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RETOUR DE LA CONJUGALITÉ SUR LA SUBJECTIVITÉ DES PARTENAIRES :

UNE QUESTION POUR LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE DU COUPLE

Terezinha FERES-CARNEIRO

Andrea SEIXAS MAGALHÃES

 

                  Dans ce texte, nous développons une recherche sur l'influence de la conjugalité sur la subjectivité des partenaires, à partir de la littérature psychanalytique des relations amoureuses. Le processus de formation de la conjugalité a souvent été analysé comme venant d'interpénétrations subjectives. Ceci étant, le retour du conjugal sur les subjectivités des partenaires n'est pas assez débattu. Nous pensons que ceci est une question très importante dans la clinique du couple.

                  L'installation du conjugal est souvent discutée à partir d'une réactualisation de l'œdipe des partenaires et de leur compromis inconscient lors du choix du partenaire amoureux. S. Freud1 , dans " Le narcissisme : une introduction", soutient l'existence de deux types de choix de partenaire : le choix anaclitique, fondé sur une recherche de l'image parentale ; et le choix narcissique, fondé sur la recherche de sa propre image, c'est à dire le sujet comme il s'aperçoit, comme il a été dans le passé, ou encore son image d'un moi idéal ou d'une partie privilégiée de ce moi.

                  La conjugalité est un amour déjà vécu, avec l'espoir d'élaboration du roman familial. A. Eiguer2 insiste sur le re-vécu, la redécouverte de l'amour d'enfance et sa valeur symbolique de restitution de la rencontre amoureuse. Cet amour possible qui cherche à réconcilier le désir, l'angoisse de castration et l'identification, peut être considéré comme un compromis inconscient.

                  La dimension de la conjugalité est liée au vécu partagé par le couple, si nous admettons une certaine stabilité des liens conjugaux. Ceci est fondé dans la structure d'une identité conjugale, dans un vécu des rapports basé sur l'identification mutuelle des partenaires et la notion de complémentarité. Dans cette identification mutuelle, sont présents aussi bien des aspects inconscients, motivations, désirs et fantaisies, que des aspects conscients en rapport avec le projet de vie du couple.

                  Des recherches sur la conjugalité soulignent la structure individuelle des partenaires et l'échange dynamique inconscient du couple. Cette rencontre amoureuse et la conjugalité qui en découle, évoquent des souvenirs sur la répétition et l'élaboration de l'œdipe des partenaires, et ont des influences structurantes ou au contraire, déstructurantes sur chaque partenaire. Le vécu de la conjugalité et l'échange des identifications qu'implique celle-ci ont des effets pendant toute la vie, sur la constitution de la subjectivité dans un processus dynamique.

                  J. Lemaire3 associe le sujet à la notion d'individu individué. Les constructions méta psychologiques sont fondées sur le principe d'un individu autonome et inscrit dans la société moderne occidentale. Dans ce cadre, nous faisons l'hypothèse qu'un couple est composé de sujets "idéaux", dont les aspects primaires auraient été élaborés de manière satisfaisante. Cette supposition s'appuie sur le fait que les individus sont des êtres autonomes, se suffisant à eux-mêmes, et se choisissant selon leur propre désir et en fonction de l'intérêt social.

                  Notre intérêt pour cette recherche s'est développé à partir de la clinique du couple, qui nous oblige à questionner les limites du "je" dans le "nous conjugal". Ce "je" et "nous conjugal" convergent dans un processus d'individuation des partenaires, en dépit de la complexité du lien conjugal.

                  Le "je" surgis d'un "nous primitif", illusion de fusion, réminiscence de la symbiose mère-nourrison et reapparait dans la relation de couple. Dans la conjugalité, ces facteurs sont réunis pour une réactualisation des conflits primitifs.

                  Pendant la thérapie de couple plus particulièrement, les questions sur le processus de séparation - individuation sont évidentes, et ce, par delà les particularités du lien conjugal.

                  La conjugalité offre aux partenaires l'opportunité soit, d'élaborer de manière constructive certains conflits, soit, de rester dans la répétition pathologique de certains aspects de la relation de couple. En clinique avec des couples, nous rencontrons des ensembles symptomatiques établis et leurs équivalents individuels. De plus, nous pouvons utiliser le "setting" thérapeutique pour redonner une signification nouvelle aux symptômes et ainsi faciliter l'individualisation des partenaires.


