|
|
||||||||
|
|
VOYAGE AU CENTRE DE LA MÈRE :
SUBLIMATION OU ÉCRIT EN FOLIE
La fiction
Allongée sur le dos, énorme et le ventre en forme de globe terrestre, Madeleine Kremer est prisonnière d'un monstrueux ftus qui s'acharne à ne pas vouloir naître. Ainsi pour Louis, le Divin Enfant de Pascal Bruckner1, la perte du premier Objet n'aura pas lieu. Faire l'économie de la « séparation », telle est la décision prise par ce bébé exceptionnel dont la mère refusant la condition historique où l'attente implique que l'avenir n'est pas le présent a eu l'idée de brûler les étapes et de l'instruire dès ses premiers mois de gestation. Son désir se réalisera grâce à l'aide d'un gynécologue exalté, aussi désireux d'impressionner ses collègues que d'atteindre la célébrité. Louis a donc ingurgité, en compagnie de sa sur jumelle et au moyen d'appareils électroniques perfectionnés, tout aussi bien les mathématiques, la philosophie que les sciences naturelles. Et par ce pouvoir de communiquer avec le monde extérieur, il est entré en contact avec l'existence de la maladie, de la souffrance et de la guerre. Pourquoi opter pour une telle existence, alors que le sanctuaire maternel offre tant de possibilités ? Naître ou ne pas naître, telle est donc la question que pose ce «Titan du savoir ». Sa jumelle Cécile, qui décide quant à elle de « sortir », y perdra d'ailleurs la mémoire et ensuite totalement la raison.
Sur le plan formel, ce roman est parfaitement structuré et se lit très facilement. Construit de façon linéaire, il ne relève pas plus de la nouvelle écriture que de la science fiction qui nous projette dans l'avenir comme le fait le Voyage au centre de la terre de Jules Verne. Le récit de Pascal Bruckner nous fait plutôt effectuer un retour en arrière dans un voyage au centre de la Mère. Nous ne pouvons pas non plus parler à son sujet de littérature fantastique au sens que lui donne Todorov, c'est-à-dire un récit dans lequel s'insèrent des moments d'une « inquiétante étrangeté ». Tout au plus pouvons-nous définir cette fiction comme une fantaisie délirante, car fondamentalement, il s'agit d'un véritable écrit en folie qui déjoue tout notre appareil de références : ce qui est là nommé n'existe pas. Aussi Louis, après avoir atteint une célébrité mondiale et s'être mesuré avec les plus grands savants du monde, rivalisera-t-il, dans son délire, avec Dieu lui-même. Le Divin enfant n'est pas un récit de psychotique comme on parle des Mémoires du président Schreber, par exemple, mais un texte à teneur délirante. Ce qui m'amène à poser la question suivante : si le délire est un montage de langage qui n'a pas de corrélat de réalité, et construit sur un vide2, l'écrit délirant peut-il prétendre à la « visée sublimante » dont parle Lacan dans son Séminaire sur l'Éthique de la psychanalyse3 de la même façon que peut le faire le récit érotique en vertu de la nouvelle formule lacanienne de la sublimation ? Ou doit-on plutôt parler de psychose dans le texte comme il est coutume de le faire ? Je propose ce questionnement tout en mettant à l'épreuve l'affirmation de Lacan sur la valeur sublimatoire de l'érotisme ; le tout, en demeurant convaincue, avec Serge Leclaire, qu'une articulation théorique, née d'une expérience vécue et j'ajoute fictive , «...ne peut être féconde que dans la mesure où elle met à l'épreuve une hypothèse de travail »4.
Le sublimé
Dans Problématique III, parution qui venait rendre compte d'un séminaire de deux ans sur la sublimation et le vide théorique qui l'entoure, Jean Laplanche finissait par parler d'un concept « particulièrement irritant » dont, ajoutait-il, il y aurait peut-être lieu de nous « débarrasser »5.
