec deux degrés d'existence (existence/inexistence), à l'opérateur qui opère avec infiniment de degrés d'existence. (A appeler, alors, "existance"). A cette fin, il faut poser l'équation, impensable avant la modernité, exister = appartenir. On passe alors de valeurs d'existance négative (pour classes contradictoires) à esistanza nulle (pour classes propres) à existance positive pour ensembles, jusqu'à l'existance infinie de l'ensemble vide. Je dois cette suggestion à Raffaele Angelini.
12. Les classes propres généralisent le théorème de l'incomplétude de Gödel, plaçant en alternative la complétude avec la consistance, comme la bourse ou la vie.
13. Pour la distinction entre l'un en extension (imaginaire) et l'un en intension (symbolique) cf. A. SCIACCHITANO, L' "unfinito", ovvero l'uno, gli uno e l'infinito, "aut aut", 283-284, 1998, p. 81.
14. Lequel correspond à un numéro rationnel. Le numéro réel ne présente pas de périodicité.
15. La psycholinguistique mathématique moderne, finalisée aux exigences communicatives de l'informatique conçoit les langages comme sous-ensembles de l'ensemble de toutes les com-binaisons finies d'un alphabet fini. Ceci signifie pétrifier le langage dans une grammaire, comme le réalise systématiquement Chomsky. Lacan mettait en garde : "Faute de pouvoir comme Deucalion avec des pierres faire des hommes, gardons-nous avec soin de transformer les mots en pierres". (J. LACAN, Ecrits, Seuil, Paris 1966, p. 161).
16. Ou, si l'on veut, l'interaction du sujet fini avec l'objet infini. Mais ne développons pas ici la démonstration qui nécessite un retour approfondi aux Méditations cartésiennes.
17. La citation classique de Lacan est : « Une paranoïa réussie apparaîtra aussi bien être la clôture de la science » (J. LACAN, Ecrits, Seuil, Paris 1966, p. 874). On oublie que la science ne peut rester sourde à sa propre vérité (même si les savants sont tentés de rester sourds à leur propre rationalité). Le théorème de l'incomplétude de Gödel le garantit.
18. En répondant à des questions posées par l'homme à la nature, la science expérimentale n'est pas moins "anthropocentrique" que l'historiographie. Cf. H. ARENDT, Between Past and Future : Six exercices in Political Thought, The Viking Press, New York 1954.
19. Dans l'antiquité aussi, jusqu'au Moyen-Age, de nombreux modèles présentent la structure. Mais ce sont tous des modèles isomorphes. Dans la modernité, apparaissent des modèles non isomorphes de la structure. Par exemple, il existe des modèles non isomorphes de la structure de l'infini : l'infini nombrable, l'infini continu, etc.
20. L'alternative logique au symptôme névrotique, qui investit le corps, est le fétiche en de-hors du corps. Le fétiche du pervers porte la trace dans le fini d'une jouissance infinie. Lacan ne parle pas de jouissance infinie mais de plus-de-jouir, qui est une façon opérationnelle de placer l'infini à travers l'opérateur plus-un.
21. Dont la métapsychologie mathématique donne un modèle très simple. Le symptôme est le sous-ensemble propre d'une classe propre, dont il se met à la place. Dans la partie pour le tout cohabitent la dimension métonymique et métaphorique. Le sujet vit l'expérience comme conversion de la jouissance du corps en jouissance phallique. En résumé, le symptôme dans la névrose, le fétiche dans la perversion, le totalitarisme en politique, l'intégrisme en religion, le patriarcalisme dans la famille sont tous des compromis pratiques pour rendre un ce qui ne peut devenir un. Avec des conséquences substantiellement tragiques. Formellement il s'agit toujours de la même histoire. Des sous-ensembles propres de classes propres sont appelés à en prendre la place. Des parties unifiables sont "forcées" à remplacer un tout non unifiable. Ce sont elles qui forment l' « enveloppe formelle » de toute formation symptomatique (cf. J. LACAN, Ecrits, Seuil, Paris 1966, p. 66).
22. J. LACAN, Le Séminaire. L'éthique de la psychanalyse. Livre VII, Seuil, Paris 1979, p. 133.
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