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LA COALESCENCE DE LA STRUCTURE ET DU SUJET SUPPOSE SAVOIR CHEZ LACAN

Erik PORGE

 

                  Pour Lacan la névrose de tansfert n'est pas seulement une névrose artificielle qui se substitue à la névrose d'origine et qui répéte dans l'agir ce qui ne peut pas être remémoré. On ne saurait parler véritablement d'une réédition de l'histoire passée du sujet sur la personne présente de l'analyste car, selon Lacan, l'analyste était déjà là dans l'histoire du sujet. Et elle ne se substitue pas tant à la névrose ordinaire qu'elle n'est dans un rapport de coalescence avec celle-ci.

                  La chute du regard de l'analyste
                 « Quand l'analyste s'interroge dans un cas, quand il en fait l'anamnèse, quand il le prépare, quand il commence à l'approcher et une fois qu'il y entre avec l'analyse, qu'il cherche dans le cas, dans l'histoire du sujet, de la même façon que Velazquez est dans le tableau des Ménines, il était, l'analyste, déjà, à tel moment et en tel point de l'histoire du sujet. Cela aura un avantage, il saura ce qu'il en est du transfert. Le centre, le pivot du transfert, ça ne passe pas du tout par sa personne. Il y a quelque chose qui a déjà été là. Ceci lui donnerait une tout autre manière d'approcher la diversité des cas. Peut-être à partir de ce moment il arriverait à trouver une nouvelle classification clinique que celle de la psychiatrie classique qu'il n'a jamais pu toucher ni ébranler et pour une bonne raison jusqu'à présent c'est qu'il n'a rien jamais pu faire d'autre que de la suivre. »1 Vaste programme !

 

 

                  Comment Velazquez est-il dans les Ménines ? Il est représenté comme peintre peignant. Encore est-ce dans un moment de suspens, d'interruption de l'acte de peindre. Son geste suspendu suggère la dimension temporelle de la scansion, qui anime l'espace de la représentation pour y introduire autre chose, qui précisément échappe à la représentation. Et Dieu sait si ce tableau qui joue du réalisme le plus troublant, convoque du manque à la représentation. Disons qu'il pousse l'illusion du réalisme jusqu'à son envers, un réalisme de l'illusion. Car que peint le Velazquez représenté et où peint-il ? Les guides du Prado expliquent aux touristes qu'il peint le couple royal sur la toile retournée, couple royal qui serait à notre place de spectateur (c'est plus flatteur pour le touriste) et se refléterait dans le miroir du fond. Cette hypothèse a été récusée par de nombreux critiques notamment du fait que la toile retournée est trop grande et trop usée pour cela. Serait-il alors en train de peindre le tableau que nous voyons, les Ménines, autrefois appelé La famille ? Rien n'est moins sûr car le tableau que nous voyons est d'une dimension supérieure au tableau dans le tableau. En fait nous ne savons pas ce que peint Velazquez, ni même s'il peint sur cette grande toile retournée. « Où est le tableau ? » s'exclamait Théophile Gauthier en voyant le tableau pour la première fois. Il est en effet vraisemblable que Velazquez ne peint rien sur cette grande toile qui servirait seulement d'écran de projection. C'est en tout cas ce que démontre de façon convainquante Angel del Campo y Frances2 . Selon lui, la porte entr'ouverte du fond ne représente pas la porte entière mais un seul battant d'une porte qui en a deux. Derrière cette porte, sur les marches d'un escalier, Nieto Velazquez (parent de Velazquez) ne repousse pas un rideau mais il actionne un grand miroir qui est cette masse très lumineuse au fond. Nieto sert de compère à Velazquez pour réaliser le trucage qui va servir à divertir l'Infante Marguerite : faire apparaître dans le miroir du mur du fond l'image de ses parents non pas à partir de la réalité de leur présence physique mais déjà d'une autre image. En effet le grand miroir qu'actionne Nieto capte les rayons lumineux qui viennent de l'extérieur, les réfléchit sur un autre miroir que nous ne voyons pas, derrière la porte, lequel miroir concentre les rayons lumineux (c'est le rai de lumière que nous voyons au fond du tableau) sur un épidiascope (sorte de lanterne magique qui renvoie, grossie, l'image peinte sur un tableautin du roi et de la reine, tableautin disposé sur une petite table), caché par la toile retournée. Cet épidiascope renvoie donc l'image grossie du couple royal sur l'écran de la toile retournée et c'est cette image projetée qui se réfléchit sur le miroir du mur du fond. On sait que l'atelier de Velazquez était un lieu de divertissement (le cinéma de l'époque) pour une cour qui s'ennuyait (même les tapisseries baillaient, disait Lope de Vega) dans un immense palais et que Velazquez affectionnait particulièrement l'Infante Marguerite dont il a peint de nombreux portraits3 .