                  Identification et role des ideaux

                  Les jeux d'identification constamment réactivés dans la relation conjugale, fournissent le cadre permettant d'élaborer et restructurer les subjectivités individuelles. Dans la littérature psychanalytique des rapports amoureux, l'hypothèse privilégiée est que la conjugalité est fondée sur le processus d'identification, et dès le choix des partenaires, moment où sont réactivés des vécus prédipiens et dipiens.

                  Ce processus d'identification n'est pas limité à la reproduction de la scène dipienne, mais au contraire, le cadre du conjugal permet de nouvelles possibilités subjectives.

                  Dans cette recherche, nous incluons aussi les possibilités structurantes produites par les jeux identificatoires des relations amoureuses, ainsi que le rôle d'étayage des idéaux joué dans ce processus par chaque partenaire. Nous croyons que dans la conjugalité, le moi et le moi idéal des partenaires sont articulés de manière à permettre des restructurations subjectives pour chacun. L'objectivité du rapport entre le moi et l'idéal du moi, facteur structurant, est facilitée par les relations entre les partenaires et un grand investissement libidinal.

                  La compréhension du rôle des idéaux dans le processus identificatoire est essentielle pour notre recherche, de même que le conflit entre narcissisme primaire et nécessité pour l'individu de se différencier pour être. Ce conflit trouve son origine, pendant toute la vie, dans une tentative de combler le vide entre le moi et l'idéal du moi, ou autrement dit, dans une recherche de l'individuation. Notre recherche vise à mettre en lumière le rôle de la conjugalité dans ce processus.

                  Dans "Psychologie des Masses et Analyse du Moi"4, S. Freud énonce trois modalités d'identification. La première parle de l'objet comme lien affectif; c'est l'identification primaire, cannibalesque, prédipienne, qui annonce la notion d'incorporation, exploitée par les théoriciens des relations objectales. La deuxième fait référence à l'identification comme substitut régressif d'un choix d'objet abandonné. La troisième est caractérisée par un élément commun emprunté à l'autre qui, en se déplaçant, apparaîtra ailleurs, et pas forcément dans un investissement sexuel direct.

                  Ces trois modalités peuvent apparaître ensemble, dans les jeux d'identification de la conjugalité, parfois en tant que processus dynamique des subjectivités, parfois, au contraire, comme facteur négatif, voire pathologique, par exemple quand l'objet est mis à la place du moi du sujet.

                  J. Florence5 a étudié les différents types d'identification proposés dans les œuvres de Freud, avec des conclusions éclairantes pour notre recherche. Tenir compte du fait que l'identification narcissique est la plus primitive, est important pour percevoir l'apparition de clivage lors de la constitution du moi. L'identification mélancolique produit un retour aux aspects les plus archaïques de l'ambivalence, dissociant le moi entre un côté sadique, identifié à l'objet et une partie persécutée par le fantasme de l'objet. Elle est considérée comme un mécanisme moins réussi que l'identification totémique ou symbolique. Cette dernière suppose un choix objectal de type narcissique lors du choix des partenaires. L'identification hystérique, quant à elle, suit la même logique que l'identification onirique, avec l'expression régressive d'un désir sexuel refoulé, dans des scènes de rêve ou d'autres symptômes.

                  Nous pouvons imaginer un parallèle entre les phénomènes totémique et conjugal si nous considérons que ceux ci sont structurés par l'identification. La conjugalité en tant que lien stable, cherchant à concilier sensualité et pulsions déniées de leur but sexuel, est structurée par la loi du père sur le refoulement, loi qui permet l'acquisition d'une identité. La conjugalité inscrit le sujet dans un système d'échanges et une généalogie. Par le nom de famille, le sujet se structure et est structuré par la dimension familiale. De plus, le processus identificatoire par le couple, constitue une des voies de l'individualisation et de la socialisation.

                  J. Florence considère l'identification totémique ou symbolique comme une possibilité de solution dans la mesure où se réalisent le deuil dipien et la renonciation à une relation pulsionnelle ambivalente. Ainsi, l'idéal que constituent les traits parentaux, permet l'individuation des sujets entre eux.