Pourtant dans un autre séminaire, celui de Jacques Lacan sur l'Éthique de la psychanalyse, offert quelques années auparavant, ce même concept était reconsidéré et réarticulé. Lacan y proposait une définition formulée de la façon suivante : « Sublimer c'est élever l'objet à la dignité de la Chose». La Chose, elle-même empruntée au das Ding freudien de l'Esquisse6, étant le moment où se produit chez l'enfant la perte initiale et à jamais comblable du premier Objet d'amour qu'est la mère. Ainsi das Ding constitue-t-il à la fois le lieu de départ du pulsionnel et celui de la quête d'une jouissance impossible : « La Sublimation pour attendre la jouissance. Avec la pulsion » écrira Lacan au tableau dans son Séminaire D'un autre à l'Autre7. Tout comme la jouissance, la Chose que l'objet doit atteindre dans la sublimation est, en fait, inaccessible.
Aux théoriciens qui, par ailleurs, parleront d'une désexualisation de la pulsion dans la sublimation, Lacan répondra : « Et voilà pourquoi votre fille est muette » ; cette « opération » ne pouvant s'effectuer sans qu'il y ait compromis symptomatique. Or, selon la formule lacanienne, l'objet de la sublimation est sexué par son inscription dans la dynamique du désir qui est lui-même, comme on le sait depuis l'Esquisse, force en mouvement ; et sexué quant à son but qui est la poursuite d'une Jouissance impossible. De sorte que l'objet qui s'élève, ou qui se laisse entraîner vers la Chose éternellement manquante, ne répond plus à quelque reconnaissance sociale que ce soit. Re-sexualisé, cet objet s'inscrit dans une quête de Jouissance individuelle et ne correspond plus nécessairement à un enrichissement collectif. Il s'agit toujours d'une question d'éthique mais d'une Éthique du Sujet de l'inconscient ; et c'est là, selon moi, que se situe l'essentiel de l'apport de Lacan au concept de sublimation.La Chose voilée
Si la Chose primordiale est vacuole, vide qui se présente comme « nihil » mais non comme négation, si elle est ce qui du Réel « pâtit » du signifiant, comme le veut Lacan, les signifiants, soit les représentations - Vorstellungen - sont amenés à contourner son Vide ; car ce vide est opérant. D'où la possibilité d'une création ex nihilo. La difficulté avec la Chose cependant, c'est qu'elle demeure mystérieuse, toujours dissimulée derrière un leurre, un trompe-l'il. Ce qui fait dire à Lacan que si « elle n'était pas foncièrement voilée, nous ne serions pas avec elle dans ce mode de rapport qui nous oblige comme tout le psychisme y est obligé à la cerner, voire à la contourner, pour la concevoir[...] elle se présente toujours comme une unité voilée»8.
Comment peut-on concevoir quant à nous, à partir de ces énoncés, une écriture qui représenterait l'irreprésentable ? Comment le signifiant écriture peut-il dire l'indicible de das Ding autrement qu'en contournant le Vide essentiel, selon Lacan, à toute sublimation ? Comment la lettre et le mot peuvent-ils symboliser ce qui du Réel ne peut que se contourner de la même façon que la vérité ne peut que se mi-dire ?Le Souverain Bien et l'érotisme
Si la Chose se constitue au moment de la première rencontre de l'enfant avec le «Nebenmensch » qu'est la Mère et que ce moment de rencontre est paradoxalement marqué par une coupure, une vacuole, le « Souverain Bien » participe à la fois de l'étrangeté, de l'interdit en même temps qu'il est pulsion d'un désir en mouvement et provenant d'une demande impossible à combler. Il me semble alors que la fiction qui met en scène la quête de l'Objet-Mère mère symboliquement représentée ou évoquée explicitement dans l'énonciation soit celle qui puisse le mieux illustrer la pensée lacanienne. En ce sens, le récit érotique n'est-il pas celui qui se joue avec le plus de justesse de cette unité « voilée » dont est recouvert das Ding ? Puisque qu'alors l'écriture, comme dans l'amour courtois, contourne l'objet-femme pour qu'apparaisse en anamorphose l'inaccessible Jouissance. Tout en conservant son droit à la sublimation, puisque, toujours selon Lacan : « Le jeu sexuel le plus cru peut être l'objet d'une poésie, sans que celle-ci en perde pour autant une visée sublimante.»9
Or quand il s'agit des énoncés de Lacan, c'est vers l'écriture de Bataille qu'on est tout de suite entraîné. Et à cet égard, son roman Ma Mère est exemplaire. Madeleine étant cette femme-mère et putain qui amène effectivement le désir de son fils Pierre à contourner son Vide. Car Ma Mère n'est pas un roman de l'inceste ; tout au plus s'agit-il d'un contour de l'inceste. La mère et le fils ne se rejoindront vraiment qu'à travers Réa la partenaire sexuelle de Madeleine qui deviendra la première partenaire de Pierre : « Ma mère et moi, nous inclinâmes ensemble sur Réa qui buvait entre nous. Notre plaisir avait été d'autant plus grand que seuls à ce moment notre silence et la congestion du visage le trahissaient »10. Plus loin il ajoutera : « Si nous avions traduit ce tremblement de notre démence dans la misère d'un accouplement, nos yeux auraient cessé leur jeu cruel ;(...) nous aurions perdu la pureté de notre impossible »(T.IV, p.235). Par une sorte de mise en abîme, c'est d'ailleurs de cet impossible que naîtra, à l'intérieur même du roman de Bataille, une autre fiction : « Elle (la mère) a toujours dans mon esprit la place que marque mon livre» ajoutera Pierre. Dans ce nouveau texte, le corps de Réa se dessine comme le trait-d'union qui à la fois sépare et unit Pierre et Madeleine en un seul mot.