                  Velazquez se représente peignant mais il cache ce qu'il peint, il le soustrait au visible comme pour nous dire que ce qu'il peint n'est pas de l'ordre du représentable. Ce qu'il peint, c'est le regard, c'est la machinerie qui le capture en le rendant présent sans pour autant le rendre visible. C'est à ce titre que selon Lacan elle est exemplaire pour le psychanalyste : « Est-ce pour rien que autour du tableau des Ménines je vous ai fait un exposé sans doute difficile mais qu'il faut prendre comme apologue et comme exemple et comme repère de conduite pour le psychanalyste ; car ce qu'il en est de l'illusion du sujet supposé savoir est toujours autour de ce qu'admet si aisément le champ de la vision. Si au contraire autour de cette œuvre exemplaire qu'est le tableau des Ménines, j'ai voulu vous montrer la fonction inscrite de ce qu'il en est du regard et de ce qu'elle a en elle-même à opérer d'une façon si subtile qu'elle est à la fois présente et voilée - c'est, comme je vous l'ai fait remarquer, notre existence même à nous spectateurs qu'elle met en question, la réduisant à n'être en quelque sorte plus qu'ombre au regard de ce qui s'institue dans le champ du tableau d'un ordre de représentation qui n'a à proprement parler rien à faire avec ce qu'aucun sujet peut se représenter - est-ce que ce n'est pas là l'exemple et le modèle où quelque chose d'une discipline qui tient au plus vif de la position du psychanalyste pourrait s'exercer ?4 »
                  Velazquez, l'auteur des Ménines, ne peint pas une représentation mais se sert de la peinture pour mettre en scène une action. Aucun spectateur qui se met face à ce tableau ne manque de ressentir une sorte de mise en mouvement, comme si le tableau le happait. A ce titre certes il constitue un manifeste de la peinture. «C'est la théologie de la peinture» proférait même L. Giordano. Velazquez y est arrivé grâce à son art très savant de la perspective et des couleurs, sa grande culture, ses compétences techniques qui s'exerçaient aussi dans ses hautes fonctions auprès du roi de Ayuda de Camara y Superintendente de Obras. Cette mise en scène d'action n'est pas la représentation d'une action. Elle est même justement d'autant plus efficace que, dans la représentation, l'action, celle du peintre, des personnages, est suspendue.
                  Si l'analyste est comme Velazquez dans les Ménines, il est celui qui dans l'acte de s'offrir à la représentation, la projection, le spéculaire, engendre un mouvement chez le sujet, celui de la pulsion qui tourne autour de son objet, ici le regard, parcourant le cycle du regard, voir, être vu, se faire voir. L'analyste est le tenant lieu de ce regard où s'accroche la pulsion, une pulsion déjà là dans l'histoire du sujet, qui existe depuis l'enfance et à laquelle l'analyste ne fait que redonner corps. L'analyste occupe cette place car comme celui de Velazquez, son regard est un regard qui chute.
                  En 1975, dans RSI, un séminaire où Lacan porte une extrême attention au nœud borroméen qu'il ne cesse de manipuler et de dessiner, il fait retour sur les Ménines d'une façon au premier abord surprenante. Il commence par affirmer que le tableau noir où il dessine le nœud borroméen est du même ordre que le tableau de toile tissée où le peintre barbouille pour dompter le regard5. A son dernier séminaire de l'année il étudie un nœud borroméen à quatre dans lequel deux ronds sont remplacés par des droites à l'infini définissant un certain intervalle, et il évoque à cette occasion les Ménines et le séminaire qu'il y a consacré : « J'en profitais pour me targuer de situer où il était ce fameux regard, dont bien évidemment c'est le sujet du tableau. Je le situais quelque part dans le même intervalle que j'établis ici au tableau sous une autre forme, à savoir dans celui que je définis de ce que les droites infinies en leur point supposé d'infini ne se nouent pas en chaîne.6 » Si l'on se reporte effectivement aux séances que Lacan à consacrées aux Ménines dans L'objet de la psychanalyse, le rapprochement qu'il effectue dans RSI apparaît moins incongru. Il serait trop long d'en refaire ici la démonstration. Elle passe par une analyse minutieuse des lois de la perspective utilisées par Velazquez dans son tableau et en particulier ce que Lacan appelle les deux points sujet, le point de fuite principal sur la ligne d'horizon et les points distance, deux points sujets où Lacan fait valoir l'usage des droites infinies. Signalons seulement que cette analyse conduit Lacan à définir dans le tableau un intervalle, situé entre la toile retournée et le groupe des personnages, et à parler d'une chute du regard comme objet a dans cet intervalle, chute symbolisée par le regard tourné vers l'intérieur de Velazquez peint sur le tableau. Cette chute du regard (manifeste par l'invisiblité de sa présence dans le tableau) intéresse particulièrement le psychanalyste en ce qu'elle amorce une dialectique des objets a. « Nous en sommes toujours à jouer à la balle entre notre regard, le regard de Dieu et quelques autre menus objets comme celui que nous présente, dans ce tableau, l'Infante. [...] Il est clair que dans la béance réalisée par cette chute de l'objet qui est, en l'occasion, le regard du peintre, ce qui vient s'inscrire, c'est, si je puis dire, un objet double, car il comporte un ambocepteur. La nécessité de cet ambocepteur, je vous le démontrerai quand je reprendrai ma démonstration topologique, dans cette occasion c'est précisément l'Autre. A la place de cet objet, le peintre, dans cette œuvre, dans cet objet qu'il produit pour nous, vient placer quelque chose qui est fait de l'Autre, de cette vision aveugle qui est celle de l'Autre, en tant qu'elle supporte cet autre objet. Cet objet central, la fente, la petite fille, la girl en tant que phallus.7 »
                  Cet objet central est l'agalma, l'image brillante, phallique, de la jeune Infante Marguerite, sur laquelle se croisent deux lignes de force importantes du tableau déjà évoquées par M. Foucault dans Les mots et les choses. L'une part du pied du tableau retourné, « représentant de la représentation » et se dirige vers le point de fuite principal (au niveau de la porte du fond), l'autre part de l'il de Vélazquez et se dirige vers l'espace sur la gauche.
