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LA MÉDIATION DE L'ARGILE DANS LA MÉTHODE PSYCHANALYTIQUE

(LA RELATION D'OBJEU)



Alvaro de PINHEIRO GOUVÊA

 

«On est bien obligé de convenir qu'avec la terre molle
on touche un point sensible de l'imagination de la
matière. L'expérience qu'on en prend renvoie à des
expériences intimes, à des rêveries refoulées.»1

 

        La psychanalyse est un cadrage théorique qui repouse surtout sur le langage. Par le langage, on peut essayer de donner une place à une exploration systématique de la psyché. Mais qu'est-ce que le langage? La question est devenue instable et complexe. En engloblant le terrain du langage gestuel et de son rapport avec les objets dans la nature, la réflexion s'achemine vers l'ambiguïté que le mot «objet» revêt dans la théorie et, par conséquent, dans la pratique psychanalytique. Comme le disait fort justement Lacan: «La notion d'objet est [...] infiniment complexe, et mérite d'être accentuée à chaque instant si nous voulons au moins savoir de quel objet nous parlons»2 À cet égard, Pierre Fédida confirmerait nos préoccupations:

«L'inflation du concept d'objet en psychanalyse entraîne inévitablement la culture conceptuelle d'une langue. Les significations symboliques de l'objet était fait pour les dé-signifier. Attribuer un contenu à l'objet (la mére, l'absence ou le sein, le pénis) c'est certainement viser des organisations sémantiques de l'objet.»3

        À notre avis, au niveau de la praxis analytique, la notion d'objet doit permettre de viabiliser l'usage d'un objet réel comme «outil de travail analytique». Malhereusement, les études sur la relation «sujet-objet» retombent presque toujours dans une rupture avec la matérialité de l'objet. Pour la plupart des psychanalystes, il suffit que l'objet soit indiqué en tant qu'idée (référence) pour faire démarrer le processus analytique ­ on mesure à cela l'importance démesurée accordée à la parole dans la cure. L'équivoque vient avant tout de ce que l'on réduit l'expérience psychanalytique en la transformant en une démarche sémiotique ou philosophique. En effet, comme le disait Francis Ponge: «Il faut remettre les choses à leur place. Le langage en particulier à la sienne»4. À la suite de ces remarques, la question que nous posons est de savoir si l'on peut conduire la pensée de l'analyste vers une notion d'objet moins subjective.

        Or, il semble bien que oui. C'est par le mot «objeu» que l'analyste peut rétablir le «jeu» perdu par le «jet» des objets imaginaires. L'expression «objeu» apparaît pour la première fois dans les écrits de Ponge pour indiquer la possibilité de jouer avec l'objet véritable. Selon Ponge: «Les pensées, les paroles et les actions ne se commandent ne s'obéissent dans l'homme: elles s'y jouent. Elles s'y trompent. Elles s'y dévorent, et l'homme est leur radeau»6. Nous sommes d'accord avec la stratégie du poète: «Étant donné le pouvoir singulier des mots, le pouvoir absolu de l'ordre établi, une seule attitude est possible: prendre jusqu'au bout le parti des choses» . D'ailleurs, on sait que Pierre Fédida recourut au mot pongien pour établir une démarche réflexive autour de son activité théorique: «Jeter n'est pas jouer mais l'objeu pourrait être un jeu à objet perdu»7.

        C'est à partir de là que l'on peut saisir la notion de «relation d'objeu» ­ cela pour bien préparer le terrain analytique à l'entrée de l'argile comme «outil de travail» de l'analyste. Ainsi, si d'une part l'idée de l'objet en tant que «référent» (la «rélation d'objet») marque l'aboutissement d'une conscience autour de la force du «verbe» dans le «jeu» analytique, d'autre part, l'idée de «relation d'objeu» proposera l'argile comme la voie idéale pour sortir la praxis analytique d'un plan strictement discursif. Il est donc important de mettre l'accent sur l'utilisation de l'argile en tant que tiers du «jeu» analytique, surtout dans la mesure où cette matière aide à «désambiguïser» le mot «objet» et contribue à un élargissement du vocabulaire comme de l'action psychanalytiques.