Ce n'est pas non plus un hasard si les autres héroïnes de Bataille amènent le narrateur à contempler leur Vide. On connaît l'insistance de Madame Edwarda à faire voir ses « guenilles » en « maintenant haut une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente...Je suis fou, dit le narrateur - Mais non tu dois regarder : regarde !»(T.III,pp.20-21) ; scène pendant laquelle l'hallucination, la folie, Dieu et la jouissance se confondent. Éponine, au sommet de la tour de l'église, en fait autant en laissant le vent soulever son manteau sous les yeux de l'abbé C, pendant que ce dernier, les bras au ciel et le visage émerveillé, reste « la bouche ouverte ». Sa raison s'égare et il ne s'en remettra pas(T.III,pp.254-265). Ou encore, Marie dans Le Mort : « Regarde, dit-elle, je suis belle. Accroupie, le con au niveau de la tête du monstre, elle en ouvrit ignoblement la fente »(T.IV, p.47). Cette vision est suivie d'une perte d'équilibre et d'une chute qui les fait s'étendre ensemble sur le sol.
Ainsi, le regardant est-il pris à chaque fois dans une sorte de délire immédiat qui provoque des actes manqués. Moments précédés d'extases et de perte de l'esprit chez des sujets qui sont mis en position de « voyure » et captés dans ce « sa-voir » inconscient dont parle Julia Kristeva au sujet de l'écriture souveraine de Georges Bataille11. Un « ça » à voir en somme, et qui ramène au circuit de la pulsion scopique. Dans son point de retour, la pulsion partielle convoque métonymiquement le Sujet dans le champ de l'Autre, de l'inaccessible premier Objet. De la même façon que le fait le chevalier poète de l'amour courtois qui magnifie la femme pour qu'apparaisse en anamorphose la Jouissance interdite : «...dans l'achèvement de son interrogation sur son désir, écrit Moustafa Safouan, le sujet est regard.[...] Regard dirigé vers le Monde mais qui n'y voit qu'apparence ou qui y voit toujours Autre Chose, sans qu'aucune réponse lui vienne, dans le visible, à la question de la Chose.»12Avant d'en arriver à son Divin Enfant, Pascal Bruckner a, lui aussi, mis en scène cette quête de l'impossible, de la création autour du Vide à la source de l'écrit comme de toute sublimation. Cet autre roman, qui a pour titre Lunes de fiel, fait le récit du voyage tout à fait particulier qu'entreprennent Béatrice et Didier, un jeune couple qui, porté par la mer, part à la quête de l'Inde. Ils n'y arriveront jamais. Cette fiction se dessine d'ailleurs comme un leurre ; tout n'est que simulacre, la mer-mère ne se laissant voir encore une fois qu'en anamorphose. En arrivant dans leur cabine, Didier remarque aussitôt le hublot : « ...j'ai toujours trouvé un charme particulier au hublot : le charme de tout voir sans être vu. C'est le petit trou de la serrure où l'on va surprendre les secrets de la mer, un face-à-face sans danger avec le monstre salé, un bon tour joué à l'adversité des éléments liquides. L'immensité a besoin d'être abordée par cette lucarne, encore plus émouvante quand elle est encadrée de rideaux et donne à la cabine l'allure d'une maison de poupée »13. Le générique du film que Polanski tire de ce roman se lit à travers un hublot. La dimension du secret propre au récit brucknerien se trouve ainsi souligné sur le plan cinématographique. Ainsi vue par le « trou de la serrure », la mère offrira une image floue, toujours à découvrir et/ou à imaginer. L'Inde, cette «Mother India » celle qui fera l'objet d'une autre quête dans Parias n'en demeurera que l'ultime reflet, que l'inaccessible illusion. Aussi Franz, qui forme avec Rebecca l'autre couple du roman, lancera-t-il à la toute fin, en cherchant à persuader Didier de l'aspect trompeur de l'Inde : « Faites-en donc un livre». C'est déjà ce qu'on peut lire dès le début dans les paroles de Didier ? : « J'allais en Inde avec la certitude d'impressionner et la crainte de n'être pas compris. Je me promettais de faire de belles phrases, repassais des citations, des phénomènes bizarres dont j'escomptais que leur seule étrangeté me ferait honneur. Son désir en dérive lui faisant presque aussitôt ajouter : « Le mirage oriental n'était pas encore fissuré mais j'avais déjà le sentiment d'avoir changé de route sans pouvoir désigner l'instant exact où se situait le dévoiement»(p.66).