                  A ce point, Lacan pose la question : « Est-ce que ce n'est pas fait pour que nous, analystes, qui savons que c'est là le point rendez-vous de la fin d'une analyse, nous nous demandions comment pour nous se transfère cette dialectique de l'objet a, si c'est à cet objet a qu'est donné le terme et le rendez-vous où le sujet doit se reconnaître. Qui doit le fournir ? Lui ou nous ?8 »
                  Avec Lacan, la névrose de transfert trouve donc son issue dans le transfert (déplacement) d'objet, du fait de la chute du semblant d'objet qu'incarne l'analyste. Dans les Ménines le transfert de la dialectique de l'objet a s'appuie sur la disjonction entre le regard et le phallus, la chute du regard du peintre corrélativement à la présentation de la brillance phallique de l'Infante. Selon nous, le temps logique instaure aussi une dialectique de l'objet a en substituant au regard ce que Lacan appelle l'objet h(â)té dans son séminaire Encore. Au moment de conclure ce n'est plus le regard qui fonctionne comme objet a mais un objet purement temporel - ou plutôt à désigner comme l'enveloppe temporelle de l'objet a - que représente l'imminence du temps d'avance de l'autre dans le déterminisme du moment de conclure.
                  A la question "Qui doit fournir l'objet a ?" que pose Lacan, il semble qu'on puisse répondre avec lui : l'analyste. Celui-ci fournit l'éclipse de son regard, comme dans les Ménines, et la hâte, comme dans le temps logique. Il ne fournit cependant pas tant des objets a que des semblants d'objets a qui déterminent les conditions formelles (temps et espace) de leur réalisation et de leur mise en « connexion » avec d'autres. De ces semblants d'objets a, il en existe un autre, privilégié, que l'analyste fournit à l'analysant : le silence. « L'analyste est incarné par un semblant de a [...] Il fait semblant de comprendre et c'est en ça qu'il intervient au niveau de l'inconscient [...] C'est en tant que l'analyste est ce semblant de déchet qu'il intervient au niveau du sujet $ [...] Le silence correspond au semblant de déchet.9 »                   La place qu'occupe l'analyste évoque celle que Winnicott avait déjà désignée du nom d'espace transitionnel10 . Un objet devient signe tangible d'un champ d'expérience qui asure la transition entre le moi et le non moi, la perte et la présence, l'enfant et sa mère, le dedans et le dehors, le sujet et l'objet. Il s'agit dans cette expérience de l'existence d'une aire intermédiaire. Ce n'est pas l'objet lui-même qui est transitionnel mais il représente la transition de l'enfant qui passe de l'union avec la mère à un état de relation séparée avec elle. Cet objet symbolise le sein, en tant qu'il fait d'abord partie de l'enfant puis de la mère. Entre ces deux moments, l'objet dit transitionnel appartient aux deux, la question de savoir à qui n'est même pas formulée. Cette aire intermédiaire sera, selon Winnicott, celle de la culture. C'est un espace potentiel que crée le jeu (playing) et la psychanalyse en est une forme sophistiquée : « en dernier lieu, je dirai que la psychanalyse s'est développée comme une forme très spécialisée du jeu mise au service de la communication avec soi-même et avec les autres. Ce qui est naturel, c'est de jouer, et le phénomène très sophistiqué du XXeme siècle, c'est la psychanalyse.11 »
                  L'objet a de Lacan possède les caractéristiques structurales de l'objet transitionnel, sans le faire dériver ni d'un symbolisme (celui du sein) ni d'une étape de différenciation. L'objet a est un ambocepteur (appartenant au sujet et à l'Autre), non partageable, non spéculaire, cernable d'une coupure et d'un orifice du corps, dont les représentations (sein, fécès, voix, regard) dépendent des rapports de la demande et du désir de et à l'Autre. Il n'est appréhendable que d'une topologie et c'est pourquoi il n'est pas seulement un objet, imaginable, mais aussi une lettre, a, un mathème. L'analyste se fait signe tangible de cet objet qui était bien déjà là dans l'histoire du sujet comme regard mais aussi comme sein, fécès, voix. Le mode de nouage du sujet à cet objet détermine son fantasme, selon la formule qu'en donne Lacan ($<>a).
                  Ainsi l'objet a rejoint la définition freudienne du transfert comme aire de jeu intermédiaire en lui donnant en plus son statut topologique. Ce n'est donc pas par hasard que l'analyste avec lequel s'effectue le transfert représente selon Lacan un semblant d'objet a, puisque le transfert peut être considéré d'un certain point de vue comme le déploiement même de la topologie de l'objet a.
                  Comme le suggère Lacan dans L'acte psychanalytique (« Peut-être à partir de ce moment il arriverait à trouver une nouvelle classification clinique... »), cette conception du transfert est susceptible de modifier l'abord clinique. Cela ne signifie pas que la notion classique, c'est-à-dire psychiatrique de tableau clinique soit obsolète. Il garde sa valeur autant que la représentation dans un tableau comme celui des Ménines . Mais il faut compter avec l'en-plus du facteur temporel et du regard qui peuvent être induits par un agencement savant de cette représentation. Ceux-ci imposent alors de tenir compte, dans la confrontation au tableau, d'une dimension d'action dans laquelle la participation « technique » de l'analyste est un élément. La vision du tableau psychiatrique prend dans ce cadre la fonction de l'instant de voir dans un temps logique.
                  La genèse des discours                   Un autre « déjà là » est présent dans le transfert, c'est celui que Lacan met au principe du transfert : le sujet supposé savoir. Objet a et sujet supposé savoir sont d'ailleurs les deux termes auxquels se rapportent le transfert dans l'enseignement de Lacan. De façon schématique, on peut dire que l'objet a concerne le rapport du sujet «d'un Autre à l'autre », à l'objet, au plus-de-jouir, selon le registre du possible, du contingent, tandis que le sujet supposé savoir concerne le sujet dans son rapport à la consistance du savoir, à la cohérence signifiante, à l'origine de la science et s'inscrit plutôt dans le registre du nécessaire.