                  Dans la conjugalité, les idéaux sont à l'œuvre pour renforcer le lien du couple, les sujets peuvent alors se projeter dans une perspective diachronique qui permet l'élaboration d'une relation ambivalente. Ce processus permet des changements subjectifs par le mouvement illusion désillusion - recréation.

                  L'auteur souligne encore la multiplicité présente dans le processus identificatoire, utilise toujours le pluriel ­ identifications ­ et fait référence à l'ensemble des relations entre individus qui est mobilisé par ce processus. Cet ensemble identificatoire renvoie à la romance dipienne. Il est toujours en rapport avec une romance, faite de désirs contradictoires, ambivalents, bisexuels, actifs et passifs. Les identifications sont fondées sur de processus primaires inconscients et utilisent des personnes qui mettent en scène la représentation pulsionnelle. A partir de cette prise de conscience des jeux identificatoires que constitue la conjugalité, nous pensons que les partenaires représentent des personnages multiples de la scène basée sur la réalité et se rejoignent autour de projets partagés et conscients.


                  La clinique psychanalytique du couple

                  Plusieurs recherches théoriques de la psychanalyse enrichissent la clinique du couple et à notre avis, cela provient d'une conception de la conjugalité qui influence la subjectivité des partenaires.

                  Parmi les contributions faites par les théoriciens, sur les relations objectales et leur rapport avec le retour de la conjugalité sur la subjectivité des partenaires, le concept d'objet transitionnel nous paraît particulièrement important. D. Winnicott6 développe la notion de l'objet qui permet une "réalité partagée" et suppose l'existence d'une troisième zone du psychisme qui inclut réalité interne et externe. L'objet transitionnel est un phénomène essentiel pour l'activité illusion-désillusion, permettant une acceptation progressive de la réalité externe, une séparation entre "self "et "non ­ self", et le développement de la créativité.

                  Le sujet ne peut s'individuer qu'à partir d'une expérience première de dépendance où il est possible de compter sur l'autre sans s'y perdre.

                  Nous considérons que cette malléabilité dans la structuration du self, cette porosité des limites du " je ", expérimenté lors du transactionnel, permettent la restructuration de la subjectivité. La conjugalité favorise ainsi, de manière privilégiée, l'oscillation entre dépendance et indépendance, différentiation et indifférenciation. Dans la mesure où l'objet amoureux n'est ni réalité ni fantasme, il est transitionnel.

                  Cette recherche nous conduit à souligner l'importance du transitionnel lors de la structuration du couple, qui elle-même réactive le processus illusion­désillusion. Ce dernier phénomène est déterminant pour la dialectique constitutive de l'ensemble conjugalité­subjectivité. Par le biais du transitionnel, le couple gère le dedans, dehors, étant " je " et "non je ", nous et non nous, dedans l'autre et dehors l'autre.

                  W. Colman7 soutient que lorsque la conjugalité est défaillante dans sa fonction d'encadrant psychologique qui facilite le développement des partenaires, le cadre thérapeutique conjugal peut ouvrir une possibilité d'élaboration, ayant pour but la restauration du potentiel thérapeutique naturel de la relation de couple.

                  P. Benghozi8 se réfère au pacte d'alliance conjugal en tant que forme de maillage affiliatif du lien, qui entrecroise et remaille les contenants généalogiques des familles d'origine de chaque partenaire. Le travail clinique avec le couple et la famille n'est donc pas, pour lui, uniquement thérapeutique et ne concerne pas seulement les personnes présentes. Il est également préventif de la répétition sur les générations à venir.

                  Selon S. Freud, le psychisme familial et la conjugalité sont fondés sur le principe de l'homéostasie. A. Ruffiot9 affirme que la dynamique conjugale se base sur un échange régulateur d'énergie psychique. Dans la conjugalité, un psychisme dyadique d'échange entre partenaires s'installe dans leur individualité.

                  Le "moi conjugal" est constitué par un système avec un fonctionnement autonome. Comme "l'appareil psychique groupal" de Kaës10, il permet les situations de conflit ou de crises, provenant non seulement de l'inadaptation de deux personnalités, mais aussi dans certains cas, d'une dynamique inconsciente.

                  A. Eiguer11 fixe comme l'objectif à la thérapie conjugale, une recherche de la circulation fantasmatique qui permettra un nouvel équilibre entre les liens objectaux et narcissiques, avec une diminution des identifications projectives. Le rôle du thérapeute ressemble à la "fonction alpha"12 de la relation mère­nourrisson, et offre un cadre pour les affects et pensées du couple qui permettra leur individuation.