L'érotisme de Lunes de fiel, plus scatologique que celui des récits batailliens, amène les protagonistes à contourner toujours de plus en plus près la Chose primordiale : «...j'aurais voulu, dit Franz, m'asseoir les jambes ballantes au bord de cet orifice et observer minute par minute l'évolution de ce madrépore géant, enregistrer chaque palpitation, chaque respiration de ses pétales inondés d'un nectar irrésistible »(p.33, souligné par moi). Or beaucoup plus qu'un crustacé métaphorisé, le mot « madrépore » désigne étymologiquement deux choses : madre pour « mère» et poro pour « pore». De sorte que ce qui est observé ici, c'est le pore de la mère et son orifice qui répand d'ailleurs un « nectar irrésistible ». Plus loin, Franz colle sa bouche au « cratère » de Rebecca pour devenir le témoin « des mystères de son dedans » et vivre « de la vie de ses parois ventrales, de son tissu musculaire, de ses battements de cur »(86). Ce qui finira par faire dire à Rebecca : « Tu feignais de respecter la femme en moi, tu ne vénérais que des orifices» (178). Le facteur commun du « a » étant « lié aux orifices du corps », comme le précise Lacan dans son Séminaire RSI14, le Sujet du désir ne se trouve-t-il pas encore là convoqué ?Au-delà de das Ding
Toujours dans son Séminaire sur l'Éthique de la psychanalyse, Lacan affirme qu'il n'est possible de parler de pulsion de mort qu'à la condition de la concevoir comme pulsion de destruction. Le Vide qui en résulte amenant d'autres signifiants à le contourner ; d'où la création ex nihilo. Il me semble cependant qu'il y a là contradiction avec la Chose autour de laquelle tourne tout le propos de Lacan sur la sublimation : « Le Souverain Bien n'existe pas, écrit Moustafa Safouan, « la Mère est interdite », et plus loin il ajoutera : « ...c'est à l'agonie que la Chose nous appelle »15. Le désir, pris dans la dynamique d'une demande qui le condamne à ne jamais trouver de satisfaction, cherche à entraîner son Sujet vers l'au-delà, c'est-à-dire dans la mort. La mère, écrit aussi Serge Leclaire, en exposant de façon fort poétique le cas de Philon dans Démasquer le réel : « C'est l'endroit édénique de plusieurs fantasmes, le séjour merveilleux des voyages imaginaires, le sanctuaire qui est au cur de multiples enceintes fortifiées, celui qu'on ne peut violer qu'en risquant la mort »16. C'est ce même désir de l'impossible « sanctuaire » qui fera dire à Jérôme, un autre analysant : « Et si je n'étais pas né ? »17. Si , effectivement, la naissance n'avait pas lieu, il n'y aurait pas cet interdit d'un retour impossible. Mais n'y a-t-il pas une différence entre la pulsion de destruction et la demande qui pousse le désir dans la quête du Paradis perdu ? Dans le second cas, le manque est primordial, la perte est initiale et la pulsion n'a pas à détruire pour que d'autres signifiants tournent autour du Vide ainsi créé. À son sujet, peut-être vaudrait-il mieux parler d'une « tendance » à un retour à l'équilibre premier que d'une pulsion de destruction. Encore que cette « nostalgie d'un bonheur indicible, d'une jouissance exceptionnelle et parfaite »18 nous laisse croire que s'il y a retour à l'équilibre, cet équilibre n'a rien à voir avec la notion d'inanimé. On verra que le Divin enfant, tout installé qu'il soit dans l'enceinte maternelle est au contraire fort animé et doté d'une énergie exceptionnelle.