                  Cet autre mode du déjà-là de l'analyste dans l'histoire du sujet, Lacan le repère à partir de 1965 en disant « qu'il y a toujours dans le symptôme l'indication qu'il est question de savoir.12 » et, plus loin, que « le psychanalyste s'introduisant comme sujet supposé savoir supporte lui-même le statut du symptôme. » Prenant l'exemple de la présentation de malades il considère que le présentateur a la charge d'une moitié de symptôme, et il ajoute : « le symptôme il faut que nous le définissions comme quelque chose qui se signale comme un savoir déjà là, à un sujet qui sait que ça le concerne, mais qui ne sait pas ce que c'est. »
                  En 1969, Lacan va plus loin et parle de « la coalescence de la structure avec le sujet supposé savoir 13 ». Cette coalescence signifie que le névrosé est déjà psychanalysant avant de commencer l'analyse. Selon Lacan, la névrose de transfert préexisterait donc au début de l'analyse et elle serait beaucoup plus intriquée à la névrose que chez Freud.
                  Avec quelle structure la névrose « coalesce »-t-elle ? Avec celle que définit Lacan à partir de son axiome du sujet (le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant) qu'il formalise en se référant à la théorie des ensembles. Le sujet est représenté comme 1 pour un autre signifiant, unaire, dans l'Autre. A l'ensemble du 1 dans l'Autre il faut ajouter l'ensemble vide, selon la théorie des ensembles. Cela s'écrit donc : 1, (1, 0 ), ce qui est dans la parenthèse étant désigné comme l'Autre (A).
                 « Ce schéma sort de la définition logique que j'ai donnée, à notre avant-dernière rencontre, de l'Autre comme ensemble vide et de son indispensable absorption d'un trait unaire, celui de droite, pour que le sujet puisse y être représenté auprès de ce trait unaire, sous l'espèce d'un signifiant. D'où vient ce signifiant ? Celui qui représente le sujet auprès d'un autre signifiant ? De nulle part, parce qu'il n'apparaît à cette place qu'en vertu de la rétroefficience de la répétition. C'est parce que le trait unaire vise à la répétition d'une jouissance qu'un autre trait unaire surgit après-coup, nachträglich, comme écrit Freud, [...] à la place du S1 du signifiant, en tant qu'il représente un sujet auprès d'un autre signifiant.14 » « Cet "un Autre" se démontre pour ce qu'il est, à savoir 1 dans l'Autre, celui auprès de quoi le sujet trouve à se représenter de l'Un. »
                 « Cet Un dans l'Autre comme tel ne saurait aller sans comporter l'un-en-plus », soit l'ensemble vide, qui se produit dans un ensemble à un élément, si on distingue les sous ensembles. A partir de là Lacan conteste qu'on puisse parler d'ensemble qui se contiendrait lui-même en faisant valoir la distinction entre appartenance d'un élément à un ensemble et partie d'un ensemble ou inclusion d'un ensemble dans un autre. Tout ensemble de n éléments contient 2n parties. L'ensemble des parties d'un ensemble inclue l'ensemble comme un élément de ses parties. D'autre part on compte toujours dans ces parties l'ensemble vide qui ne contient aucun élément. Pour l'ensemble à un élément, le 1 unaire, noté {1} on a l'ensemble des parties de l'ensemble noté {{1},0}. Dire que l'ensemble A se contient lui-même serait faire équivaloir l'ensemble à n éléments et l'ensemble des parties de l'ensemble. A ne se contient pas lui-même, en revanche il y a une répétition du 1 dans A. L'ensemble à un élément, le trait unaire « absorbé » est nommé A par Lacan de même que l'ensemble des parties de cet ensemble comprenant ce un premier et l'ensemble vide, mais cela ne veut pas dire qu'il se contient lui-même.
                  Il y a répétition du 1aliénant la jouissance première, et l'ensemble vide demeure, représentant l'un-en-plus, le signifiant de l'incomplétude de l'Autre dont l'objet a prend « l'en-forme », sans le remplir.
                  Telle est, selon Lacan, la structure minimale de l'inconscient. Elle sert de modèle à la dialectique du maître et de l'esclave selon Hegel et au rapport d'une femme à la jouissance de son corps. Lacan fait à cette occasion remarquer que ces relations sont introduites par le névrosé obsessionnel (pour le maître et l'esclave) ou hystérique (pour la femme et la jouissance) en tant qu'ils supposent le sujet au savoir, soit une dialectique qui mène au savoir absolu et à la jouissance de la femme.
                  L'hystérique ne se prend pas pour la femme. Elle croit que la femme (au niveau du S1 de départ) est supposée savoir, qu'elle « sait ce qu'il faut pour la jouissance de l'homme15 » . Sans doute faut-il entendre là les deux sens, objectif et subjectif, du "de" et préciser que cette jouissance est valorisée en ceci qu'elle l'identifierait comme femme. « L'hystérique fait l'homme qui supposerait la femme savoir.16 » Elle «suppose que la femme sait ce qu'elle veut, au sens où elle le désirerait, et c'est bien pourquoi l'hystérique ne parvient à s'identifier à la femme qu'au prix d'un désir insatisfait.17 »
                  L'obsessionnel, lui, refuse de se prendre pour un maître « mais suppose que le maître sait ce qu'il veut. » « Au regard du maître qui lui sert au jeu de cache-cache de prétendre que la mort ne peut atteindre que l'esclave, l'obsessionnel est celui qui, du maître, n'identifie que ceci qui est le réel, que son désir est impossible.18 »
                  Quant au pervers, sa structure « est en quelque sorte le moulage imaginaire de la structure signifiante.19 » « Au regard de ce corps vidé pour faire fonction de signifiant [Quel que soit ce qui manifeste ce vide. Chez l'hystérique, par exemple, ce peut être une insensibilisation du corps] il y a ce quelque chose qui peut s'y mouler et cette métaphore nous aidera à concevoir comme statue à proprement parler ce qui, au niveau du pervers, vient à fonctionner comme ce qui restitue comme plénitude, comme A sans barre, ce grand A.20 »
                  Ce que Lacan appelle la coalescence de la structure avec le sujet supposé savoir consiste en la supposition d'un savoir à des éléments-sujets de valeurs différentes (le maître, la femme) pour une même structure inconsciente fondamentale (1,1,O) qui en elle-même peut fonctionner sans cette supposition de sujet au savoir inconscient(S2).