AU-DELÀ DE LA RELATION D'OBJET

        La notion de «relation d'objet» s'inscrit dans la conception vétéro-testamentaire d'un Dieu dont la parole est à la base de la création du monde et de l'homme. On sait que dans l'expérience religieuse du peuple juif, l'épreuve de Dieu s'accomplit par la parole. Yahvé est un Dieu qui parle et ordonne, sa force est celle du Verbe: «Yahvé dit à Abram: quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai»8. Dans un langage psychologique, nous pouvons dire qu'ici Yahvé n'est rien d'autre qu'une parole qui incite l'homme à trouver un destin, un Moi différencié de celui de ses aïeux. On peu dire que les paroles adressées à Abraham permettent de prendre de la distance vis-à-vis des images parentales et offrent un point d'appui à la différenciation du Moi.

        Mais il faut dire tout de même que, paradoxalement, l'homme peut devenir la proie de ce Verbe à quoi il doit se soumettre. En fait, celui qui écoute la «parole de Dieu» peut se laisser aller à un état narcisique dans lequel l'image qu'il a de lui-même se forge à partir de l'interprétation qu'il peut faire des paroles de Yahvé. C'est pour se dégager de ce contexte que, dans le processus de création de l'homme et du monde, Yahvé noue sa parole à l'entrée en scène d'un tiers: la boue. Ainsi, malgré la dissonance existant entre les pouvoirs de celui qui verbalise la création ( Yahvé) et de celui qui la reçoit (l'homme), il convient de remarquer l'ouverture qui est opérée, en direction du symbolique, lorsque Yahvé prend l'initiative de lier sa parole à la fécondité de la boue.

        On peut donc dire que la jouissance d'une dialectique entre Yahvé et l'homme se trouve davantage axée, dans un premier temps, sur une «relation d'objet» dans laquelle l'action créatrice se trouve être la proie du Verbe. Mais Yahvé n'a pas créé l'homme en s'en tenant au langage. Nous remarquons, en effet, que son ensemble de mots-actions revêt, dans un deuxième temps, une forte signification affective, régie par le comportement méthodique qu'il adopte lorsqu'il «modela l'homme» avec de la boue. Selon la Genèse, «Yahvé Dieu molela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant»9 On voit là une méthodologie qui fait de la matière un terrain propice à la création de la parole vivante. Dans cette perspective, il y a transformation du rapport «sujet/objet»; on peut dire encore que dans la relativisation d'une parole qui se fait chair par la boue se trouve le déplacement d'une «relation d'objet» vers ce que nous appelons une «relation d'objeu».


LA «RELATION D'OBJEU»

        À notre avis, l'évolution de la psychanalyse doit reprendre son cours en créant les conditions nécessaires à une analyse du transfert à travers la «relation d'objeu». Il faut que les psychanlystes se posent la question de la «relation d'objeu». Mais qu'est-ce donc que cette «relation d'objeu»? Pour essayer d'avancer une définition, nous pouvons dire qu'elle consiste en une ampliantion du cadrage en psychanalyse, dont le but est de réécrire le «jeu» analytique dans une «dynamique poreuse» et de transposer la relation binaire ­ dite «relation d'objet»- dans la relation triadique d'»objeu». La «relation d'objeu» permet au psychanalyste d'aborder la parole en toutes ses dimensions. Si la «relation d'objet» permet à l'analyste de penser un objet absent, on voit, grâce à la «relation d'objeu», le cadre de l'analyse s'élargir. L'objet sort de son auréole langagière et se pétrit dans l'argile. À l'inverse de ce qui se passe dans la pratique analytique, qui ne fait rien d'autre que parler, la trame de l'action se déroule, dans la «relation d'objeu», sur l'image-action de l'argile, Pourtant, le but de la «relation d'objeu» en clinique psychanalytique est d'ouvrir un espace systématique dans la théorie et d'inclure dans la dynamique analytique le côté sensoriel aussi bien que le côté verbal. Il importe d'élargir la signification attachée au terme d'»objet» pour saisir le verbe de la main. Dans la «relation d'objeu», c'est la main qui capture la fonction symbolique dans l'inconscient et, par la voie, de l'argile, pénètre au coeur même de nos émotions. Ici, l'analyste se rend compte de la valeur de l'argile et de la main dans la formantion du symbole.