Quoi qu'il en soit, alors que le Vide primordial de la Chose amène les signifiants à la contourner, la pulsion de destruction détruit pour qu'autour du vide qu'elle laisse viennent graviter d'autres signifiants. Cette dernière pulsion opérant un re-commencement, alors que la poursuite de la Chose constitue l'origine de la chaîne signifiante : «Au commencement était le Verbe » dit Lacan, « ce qui veut dire, le signifiant »19. Sans doute est-ce pour cette raison, qu'explicitant sa pensée sur la sublimation, il parle de la Chose comme « ce champ où se projette quelque chose au-delà, à l'origine de la chaîne signifiante », pour revenir aussitôt à son premier exemple emprunté à l'amour courtois, c'est-à-dire à la Dame inaccessible autour de laquelle tourne le désir du chevalier-poète, tout comme celui du narrateur-regardant des fictions batailliennes et brucknériennes.Naître ou ne pas naître
Si le récit érotique est celui qui cerne au plus près das Ding, il ne faut pas oublier que l'érotisme, et plus précisément chez Bataille, est basé sur l'interdit : « La vie sexuelle de l'homme a pris forme à partir du domaine maudit, interdit, non du domaine licite » écrit-il (T.VIII, pp.107-108). Or ce n'est que parce qu'elle est interdite que la Mère, comme Souverain Bien, peut être à l'origine de la chaîne signifiante. On sait par ailleurs que c'est au niveau de la demande que se situe la dynamique de la Chose, la demande en tant qu'elle cherche à combler le manque d'amour qui, même quand le besoin est satisfait, demeure. La demande étant la forme première de la parole, l'enfant, sans elle, ne peut pas entrer dans l'ordre du signifiant. Parce que la Mère est interdite, l'être parlant peut préserver le champ de la demande car, écrit Moustafa Safouan : « La Chose est coupure. Coupure d'avec le bien, mais aussi lien de recherche avec le monde ».20
Pour le Divin enfant de Pascal Bruckner, l'interdit est mis en échec et cette première traversée de la mère qu'est la naissance ne se fera pas. Et c'est parce que ce fantasme écrit joue sur le refus de l'interdit qu'il peut nous intéresser ici. Après tout, si le désir le plus refoulé de l'homme est son désir de la Mère, une fiction qui met en scène l'accès à cette Jouissance montre une fois de plus que la fiction est porteuse de vérité tout en permettant de mettre à l'épreuve « l'hypothèse de travail » dont j'ai parlé plus haut. C'est dans l'au-delà de ce fantasme que ce récit nous convie, au cur même de l'impossible dont on ne peut que parler, nous le représenter étant impossible. Comment par ailleurs mettre à l'épreuve quelques théories psychanalytiques sur la sublimation si, dès le départ le «cas», bien qu'étant symboliquement marqué par l'écrit, n'a d'existence comme sujet que virtuelle. Louis a tout de l'humain accompli : une intelligence remarquable, de très nombreuses connaissances, une sexualité déjà fort développée et même exceptionnel pour un bébé. La seule difficulté, c'est qu'il n'est pas né et qu'il s'obstine à ne pas vouloir sortir de l'enceinte maternelle. Ce qui fera dire à la psychanalyste consultée sur son refus de naître : « Et son dipe ? Comment va-t-il faire sa triangulation dipienne s'il reste coincé chez sa mère ?»