                  Le jeu de la cure analytique consistera en une coupure de la structure et du sujet supposé savoir : « Des vérités cachées, les névrosés les supposent sues. Il faut les dégager de cette supposition pour que eux, les névrosés, cessent de représenter en chair cette vérité. [...] C'est que tant que l'analyste ne pratique pas la coupure entre ceci qui est la structure inconsciente, à savoir les modèles que j'ai proprement ici articulés du 1,1, ensemble vide, tant au niveau du maître qu'au niveau de la femme, tant que ceci n'est pas coupé de la supposition du sujet supposé savoir, c'est-à-dire de ce qui a fait naturellement le névrosé psychanalysant parce que d'ores et déjà constituant en soi-même et avant toute analyse le transfert, la coalescence de la structure avec le sujet supposé savoir, voilà ce qui témoigne chez le névrosé ceci qu'il interroge la vérité de ces structures et qu'il devient lui-même en chair cette interrogation, et que si quelque chose peut faire tomber ceci qu'il est lui-même symptôme, c'est précisément par cette opération qui est celle de l'analyste de pratiquer la coupure grâce à quoi d'un côté cette supposition du sujet supposé savoir est détachée, est séparée de ce dont il s'agit, à savoir la structure qu'elle repère juste, à ceci près que ni le maître ni la femme ne peuvent être supposés savoir ce qu'ils font.21 »
                  Cette notion de coalescence de la structure inconsciente et du transfert est une nouveauté par rapport à Freud. Avec elle on ne peut plus envisager un destin différent du transfert et de la structure névrotique. L'issue de la névrose dépend de la solution qui est donnée au transfert. Un transfert non résolu est une névrose non résolue. Croire que les deux pourraient être réglés séparément et, pour des analystes, mettre sous l'égide d'une perpétuation de transferts les relations associatives entre collègues expose à tous les dangers.
                  Cela bouleverse aussi la question de la demande d'analyse. Qu'est-ce qui détermine celle-ci ? On sait que ce n'est pas l'existence d'un symptôme, porteur de jouissance et avec lequel le sujet peut cohabiter toute sa vie. Pour qu'une demande d'analyse se produise il faut qu'une certaine rupture d'équilibre dans ou avec le symptôme ait eu lieu. Un jeune homme de 23 ans consulte pour éjaculation précoce mais il apparaît que ce qui le soucie le plus c'est l'idée que ce symptôme pourrait ne pas être organique et soignable par médicament. Il est plus terrorisé à l'idée de parler en son nom que désireux de faire disparaître son éjaculation précoce. En revanche une jeune femme demande une analyse le jour où un regard extérieur prend une forme interrogative d'appel à parler et déloge le recours imaginaire au fantasme d'un observateur qui l'accompagnerait. Souvent la demande d'analyse se déclenche dans le temps où le sujet ne sait plus ce qui revient à lui ou à l'autre dans la détermination de son désir. On peut faire l'hypothèse qu'à chaque fois ce qui déclenche la demande d'analyse est une sorte de grain de sable qui enraye la machine du sujet supposé savoir.
                  La notion de coalescence modifie les repères nosographiques dans lesquels s'inscrivent la demande d'analyse, puisque le transfert ne se surajoute pas à un tableau psychiatrique mais était déjà "en marche", et que l'analyste était déjà dans l'histoire du sujet, au point, d'ailleurs, dans certains cas, qu'on peut se demander si la demande d'analyse ne vise pas fondamentalement à achever, effectuer, un processus de structuration de la personnalité commencé dans l'enfance et n'ayant pas trouvé sa conclusion, ou encore à opérer un bouclage d'un désir de savoir sexuel lui aussi datant de l'enfance.
                  Aux Assises de Deauville, en 1978, Lacan a fait une intervention qui va dans le sens d'un remaniement par l'analyse de notre nosographie : «Comment est-ce qu'il y a des gens qui croient aux analystes, qui viennent leur demander quelque chose ? C'est une histoire absolument folle. Pourquoi viendrait-on demander à un analyste le tempérament de ses symptômes ? Tout le monde en a étant donné que tout le monde est névrosé, c'est pour ça qu'on appelle le symptôme à l'occasion, névrotique, et quand il n'est pas névrotique les gens ont la sagesse de ne pas venir demander à un analyste de s'en occuper, ce qui prouve quand même que ne franchit ça, à savoir venir demander à l'analyste d'arranger ça, que ce qu'il faut bien appeler le psychotique.22 » Si l'on estime justifiée cette appréciation, il faudrait alors parler de psychose de transfert plutôt que de névrose de transfert, et peut-être est-ce une raison pour laquelle Lacan n'a pas tellement fait usage de ce dernier terme. Quoiqu'il en soit, nous devons constater que le fait d'inclure le transfert dans la symptomatologie et la demande d'analyse modifie nos repères nosographiques. L'introduction de la référence à la psychose est à notre avis assez cohérente avec la place que Lacan accorde au sujet supposé savoir dans la structure. Le sujet supposé savoir peut en effet facilement prendre une forme persécutive et ce qui caractérise la paranoïa, selon Lacan, c'est que dans son délire il éprouve « qu'on sait ce que veulent dire ces signes que lui ne comprend pas »23 . Il est aussi fréquent que dans son délire le psychotique restaure une forme de sujet supposé savoir. Nous avons montré que c'était le cas, par exemple, pour G. Cantor.                   La notion de coalescence de la structure et du sujet supposé savoir donne un éclairage précieux sur la genèse des « quatre discours » et par conséquent sur les possibilités de leur utilisation. Lacan en livre une première ébauche dès le dernier séminaire de D'un Autre à l'autre, le 25 juin 1969, qui fait suite à celui où il parle de la coalescence et il les écrira sous leur forme achevée le 20 novembre 1969 à sa première leçon de L'envers de la psychanalyse. Dans D'un Autre à l'autre, les quatre discours ne sont que trois et ils ne sont pas écrits en fractions mais en lignes d'ensembles qui proviennent de son analyse de la problématique du maître et de la femme en fonction de la structure inconsciente :                   S1  S2  a                   S2  a  S1                   a  S1  S2                   Lacan parle d'un décrochage d'une ligne à l'autre et d'une permutation entre les termes. Bien qu'à ce moment ces ensembles ne soient pas nommés discours, Lacan rappelle qu'au début de son séminaire D'un Autre à l'autre il a écrit au tableau la phrase : « L'essence de la théorie psychanalytique est un discours sans parole. »
                  Remarquons que par la suite, dans son écriture des quatre discours, Lacan retiendra le discours du maître et de l'hystérique et non le discours du maître et de la femme ou le discours de l'obsessionnel et de l'hystérique.