                  La proposition de A. Eiguer, fondée sur la circulation fantasmatique de la conjugalité, permet la restitution à l'autre de ce qui lui a été enlevé, et ainsi lui ouvre la possibilité d'utiliser son potentiel d'élaboration lors de la relation amoureuse, phénomène qui va provoquer des changements dans la subjectivité des partenaires.

                  Selon J. Lemaire13, la conjugalité est fondée sur les aspects archaïques et sur les contenus psychotiques qui sont présents dans la relation amoureuse de chaque partenaire. Lors d'une menace de rupture du lien conjugal, les partenaires se trouvent face à des contenus refoulés, ce qui induit un mouvement de récupération régressif et la perspective d'une restructuration de chaque individu.

                  Dans ce cadre, certains sujets peuvent expérimenter dans la conjugalité, des aspects régressifs qui leur permettront une plus grande autonomie dans d'autres domaines, en particulier dans la socialisation. La conjugalité peut ainsi permettre de cadrer certains troubles de la personnalité et circonscrire des aspects pathologiques.

                  Dans la clinique du couple, nous observons qu'il n'existe pas une unité absolue de l'individu, mais plutôt des échanges entre sujets avec des limites changeantes. Les identifications entre partenaires peuvent être tellement massives, que les sujets peuvent ne plus savoir qui ils sont. Cela revient à faire l'hypothèse que la constitution du couple se fait autour de zones mal définies du soi, voire même du moi. Quand Lemaire parle du soi, il souligne que sa structuration et son organisation continue et permanente le dégagent d'une matrice psycho­culturelle et lui permet le sujet de se différencier. Pendant ce processus d'indifférenciation­différentiation, le sujet se sent attiré par le partenaire ayant les mêmes similitudes, en raison de la porosité de ses propres limites. Les échanges intimes se passent autour de ces porosités, point d'intersection entre les partenaires.

                  Ces considérations étaient notre hypothèse sur l'incomplétude de l'identité du sujet dans la conjugalité et les effets de la conjugalité lors des processus de structuration du sujet.

                  D'un point de vue psychologique, le sujet n'aboutit jamais à une individuation complète et l'espace le mieux adapté pour vivre ses aspects primitifs et non intégrées, est la relation conjugale, familiale, certaines amitiés et les groupes.

                  Dans la clinique conjugale nous pouvons soigner des individus insuffisamment individués par une approche thérapeutique de la symbiose établie entre partenaires. Certains thérapeutes seront tentés par une prescription de thérapie individuelle à cause d'un excès de fusion entre partenaires. Pour J. Lemaire, cela revient à confondre le résultat recherché par une thérapie, avec l'indication thérapeutique.

                  A notre avis, il ne faut pas donner une priorité à la thérapie conjugale par rapport à la thérapie individuelle, mais au contraire, profiter d'un accès privilégié à une mobilisation psychique individuelle dans la conjugalité.

                  Etude de cas : le "je" transformé par le "nous"

                  Pour mieux comprendre l'influence de la conjugalité sur la subjectivité des partenaires, nous avons procédé à une enquête avec douze couples de la classe moyenne à Rio de Janeiro, avec une vie commune supérieure à huit ans et dans la tranche d'age, 34 - 44 ans. Les partenaires dans leur majorité avaient un niveau d'étude universitaire et ont été entendus individuellement. Nous avons choisi d'écouter seulement des couples sans expérience conjugale dans le passé pour éviter les variables qui peuvent intervenir lors d'une reconstitution familiale.

                  Lors du bilan, nous avons défini des catégories d'analyse : "conception de la conjugalité" ; "choix du partenaire" ; "perception du partenaire" ; "auto­perception" ; "attentes sur le partenaire" ; "attentes propres" ; "espace de jeux" ; "espaces d' individualité" ; "projets conjugaux et individuels" ; "perception des influences de la conjugalité sur la subjectivité".