L'Éden en délire
C'est par la parole que l'enfant rentre dans l'ordre du symbolique ; mais, alors que son acquisition au langage ne commence que vers dix-huit mois, pour les jumeaux, cet apprentissage s'est fait d'un seul coup. Louis, de l'intérieur du ventre maternel, communique avec le monde entier. Aussi, dans une langue châtiée qui tient plus de la rhétorique que du gazouillis du nouveau-né répond-il aux savants docteurs qui cherchent à le persuader de sortir: « Je ne suis pas comme les autres. On naît pour apprendre à parler mais, si l'on arrive à parler dans l'utérus, à quoi bon naître ?»(p.66) Il restera donc chez Maman et la tétera de l'intérieur après avoir, entre autres, percé un trou minuscule dans sa paroi gastrique pour aspirer, comme on gobe un uf, les aliments prémâchés par elle. Le tout, sans avoir à se soucier de l'objet petit « a » ; et la séparation n'ayant pas lieu, l'objet transitionnel n'existera pas davantage. Si bien que ce « Loupiot Fulgurant », persuadé que « la naissance est la première victoire de la mort » se constituera son propre univers dans un Paradis non perdu. À défaut d'espace, il aura le confort ; sa pièce tenant à la fois de la ruche, « de la cabine de paquebot » et du berceau.
Mais si la mère n'est plus interdite, qu'advient-il de ce premier Objet dont parle Freud dans l'Esquisse, cette personne spatialement proche qui occasionne la perception ? Si la Chose qui fait l'objet de ma présente réflexion se constitue au moment précis de la séparation d'avec le Nebenmensch, dans la fiction de Bruckner, ce moment n'existe pas. Le Vide est comblé par le Même et le signifiant perd tout autant son origine que son but. Louis, ce protagoniste héros des mécontents et des insoumis ne serait donc plus qu'un mot en jeu, un pastoureau « menu comme une virgule dans le grand texte de l'univers »(p.101). Hors-signifiant lancé à la dé-rive dans une fiction en dé-lire, il n'est même pas un nom propre, tout au plus un «reste» impossible à symboliser bref : un fragment de Réel. Nous savons pourtant que la fiction, comme le délire, possède sa propre articulation, constitue son propre univers. À plus forte raison la fiction délirante. Alors, posons la question : « et le Père ?»
Le Père-dupé
À la première fonction du père qui est celle de géniteur, Oswald Kremer a tout juste droit, car après avoir attendu une demi-année avant de pouvoir consommer son mariage, il rendra visite deux nuits de suite à Madeleine, puis n'osera récidiver, découragé par sa froideur. Ce qui n'empêche pas sa femme de se retrouver enceinte et de faire de lui le père d'un enfant qui ne veut pas naître. Si la semence a été laborieuse, la récolte le sera encore plus et il aura beau se traîner chaque matin devant le ventre de Madeleine et admonester le petit en lui enjoignant de sortir au grand jour, le fils ne prendra pas la peine de répondre : « Une mère encore, cela sert à vous porter, à vous héberger. Mais un père ? Quelques gouttes de semence lâchées au hasard donnent-elles le moindre droit ? », se dit Louis (p.73).