                  Au moins en ce qui concerne l'hystérie, la notion de discours est donc une façon d'inscrire la coalescence de la structure et du sujet supposé savoir et de donner une formule générale de la névrose de transfert. Cette inscription tient à un jeu de lettres susceptibles de permuter à des places désignées comme celles de :                   agent  autre
                  vérité   production
                  Dans le discours hystérique  $  S1 , c'est l'autre qui incarne le                                                                              a      S2                   signifiant maître, une barre le sépare du savoir qui est sous-posé. L'hystérique suppose l'autre savoir.
                  Le discours du maître n'est pas celui de l'obsessionnel. Le discours de l'hystérique possède donc un privilège, que Freud a déjà reconnu à l'hystérie. Freud s'est aperçu que la névrose n'est pas structurellement obsessionnelle, qu'elle est hystérique dans son fond, c'est-à-dire liée au fait qu'il n'y a pas de rapport sexuel24 .
                  Si la supposition de savoir s'inscrit dans un jeu de lettres et de places, cela fournit une indication sur la façon dont cette supposition peut basculer, à savoir une permutation de lettres, donc un changement de discours. C'est la raison pour laquelle, selon Lacan, du discours analytique surgit à chaque changement de discours.                   Quelques conséquences de l'écriture des discours                   L'écriture des mathèmes - terme que Lacan réserve essentiellement aux quatre discours25 - contribue à modifier le repérage clinique en incluant le transfert dans la structure26 et à éclairer la position de l'analyste.
                  Comme c'est fréquemment le cas avec Lacan, on peut relever la coïncidence d'événements institutionnels et d'émergences de dires théoriques. A la fin de son séminaire D'un Autre à l'autre, en juin 1969, Lacan est prié de quitter les locaux de l'Ecole Normale Supérieure. Afin de marquer le coup il incite son public à occuper le bureau du directeur de l'époque. L'année suivante il reprend son séminaire à la faculté de droit, place du Panthéon.
                  Au moment où Lacan doit quitter une place d'enseignement dans un lieu universitaire, l'ENS, il définit une place, une position de l'analyste, dans un discours sans parole, un discours dont il est l'effet, ce qui le libère d'avoir à le soutenir de son seul nom propre. « ... ce niveau où je situe la structure d'un discours. Je viens de dire Je. C'est évidemment parce que le discours dont il s'agit, je le regarde d'ailleurs. Je le regarde d'un endroit où me situe un autre discours, dont je suis l'effet. De sorte qu'en l'occasion, c'est la même chose de dire me situe, ou se situe ce discours.27 »
                  L'écriture des quatre discours répond à l'interprétation que Lacan faisait quelques quinze ans avant de la formule de la triméthylamine dans le rêve de Freud dit de l'injection faite à Irma. Selon Lacan, dans ce rêve Freud reconnaît le caractère acéphale du sujet, effet d'un discours qui le dépasse dans le moment où il s'adresse à la communauté scientifique : « "Je ne suis là que le représentant de ce vaste mouvement qui est la recherche de la vérité où, moi, je m'efface. Je ne suis plus rien. Mon ambition a été plus grande que moi. La seringue était sale sans doute. Et justement dans la mesure où je l'ai trop désiré, où j'ai participé à cette action, où j'ai voulu être, moi, le créateur, je ne suis pas le créateur. Le créateur est quelqu'un de plus grand que moi. C'est mon inconscient, c'est cette parole qui parle en moi, au-delà de moi." Voilà le sens de ce rêve.28 »
                  Avec les quatre discours Lacan trouve quelque chose qu'il a toujours cherché, le mathème d'une position de l'analyste. En 1968, par exemple, il déplorait que « l'analyste ne sait jusqu'à présent à aucun degré soutenir le discours de sa position29 » et il considérait que l'enseignement était un lieu problématique pour cela.