                  Dans la majorité des cas nous avons rencontré des différences significatives entre hommes et femmes. Interrogés sur la conception de la conjugalité, et si l'on tient compte de l'influence des valeurs sociales et culturelles, du vécu individuel, de l'affect et des idéaux associés, les hommes considèrent le "partage" et la "famille" comme étant le facteur déterminant de la relation conjugale, alors que les femmes placent la "complicité" et "l'amour" en premier, même si elles font, également, référence à la famille.

                  Nous pensons que le vécu des couples du groupe témoin, dans le "cycle vital familial" a pu influencer la dimension "famille" lors de la définition de la conjugalité. Tous les couples avaient des enfants, dont dix, des enfants de moins de dix ans. En effet, pendant la période de cycle vital, le souci de l'éducation des enfants est central pour le couple parental.

                  La description des sujets sur "le choix du partenaire" nous a donné des éléments pour comprendre l'origine des processus d'inter ­ pénétration des subjectivités et de soumission du "je" par rapport au "nous conjugal". La réactualisation de la scène dipienne, lors du choix des partenaires, positionne la conjugalité dans la série identificatoire constitutive de la subjectivité.

                  Lors du choix de conjugalité, des différences ont été observées sur les critères entre hommes et femmes. La plupart des hommes valorisent les partenaires qui les aident pour la socialisation, "l'affect" et le "soutien personnel" n'arrivant qu'en deuxième position. Les femmes citent d'abord "l'affinité" puis, en second, le "manque d'affection".

                  Ces données confirment l'hypothèse que les hommes font leur choix amoureux sur un mode anaclitique ou de soutien, alors que les femmes le font par rapport au modèle de choix narcissique. Les femmes ont souligné le "sentiment d'amour" comme moteur pour fonder un couple, ainsi font référence à une idéalisation du partenaire plus importante que les hommes.

                  Nous rappelons qu'une idéalisation du partenaire lors du choix amoureux par les femmes, et à la différence du choix masculin, ne signifie pas un choix régressif et immature. Ces deux trajectoires indiquent des différences lors de la trame identificatoire du couple, différences qualitatives par rapport au partenaire faisant référence à des changements dans la structure subjective.

                  La "perception du partenaire" et "l'auto­perception" nous offrent des éléments sur le processus de redéfinition de la subjectivité à partir de la conjugalité dans le jeu projectif­introjectif. L'impossibilité d'avoir le même objet de désir que l'autre, oblige les partenaires à essayer d'élaborer des aspects primitifs, en vue de la stabilité conjugale, à travers d'accords et de pactes inconscients qui sont déterminants pour la place de chacun ainsi que leur rôle dans le couple.

                  Nous pouvons observer que, dans la "perception du partenaire" et "l'auto­perception", aussi bien les hommes comme les femmes cherchent la complémentarité. La plupart des sujets ont identifié les hommes comme ceux qui introduisent le rationnel dans la conjugalité, et les femmes, le relationnel. L'idée de la femme identifiée à l'affect et l'homme au rationnel font encore partie de l'imaginaire social.

                  Passant sur les thèmes de "l'attente vis à vis du partenaire" et de "l'attente propre", il ressort l'illusion de complémentarité, associée à une image de force du couple conjugal. Nous sommes confrontés alors à une reformulation des idéaux de chaque individu dans la conjugalité, qui tient en compte l'accomplissement des besoins affectifs primitifs et des aspirations fusionnelles.

                  Les hommes ont manifesté un besoin affectif plus direct, alors que les femmes ont tendance à manifester leur besoin affectif à l'intérieur de la relation conjugale. Nous pensons que les hommes pressentent leur demande à niveau narcissique, alors que les femmes, la plupart du temps, cherchent une sublimation par l'amour. Pour les femmes, c'est la relation amoureuse qui les comble affectivement et non l'objet­partenaire.

                  La possibilité d'avoir un "espace" de "jeux" dans la conjugalité est la preuve du potentiel du transactionnel dans la relation amoureuse. Lors de cet espace transactionnel, les subjectivités des partenaires se structurent et circulent entre le "je" et "l'autre" Dans cette dimension de la conjugalité nous pouvons toucher les possibilités d'expression de la creativité des partenaires et la flexibilité de la structure conjugale. La plupart des sujets ont donné une grande importance à cette dimention, la mettant en rapport avec la stabilité de la relation, ainsi que l'expression des certains aspects du "je".