LA VOIE DE L'ARGILE DANS LA FORMATION DU MOI

        Symbole de la matière primordiale, mélange de terre et d'eau, l'argile s'offre comme une pâte idéalement propice à la dialectique du Moi et de l'inconscient. Grâce à elle, le Moi peut être mis en acte par les mains et par les paroles de l'analysant. À la faveur de la relation avec l'argile, les émotions se déplacent vers les intentions thérapeutiques de l'inconscient. L'argile ne dissimule pas, elle se révèle toujours comme un «effort-résistance» qui donne à l'analysant le pouvoir de transformer ce qui constitue en quelque sorte l'imprécis et l'insaisissable de l'inconcient. Nous constatons que, telle une pierre lithographique, elle arrive comme un tiers-point qui se soumet à l'encre des significations porteuses de la genèse du Moi. Le plus important, c'est qu'à partir de son utilisation comme «outil de travail» analytique, il résulte que le point d'ancrage ­ ou d'encrage ­ du Moi voit son registre défini.

        Il faut donc souligner que l'argile peut être le vecteur du symbole. Dans le cadrage de la «relation d'objeu, l'argile s'offre au maniement du réel et possède la valeur et la fonction de l'»image réalité» par rapport à l'engrenage du «jeu analytique». Dès son entrée sur la scène analytique, l'argile constitue un objet idéal, capable de sortir la praxis psychanalytique de la logique du fantasme centrée autour de l'indentification du sujet à «l'objet perdu». En effet, dans la «relation d'objeu», l'argile marche comme l'incarnation du signifiant, et parle du plaisir possible. Donc, dans ce nouveau cadrage constitué par la «relation d'objeu», l'analyste et l'analysant, en tant qu'éléments irréductibles de la scène analytique, comme dans une hérésie, vont se rejoindre dans l'argile pour jouer avec les mots, les masques, les résistances, les défenses, les mensonges, les anxiétés, les projections, les introjections, les transfers et les contre-transfers. Il s'agit d'un véritable bouleversement du rapport «analyste-analysant. La main qui prend et touche de l'argile participe d'une intention thérapeutique qui peut transformer et incarner les émotions de l'analysant.


L'ARGILE ET LES MAINS

«Que l'on puisse parler d'une voix poignante ou
de paroles cassantes, atteste que la parole réalise une
véritable projection organique de la main. Dans le
mot, la chair de la main se fait verbe et la voix jaillit
du corps comme une main qui ouvrirait l'huis clos de
la monade»10

        L'aspect significatif de la «relation d'objeu» par la voie de l'argile réside dans le fait qu'elle essaie de relier l'imagination poreuse à l'imagination verbale. Le but est toujours de faciliter le déblocage de l'expression imaginative en faisant que les mains et la parole s'interpénétrent par l'intimité de la boue. On a tendence, en général, à dissocier les manifestations intellectuelles des manifestations sensorielles. On trouve normalement chez les individus une difficulté à donner libre cours à la totalité des moyens dont le corps dispose pour s'exprimer: tantôt la pensée bloque la main, tantôt la main bloque la pensée.

        C'est pour cela qu'actuellement le fossé qui sépare la tête et les mains ­ et, par conséquent, , l'individu et l'univers matériel qui l'entoure - se fait immense. Au niveau de la technique thérapeutique, un tel clivage fait disparaître la place du tiers élément dans l'espace analytique, en attachant le «jeu» analytique au plan de l'imagination parlée. Ici, l'analysant n'est que l'effort du dit , et son Moi est interdit d'une perception plus objective du réel. Nous constatons toujours, dans notre pratique thérapeutique, que l'introduction de l'argile et des mains dans le processus analytique inspire une succession rapide et profonde d'associations thérapeutiques. En outre, à ces associations imaginatives, vient s'ajouter, pour l'analysant, le plaisirs qu'il éprouve à pouvoir cerner par les mains le sens des images subjectives qui sont à la dérive dans l'inconscient.