Curieusement cependant, la maternité prolongée de Madeleine la rapprochera d'Oswald qui l'entoure de tendresse et d'attention. Si bien que le Divin Enfant aura lui aussi à subir la scène primitive. Mais le petit Louis n'étant pas le petit Hans, le père n'en sortira pas si facilement. Tapi dans la grotte maternelle, Louis est tout de suite mis en présence des secrets d'alcôves de ses parents et, à l'intrus qui trouble le repos de ces lieux enchanteurs, il réservera une correction radicale en enserrant, le moment venu, le « membre » paternel de son cordon ombilical (p.130). L'agent de la castration se trouvant lui-même menacé de castration à moins de jurer de ne plus jamais revenir salir maman de ses «insinuations ». Comme l'avait prévu la psychanalyste, la triangulation dipienne ne se fera pas ou alors ce ne sera plus le fils qui devra renoncer à la mère, mais le père. On sait que lorsque le signifiant du Nom-du-père est forclos, il fait retour dans le Réel sous forme de délire. Ce ne sera donc pas étonnant de voir le Divin Enfant faire face à Dieu lui-même : « Louis, ton babillage Me fatigue. Conduis-toi en gentleman. Fais plaisir à ta maman: quitte-la. N'abuse pas des lois de l'hospitalité. » lui dit Dieu. Mais Louis, défiant la loi du père des pères lui répondra simplement : « Non !» (p.81). Quand le Président Schreber affirme : «...le droit de railler Dieu n'appartient qu'à moi seul, tout autre en est exclu »21, il ne prévoit pas la venue du Divin Enfant. Le « Gnome caustique » ne sera pas plus impressionné quand on proposera à Madeleine de le soumettre à un grand oral en Sorbonne. L'événement a lieu dans le Grand Amphithéâtre devant un aréopage de philosophes internationaux et bien sûr, il les émerveille tous. Au président du jury qui, très ému lui demande: « - Qui êtes-vous, Louis Kremer ? Ange ou Démon, génie ou imposteur ?» le « Logos incarné» répondra : « Permettez-moi de vous dire, chers frères humains, que je suis le fruit d'une mutation unique. Dès le stade de la cellule, je savais où j'allais. Peut-on même soutenir que j'ai été conçu au sens propre du terme ? J'en doute. N'étais-je pas toujours déjà là »(p.93). N'y a-t-il pas là projection sur le point mythique de l'origine ?Du manque à la mort
Omniprésent dans la maison maternelle, blotti dans cette abîme de chaleur et de béatitudes, Louis ignore la Loi ou plutôt, établi son propre système législatif. Son omnipuissance se renforçant d'une omniscience - il a lu plus d'un million de volumes - il constitue à lui seul une armée, un gouvernement, une nation. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur et titulaire de l'ordre du Mérite. Admis à titre exceptionnel à l'Académie française, il se voit attribuer le prix Nobel toutes catégories en plus d'être nommé docteur honoris causa d'une demi-douzaine d'universités. Fondateur de l'Église du Divin Enfant pour laquelle travaillent des dizaines de milliers de personnes de par le globe, il prend l'habitude de parler de lui à la troisième personne et de « se mettre une majuscule en toute occasions »(p.164-165). Peut-on imaginer Jouissance plus parfaite ? Ce serait peut-être le moment de parler, au sujet de ce roman, d'une fiction qui agirait au cur même de la Chose et viendrait, selon la formule de Chantal Maillet, sertir le Réel de symbolique22. D'ailleurs, Louis ne serait-il pas le représentant par excellence de das Ding, lui qui n'apparaît jamais que de façon « voilée »(p.108) ou « floue ». Toujours soustrait au regard, comme la Chose, on ne peut que le contourner : «Chacun voulait le toucher, le féliciter, et comme l'image de Louis sur l'écran était floue le petit ne voulait pas que l'on voie son visage on le suppliait de sortir au moins sa menotte ou son peton du ventre de sa maman pour avoir un contact avec lui »(p.93).
Théoriquement, cela voudrait dire que le Divin Enfant est à l'origine même de la chaîne signifiante. Par ailleurs, si le Christ connaît la tentation dans le désert, le Divin Enfant sera tenté au cur même de son paradis, dans une confrontation à l'altérité avec la « rencontre » sur vidéo cassette (projetée sur l'utérus maternel) de la danseuse Lucia qui bouleversera toute sa vie de ftus révolté. Comme si la folie, rencontrant l'interdit, se faisait forte de transformer l'écrit délirant en récit érotique et Louis, qui jusque-là semblait n'avoir plus rien à désirer, se réinscrit en quelque sorte dans la dynamique du désir et de la demande. S'il est à l'origine de la chaîne signifiance, son désir continuera sa poursuite de das Ding. Sur l'écran, une superbe femme-objet l'interpelle, l'invitant à contourner son Vide au même titre que le font les héroïnes batailliennes: « Petit moucheron, si tu pouvais renifler mon buisson ardent et me boire à la source[...]Si tu voulais seulement te rouler sur mes pétales inondées, t'enfoncer doucement dans ma porte béante! Viens, mon bébé, te perdre en moi, qu'est-ce que tu attends ?» Malgré son refus du monde, Louis participe de ce monde et ainsi entraîné par un désir impossible, il ira vers sa fin, jusqu'à son total anéantissement. Un ftus de cinq ans ne peut plus sortir de la prison maternelle, il ne peut plus que se désintégrer, devenir un « moutard ratatiné », un « dieu déchu », un « petit parasite ».