                  Les "projets", aussi bien "individuels" que "conjugaux" sont considérés par les sujets comme une articulation des idéaux des partenaires. Ces projets mobilisent la capacité de représentation à deux, permettant des restructurations subjectives à chaque partenaire. La possibilité de reformulation de ces projets communs facilite l'élaboration de l'idéal du moi conjugal.

                  En cherchant à approfondir cette dimension lors de nos entretiens, nous avons constaté que ce sont les hommes qui, bien souvent, réalisaient leur projet dans le couple. En effet, la plupart du temps, leurs idéaux ont été privilégiés lors de la constitution de l'idéal conjugal, ce qui peut s'expliquer, en général, par la plus grande idéalisation du partenaire par la femme, et qui peut conduire à un sentiment de frustration de ces dernières, dont la vie professionnelle apparaît moins épanouie.

                  Le maintien des "espaces d'individualité" dans la conjugalité illustre le degré de discrimination entre partenaires et fait appel à la capacité de différentiation du moi des sujets. La majorité des sujets a valorisé le maintien de l'individualité dans la relation de couple, et même si le discours des femmes soutient cet espace d'individualité, ce sont les hommes qui sont identifiés comme en profitant le plus du fait de leur vie professionnelle.

                  Dans le discours des sujets, le maintien de l'individualité est associé à un potentiel de réalisation et d'épanouissement. Les espaces d'individualité sont aussi reconnus comme étayant le processus d'individuation. Et dans la conjugalité, ils conduisent à la reconnaissance de l'altérité du partenaire.

                  Dans les témoignages sur la "perception" des influences de la subjectivité sur la "conjugalité", les changements individuels sont vécus comme ayant été facilités par la conjugalité. Dans une grande majorité des témoignages, les changements subjectifs ont été considérés comme résultant du lien entre partenaires qui permet une reconnaissance de la relation d'échange intersubjective. Dans peu de cas, les changements ont été perçus comme négatifs ou vécus                   comme une soumission d'un partenaire vers l'autre.

Notre question de départ est importante par rapport à la clinique du couple. Nous pensons que la psychothérapie conjugale analytique cherche l'assimilation des aspects primitifs non élaborés par les partenaires, et ce, au­delà de la résolution des conflits conjugaux.





Notes


1. FREUD, S. (1914) " Sobre o narcissismo : uma introdução", ESB, Rio de Janeiro, Imago, 1985 "Sur le narcissisme: une introduction".

2. EIGUER, A. "La thérapie familiale psychanalytique", Paris, Dunod, 1983.

3. LEMAIRE, J. " Du je au nous, ou du nous au je ? Il n'y a pas de sujet tout constitué", Paris, Dialogue, 4, 1988.

4. FREUD, S. (1921) "Psicologia das massas e análise do ego", ESB, Rio de Janeiro, Imago, 1985 "Psychologie collective et analyse du moi".

5. FLORENCE, J. "As identificaçoes", in MANNONI, M.(org.), As identificaçoes na clínica e na teoria psicanalítica, Rio de Janeiro, Relume ­ Dumara,1994.
"Les identifications" in MANNONI, M. "Les identifications en clinique et dans la théorie psychanalytique.

6. WINNICOTT, D. (1965) "Família e o desenvolvimento individual", São Paulo, Martins Fontes, 1993. " Famille et développement individuel".

7. COLMAN, W. "Marriage as a psychological container" in RUSZEYNSKI, S.(org.) Psychoterapy with couples, London, Karnak Books, 1993 "Le mariage comme un cadre psychologique". "Psychothérapie de couples."

8. BENGHOZI, P. " Trompe l'amour: des transactions familiales incestueuses au remaillage des liens généalogiques", Paris, Dialogue, 1, 1997.

9. RUFFIOT, A. L. "Thérapie psychanalytique du couple", Paris, Dunod, 1984.

10. KAES, R. (1976) " L'appareil psychique groupal", Paris, Dunod, 1976.

11. EIGUER, A. " Les deux strates du transfert en thérapie psychanalytique de couples", Paris, Dialogue, 1, 1987.

12. BION, W. (1961) "Experiências com grupos: os fundamentos da psicoterapia de grupo", Rio de Janeiro, Imago, 1975. "Expériences avec des groupes : l'essentiel en psychothérapie de groupe".

13. LEMAIRE, J. "Le couple : sa vie, sa mort, Paris, Payot, 1979.


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