                  Or la question de l'enseignement est au centre de son éviction de l'ENS et de l'appui que simultanément il prend sur les discours. « ENS c'est absolument magnifique en lettre initiales. Ca tourne autour de l'étant. Il faut toujours savoir profiter des équivoques littérales, surtout que ce sont les trois premières lettres du mot enseigner. Eh bien, c'est à la rue d'Ulm que l'on s'est aperçu que ce que je disais était un enseignement.30 » L'attention que Lacan porte à ce moment à l'enseignement de la psychanalyse est soulignée par la tenue d'un Congrès de son Ecole sur ce thème en avril 1970. Dans son allocution de clôture31 Lacan procède à une distinction entre enseignement et transmission de savoir. L'enseignement peut faire barrière au savoir. Le savoir est homologué à la jouissance, on est enseigné à la mesure de son savoir et on enseigne pour s'instruire. Cela rappelle le personnage d'Ernesto dans Pluie d'été de Marguerite Duras, qui refusait d'aller à l'école parce qu'on lui apprenait des choses qu'il ne savait pas.
                  Surtout, Lacan précise que dans les discours, l'enseignant est dans l'$ : « Je surmonte ce qui me fatigue de devoir sur le tableau poser ce que j'ai appelé mes quadripodes, et je vous invite à vous fier à ce que ce soit où est l'$ barré, que l'enseignant se trouve, se trouve quand il y a de l'enseignant, ce qui n'implique pas qu'il y en ait toujours dans l'$.32 » Or, dans le discours analytique, l'$ est à la place de l'autre c'est-à-dire du psychanalysant. C'est donc l'analysant qui est enseignant et si l'analyste enseigne, il devient analysant enseignant éventuellement ce que lui a enseigné un autre analysant. Cela rejoint ce que disait déjà Lacan en 1965 : « Le désir de l'analyste c'est amener le patient à son fantasme originel, ce n'est rien lui apprendre, c'est apprendre de lui comment faire.33 » Et d'enseigner ce que lui a enseigné l'analysant ne le constitue pas pour autant analyste mais analysant d'un type particulier, analysant d'un discours: « Ce qu'il me faut bien accentuer, c'est qu'à s'offrir à l'enseignement, le discours psychanalytique amène le psychanalyste à la position du psychanalysant, c'est à dire à ne produire rien de maîtr-isable, malgré l'apparence, sinon au titre de symptôme.34 » L'enseignement n'est pas nécessaire à ce que le discours analytique se tienne. Il faut pour cela ajouter la référence à la science dont le discours se rapproche du discours hystérique35 .                   La notion de coalescence du sujet supposé savoir et de la structure a suscité un mouvement qui remanie l'abord clinique et débouche sur le positionnement de l'analyste non seulement dans la cure, en intension, mais aussi en extension où il change de position. Les changements de position accompagnent les croisements entre la psychanalyse en intension et en extension, entre la cure dite personnelle et le dire, public, sur cette pratique ou à partir de celle-ci. Le principe de Lacan, énoncé en 1967, selon lequel l'analyste ne s'autorise que de lui-même (et pas "de soi-même", le lui n'est pas le soi) et, rajoute-t-il en 1974, de quelques autres, implique la solidarité entre la psychanalyse en intension et en extension. La dimension d'extension de la psychanalyse (son enseignement, la présence de quelques autres dont l'analyste s'autorise...) est une dimension qui pénétre à l'intérieur de la cure, y a sa place, la travaille tout au long et, selon nous, est déterminante pour sa fin. C'est quand cette dimension d'extension croise en certains points ce qui a été remué dans l'analyse que la fin de celle-ci peut être envisagée. Si cette dimension d'extension était plus sérieusement prise en compte dans l'analyse elle-même et explorée en dehors, les rapports entre analystes seraient peut-être moins facilement sensitifs.                   Comment y faire                   Cela ne dit pas exactement comment l'analyste tient le juste discours de sa position, qui met l'enseignant dans $. Peut-être faut-il aborder le nœud borroméen - qui fait son apparition chez Lacan en 1972 dans... Ou pire - comme une réponse à cette question, comment l'analyste doit s'y prendre pour tenir le juste discours de sa position, d'autant que nous avons vu comment Lacan s'en sert pour relancer ce qu'il a avancé d'un transfert de la dialectique de l'objet a à partir du tableau des Ménines ..
                  On peut remarquer que le nœud borroméen est en relation chez Lacan avec une clinique mettant l'accent sur les noms du père, par exemple quand il parle de «père-version» ( séminaire RSI ) et dans son étude du cas Joyce, « chargé de père », dit-il. Cette clinique s'inscrit à notre avis dans une recherche de savoir-faire pour tenir une juste position dans un discours sans parole qui fixe une coalescence de la structure et du sujet supposé savoir. L'insistance sur le savoir-faire, dans les derniers séminaires de Lacan représente un essai d'articulation entre les mathèmes des quatre discours et le nœud borroméen.
                  Au début du Sinthome Lacan énonce que dans le discours du maître, le savoir, S2, se divise en symbole et symptôme, division qui est « reflétée dans la division du sujet »36 . Or cette division équivaut à une « duplicité » dans le nœud borroméen à quatre consistances où le symptôme peut faire office de Nom-du-Père :
                  Amorcée dans ce séminaire par le biais de l'art et l'artisanat, la question du savoir-faire se développe dans le séminaire de l'année suivante, L'insu, en corrélation avec le nœud borroméen et en parallèle avec une référence aux quatre discours que Lacan appelle des « dire-secours »37 . Nous en relevons quelques unes des occurences. Le 16 novembre 1976, Lacan avance que la fin de l'analyse consiste à s'identifier à son symptôme, qui peut être le partenaire sexuel, et que cela veut dire « savoir faire avec ce symptôme, savoir le débrouiller, le manipuler ; savoir ça a quelque chose qui correspond à ce que l'homme fait avec son image. » Le 11 janvier 1977, il précise que dans l'expression qu'il emploie « savoir y faire » avec le savoir, le « y faire indique qu'on ne prend pas vraiment la chose en somme en concept » et que dans l'hypothèse analytique c'est le dire qui secourt (d'où la notion de discours). A la séance suivante de son séminaire, le 18 janvier 1977, Lacan répond à une question que « l'art est un savoir faire et le symbolique est au principe de faire ». Enfin, le 10 mai 1977, il précise que dans le discours analytique la liaison S1   S2 est rompue, S1 ne représente pas le sujet pour S2, et cette rupture, qu'il désigne du A divisé (A) présente l'inconscient.