Étrangement cependant, continuera de veiller à l'intérieur de Madeleine désormais redevenue femme, une « entité microscopique » guidée, telle la pulsion de mort, par : « un seul désir, détruire, un seul fanal, la haine, la haine, la haine »(p.244).C'est en somme la mort que l'écriture de ce roman de Bruckner met en scène. La mort dans ses deux extrémités. D'abord le refus de naître du Divin Enfant, ce qui signifierait normalement que das ding n'a pas lieu et que, par conséquent, la chaîne signifiante est abolie à sa source même. Paradoxalement cependant et c'est là que toute cohérence nous échappe alors que Louis n'est pas né, non seulement meurt-il, mais il disparaît après s'être inscrit dans la dynamique du désir et de la demande. Le récit qui jusque là était en folie se fait érotique et Lucia, mettant Louis en face de son Vide, le met également en face de l'impossible Jouissance. Ce sera d'ailleurs ce désir, cette Jouissance impossible qui, parce que non sublimée, l'entraînera jusque dans l'au-delà. Le Divin Enfant demeurant tout à la fois sujet-pour-la mort et sujet-toujours-déjà-mort. Quant à savoir maintenant s'il est possible de reconnaître au texte délirant son droit à la sublimation de la même façon qu'on peut le faire du récit érotique, il semble que tout au moins en ce qui conserne le roman de Bruckner si le potier façonne son vase autour du vide, l'écrit en folie construit quant à lui son récit autour du non-sens et de la mort, du non-sens de la mort.
Ottawa, le 25 février 2000
Notes
1 - Pascal Bruckner, Le Divin Enfant, Paris, Seuil, Points, 1992, 262 p. Pour les passages tirés de ce roman, j'indiquerai le numéro de la page entre parenthèses après chaque citation .
2 - Jacques-Alain Miller, « La psychose dans le texte de Lacan », in La psychose dans le texte, Analytica 58, Paris, Navarin, 1989, p.135
3 - Jacques Lacan, Séminaire livre VII, L'éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, 375p.
4 - Serge Leclaire, Démasquer le réel, Paris, Seuil, 1971, p.155
5 - Jean Laplanche, La sublimation, Problématique III, Paris, PUF, 1980, 256p.
6 - Sigmund Freud, Aus Den Anfangen der psychoanalyse, London, Imago Publishing Co., Ltd, 1950, pp.414-415. Dans La Jouissanse prise aux mots ou la Sublimation chez Georges Bataille, j'étudie de façon assez exhaustive le concept de Sublimation chez Lacan et je présente une version originale de ce passage de l'Esquisse.
7 - Jacques Lacan, Séminaire D'un autre à l'Autre, (inédit), 1968-69, p.232
8 - Séminaire VII, op.cit., p.142
9 - Ibid.., p.191
10 - Georges Bataille, Ma Mère, uvres complètes, tome IV., Paris, Gallimard, 191971, p.229. Pour les autres citations tirées des uvres complètes de Georges Bataille, les numéros du tome et de la page sont indiqués entre parenthèses.
11- Julia Kristeva, « Bataille, l'expérience et la pratique », in Bataille, Paris, 10/18, collectif sous la direction de Philippe Sollers, 1973, p. 291
12- Moustafa Safouan, « De la structure en psychanalyse Contribution à une théorie du manque» in Qu'est-ce que le structuralisme ? Paris, Seuil, 1968, p.297
13- Pascal Bruckner, Lunes de fiel, Paris, Seuils, 1981, p.16, (souligné par moi). Pour les autres passages de ce roman, j'indique le numéro de la page entre parenthèses.
14- Jacques Lacan, Séminaire RSI, (inédit), 21 janvier 1975
15- Moustafa Safouan, op.cit.,pp.262 et 293
16- Démasquer le réel, op.cit., p.151
17- Ibid.., p.143
18- Ibid.., p. 151
19- Le Séminaire VII, op.cit., p.252
20- Moustafa Safouan, op.cit., p.262
21- Daniel Schreber, Mémoires d'un névropathe, Paris, Seuil, 1975, p.267
22- Chantal Maillet, « LE RIRE DES ANGES », in Les Etats Généraux de la Psychanalyse (../texte4.html), p.7
|