        On commet des erreus parce qu'on limite le fantasme au scénario linguistique. La nature langagière du fantasme nourrit des formes que l'argile peut suggérer comme démarche de fabrication du réel. La base archaïque de toute forme inconsciente surgit lorsque l'on réussit à insérer ses fantasmes dans un langage manuel. Donc, nous pouvons dire que, dans l'appréhension d'images argileuses, le désir peut se métamorphoser en plaisir. On contaste une sorte de simultanéisme au sein duquel le «principe de plaisir» et le «principe de réalité» coexistent dans l'image réelle qui jaillit de la boue. Cliniquement, l'image pétrie devient le corps du désir blessé. C'est donc l'image en argile qui, comme une écriture, se met à témoigner d'une parole et d'un désir interdits à la surface du discours conventionnel. De ce fait, se produit l'émergence d'une parole vivante, liée à l'automatisme de ces mains qui bâtissent le symbole. C'est ainsi que la raison se laisse intégrer à une parole vivante et révélatrice du désir inconscient.

        Sans doute, l'absence du jeu avec l'argile dans l'espace analytique ne fait-il que retarder l'effet résonateur de la parole. C'est guidée par les mains que l'argile réussit à petrir, à manifester, à vivifier l'univers symbolique et imaginaire. L'argile libère en quelque sorte la projection névrotique et la réécrit sur un autre plan, facilitant ainsi l'intervention de l'analyste. Telle est la finalité de l'argile elle-même: elle réalise la conversion de l'»objet référence» en formes d'actions thérapeutiques. En ce cas, l'action analytique se trouve suspendue; dans la «relation d'objeu', l'interprétation joue sur deux formes d'images: une image circonscrite au langage verbal et une autre plus indirecte, définie par l'insertion d'images dans l'argile. Ainsi, toucher l'argile dans le processus analytique vise à restituer au «jeu» analytique sa dimension réelle, dont la part d'objet concret ne saurait être exclue.


CONCLUSION

        Grâce à la «relation d'objeu, nous proposons de franchir le mur du «verbe irréductible» par l'union du mot à la chose. Nous tenons, en outre, à faire remarquer que l'introduction de l'objet en qualité d'»outil de travail» permet d'aborder la demande de guérison par le biais des tendances positives, évolutives et créatrices de l'inconscient. Cela ne veut pas dire qu'il faille cesser de mettre en question les résistances, le refoulé et les subterfuges engendrés par l'analysant. Mais, on voit que la médiation de l'argile dans le cadre analytique insère l'analysant dans un discours spontané et fructueux par rapport à sa capacité de symboliser. Par cette façon de psychanalyser, la dynamique psychique s'harmonise et l'analysant, comme un enfant, est capable de se relier à l'argile que lui offre l'analyste, de reconnaître sa place parmi les objets internes, de jouer à détruire et à reconstruire l'objet et de garder le sentiment de pouvoir survivre à la destruction. Ainsi, on peut comprendre l'importance qu'il y a à laisser les projections des analysants entrer dans les contours de l'argile, dans son eau, sa couleur, son parfum, sa mollesse au toucher, sa possibilité d'être sèche, dure, raide... d'être, enfin, tout ce qui la révèle comme l'»objeu», propice au pétrissage de nos fantasmes dans une démarche thérapeutique.



Notes

1. BACHELARD Gaston, La terre et les rêveries de la volonté, Paris, José Corti, 1992, p. 133.
2. LACAN Jacques, Le Séminaire; Livre IV : La Relation d'objet, Paris, Seuil, 1994, p. 27.
3. FÉDIDA Pierre, L'Absence, Paris, Gallimard, «Connaissance de l'inconscient», 1978, p. 195.
4. Nous citons ici un extrait des «Réflexions en lisant «L'Essai sur l'absurde» tirées des Proêmes ( voirPONGE Francis, Le Parti-pris des choses suivi de Proêmes, Paris, Gallimard, «Poésie/Gallimard», 1994. p. 184.
5. PONGE F., «Plus-que-raisons» , in Lyres, Paris, Gallimard, «Poésie/Gallimard», 1980. P. 129.
6. Id, note 5. p. 127.
7. FÉDIDA P., op. Cit., p. 97. Voir le chapitre VIII: «L'objeu ­ objet, jeu et enfance ­ L'espace psychothérapeutique».
8. «Genèse» XII, 1, in La Sainte Bible, Paris, Cerf, 1995 [trad. De l'école biblique de Jérusalem].
9. «Genèse», II, 7, in op. cit. note 7.
10. BRUN Jean, La Main et l'esprit, Paris, PUF, 1963. p. 149. Nouvelle édition: Paris, Sator-Labor et Fides, 1986, p. 160.


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