                  Le séminaire L'insu contient de multiples interférences entre l'écriture des discours et celle des nœuds, provoquant de la part de Lacan erreurs et bévues, qu'il commente. Il recommande, en en donnant l'exemple, de se rompre à une technique d'écriture des discours et des nœuds qui compte avec les bévues. La bévue est corrélative d'un savoir faire. Tous deux ne prennent pas la chose, et notamment l'inconscient (Unbewusste = une bévue, énonce Lacan) en concept. Telle semble être la voie par où sortir de la coalescence entre la structure et le sujet supposé savoir, c'est-à-dire par où provoquer une déhiscence entre eux et la possibilité d'un changement de discours.                   Dans un ouvrage remarquable38 , J. Goldstein a montré le rôle joué par l'isolement de la monomanie, au 19° siècle, dans la reconnaissance sociale, professionnelle, des psychiatres en leur permettant de faire autorité dans les tribunaux. L'identification sociale d'une profession s'est ainsi nouée autour d'un savoir sur une forme clinique de maladie mentale. Avec toutes les modifications de paramètres qui s'imposent, la névrose de transfert pourrait aujourd'hui avoir une importance comparable pour les psychanalystes. Il s'agit en effet d'une forme clinique isolée par la psychanalyse et que seule elle a prise au sérieux. A ce titre, sa considération est à même de servir de ligne de partage entre la psychanalyse et toutes les formes de psychothérapies, y compris celles qui se réclament de la psychanalyse. Dans le contexte social actuel, il y a là un enjeu vital pour la psychanalyse. D'autant que cette névrose de transfert a pour particularité d'impliquer dans son isolement et son déroulement celui-là même qui en conduit la cure et que sa résolution se passe aux frais de l'analyste.



Notes

1.  J. Lacan, L'acte psychanalytique, 27 mars 1968, inédit. Il avait déjà consacré le mois de mai 1966, dans son séminaire L'objet de la psychanalyse, à commenter le tableau de Velazquez et il y reviendra à plusieurs reprises. Je reprends ici certaines des données que j'avais développées dans un article « L'analyste dans l'histoire et dans la structure du sujet comme Velazquez dans les Ménines » paru dans Littoral, n°26, nov. 1988, Toulouse, Eres.
2.  Angel del Campo y Frances, La magia de las Meninas, Colegio de Ingenerios de caminos, canales y puertos, Ed. Turner, Madrid, 1985. C'est l'étude la plus complète et la plus rigoureuse d'après les lois de la perspective qui existe actuellement.
3.  Cf la vie de Velazquez par A. Palomino, Vidas, Madrid, Alianza Editorial, 1986, p. 183. On connaît également le goût que le peintre partageait avec ses contemporains (Louis XIV) pour les astuces techniques occasionnant des effets de surprise, comme les jaillissements de jets d'eau.
4.   J. Lacan, L'acte psychanalytique, 20 mars 1968, inédit.
5.   J. Lacan, RSI, 18 février 1975, inédit.
6.   Ibid., 13 mai 1975.
7.   J. Lacan, L'objet de la psychanalyse, 25 mai 1966, inédit.
8.   Ibid.
9.   J. Lacan, « Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines », Scilicet 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 62.
10. D. W. Winnicott, Jeu et réalité. L'espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.
11. Ibid., p. 60.
12. J. Lacan, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 5 mai 1965, inédit.
13. J. Lacan, D'un Autre à l'autre, 18 juin 1969, inédit.
14. Ibid. 25 juin 1969.
15. Le roman de A. Barrico, Soie, Seuil, 1997, illustre bien cette problématique.
16. J. Lacan, D'un Autre à l'autre, 18 juin 1969, inédit.
17. Ibid.
18. Ibid.
19. Ibid.
20. Ibid.
21.
Ibid.
22.
J. Lacan, Clôture des Assises de l'EFP à Deauville, janvier 1978, Lettres de l'Ecole, n°23, avril 1978.
23. J. Lacan, Le problèmes cruciaux de la psychanalyse, 5 mai 1965, inédit.
24. J. Lacan, L'insu que sait de l'une bévue s'aile à mourre, 19 avril 1977, inédit.
25. Cf J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, 2 décembre 1971, inédit, où le terme mathème apparaît pour la première fois.
26. Par exemple Lacan qualifiera de « normal » quelqu'un qui n'est pris dans aucun discours et ce qualitatif signifiera la folie.
27. J. Lacan, L'envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 24.
28. J. Lacan, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 203 (16 mars 1955).
29. J. Lacan, L'acte psychanalytique, inédit.
30. J. Lacan, L'envers de la psychanalyse, op. cit., p. 16 (26 novembre 1969).
31. J. Lacan, "Allocution prononcée pour la clôture du congrès de l'Ecole freudienne de Paris le 19 avril 1970, par son directeur", Scilicet 2/3, Paris, Seuil, 1970.
32. Ibid. , p. 394.
33. J. Lacan, Les problèmes cruciaux de la psychanalyse, 19 mai 1965, inédit.
34. J. Lacan, "Allocution", op. cit., p. 399.
35. Ibid., p. 396-7.
36. J. Lacan, Le sinthome, 18 novembre 1975, inédit.
37. J. Lacan, L'insu, op. cit., 11 janvier 1977.
38. Jan Goldstein, Consoler et classifier, Les empêcheurs de penser en rond, Le Plessis-Robinson, 1997.


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