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LE MEURTRE DE L'AUTRE EN SOI
Philippe REFABERT
Parle -
Cependant ne sépare du Oui le
Non.
Donne à ta parole aussi le sens :
lui donnant l'ombre.
"Le dernier à parler". Paul Celan.
Dans une avenue déserte, par un après-midi d'automne, un homme et une femme se promènent avec leur fils de quatre ans quand, inopinément, sans un mot, ils s'avisent de se cacher. Lorsque l'enfant qui était occupé avec un jouet se redresse, ... plus personne. Comme saisi en plein vol, l'enfant ne pleure pas, ne crie pas. Le sang se retire de son visage. Les arbres, les oiseaux, le vent même, se taisent brusquement, hésitent un instant dans l'attente que l'enfant reprenne sa respiration. Les parents sortent de leur cachette.
"- C'était pour jouer, gros bêta.
-Vois comme il tremble. Oh! comme il a eu peur!
-Mais tu sais bien que tes parents ne peuvent pas te faire ça.."
L'attentat qui vient d'être commis est un crime presque parfait. Les agresseurs ne retiennent de ce jeu que la preuve de l'amour que l'enfant leur porte, et l'enfant, lui, n'enregistre que le souvenir de son retour à la vie. Les parents qui ont joui sans le savoir de la terreur de l'enfant s'empressent à voler à son secours. L'enfant, de son côté, lit sur leurs visages le plaisir qu'ils prennent à le ranimer. Il les retrouve en sauveurs et n'a aucun moyen de ne pas s'imputer à crime ce qu'il vient de vivre, ce qu'il ne sait pas avoir vécu.
Depuis ce jour il est tourmenté par une culpabilité sans objet et se comporte comme s'il devait rendre grâce à ses parents de le laisser en vie. Il ne sait pas quoi inventer pour mériter la faveur de leur tyrannie et éteindre la dette qu'il a contractée auprès d'eux. Il ne sait pas qu'il est dans une position semblable à celle de l'homme politique de Singapour que le dessinateur Pancho a représenté dans le journal Le Monde du 9 octobre 1997. Un homme est entre deux colosses de la mafia qui lui chuchotent à l'oreille : "Qui mieux que nous peut-il vous protéger de nos menaces?"
Rien ne lui permet de se retourner sur un évènement qui n'a pas d'existence, quand bien même il l'a vécu. Son monde reste ouvert, il comporte une lacune à cet endroit parce que cet événement est un fait qui n'a pas eu lieu, qui n'a pas de lieu psychique. Mais qu'est-ce à dire le "monde" de l'enfant? Nous désignons par là l'enveloppe sémiotique qui est la projection de la matrice psychique dans l'enfant. Le parent la favorise en lui facilitant la connaissance de tous les événements qui donnent lieu à sensation. Dans le cache-cache surprise, l'enfant est empêché d'accèder à la connaissance d'un fait par la passion de méconnaissance de parents qui seraient prêts à jurer leurs grands dieux que ce n'était là que jeu sans conséquence et sans la moindre intention de faire mal. D'ailleurs cette histoire de peur dans la forêt est maintenant racontée à chaque réunion de famille pour faire rire la compagnie. À ces occasions l'enfant sent son corps se rétracter et son sang le quitter. Dans l'enveloppe sémiotique de l'enfant l'association parent (ou puissance tutélaire) et attaque meurtrière sera impossible. La paire d'opposés "amour du parent" et "haine du parent" a été détruite dans cette occurrence et le pare-excitation comporte une lacune à cet endroit.
Le négationnisme de tels parents est plus retors que celui de nos contemporains qui s'évertuent à nier l'existence des chambres à gaz nazies. Pour la raison qu'il est plus facile de trouver un témoin direct ou indirect de la Shoah -qui en hébreu signifie dévastation-, qu'un témoin d'une telle scène privée parce qu'elle est, précisément, privée de témoin. Rien n'est arrivé, et personne est mort. Le meurtre d'âme infligé dans le jeu du cache-cache surprise est une mort sans nom, à proprement parler innommable et innidentifiable. Le meurtre d'âme est meurtre du témoin. Une autre façon de décrire les suites de cet événement qui n'a pas eu lieu serait de dire que le meurtre d'âme a donné la mort à personne. Qui est mort? Personne -pourraient répondre à l'unisson enfant et parents. Ce dialogue se lirait alors comme une variante de celui d'Homère où les Cyclopes accourus aux cris de Polyphème demandent à leur congénère : "Serait-ce toi qu'on veut tuer?"...Et Polyphème de répondre : "Amis, Personne veut ma mort."1
La destruction qu'inflige le meurtre d'âme est innommable. Quand Dieu est le nom des noms, le nom qui ne répond à aucune chose sinon à la fracture du langage, dans le meurtre d'âme, au contraire, une chose est, mais sans existence2. Le meurtre d'âme est un quelque chose sans nom à l'inverse de Dieu qui est le nom des noms et ne nomme aucune chose. Au lieu d'un nom qui ne désigne rien, insiste ici une chose qui n'a pas de nom. À la place d'un nom sans chose, d'un nom des noms et comme tel à célébrer, une chose sans nom insistera. Dans ce sens le meurtre d'âme est un meurtre de Dieu puisqu'il amène à l'insistance une chose sans nom à la place de l'existence du Nom sans chose. Dans l'ordre de ce qui est sans ombre, Dieu est supplanté par une chose, une chose sans nom. Les parents qui se sont cachés sans piper mot ont brisé le système paradoxal de pare-excitation où toute chose a une ombre. Ici un événement n'aura pas d'ombre, il n'aura pas de nom. Et l'enfant sera lui-même privé de son ombre. La trace de la mort a été détruite. Un coup mortel lui a été donné qui n'a pas de lieu d'inscription psychique.
Dans le jeu normal du "Coucou ... il est parti", le temps qui donne sens au jeu est celui où le parent disparaît et dit qu'il est parti. Le parent est invisible mais il est là. Il est absent du champ visuel de l'enfant et présent par la parole qui dit l'absence : "Il est parti, ...coucou". Ce jeu introduit à l'existence de ce qui demeure invisible et parle. L'adulte y découvre la jubilation de l'enfant qui accède à cette capacité, que donne la parole, de faire se tenir la chose hors de la présence, littéralement de la faire exister. Sa joie témoigne du fait qu'il accomplit à son tour un geste de création à l'instar du Dieu de la Genèse où nous lisons une célébration de ce temps où l'enfant porte les choses à l'existence et accède à la faculté d'en jouer en dehors de leur présence, c'est à dire de penser. "Et Dieu dit que la lumière soit et il y eut lumière." "Il y a maman", "il y a pain", "il y a boire", l'enfant crée tout ce qui donne lieu à un il y a et en dispose.3
Dans le jeu de coucou encore, l'enfant expérimente une face de ce que nous appelons Dieu, c'est à dire l'instrument de langage4. La parole n'existe pas, ni Dieu ni la parole n'existent puisqu'ils sont, sous des noms différents, les principes de l'exister. Dieu, l'instance de la parole, font exister ce qui est perçu et ce qui est invisible. Il sont les principes de l'existence mais on ne peut pas dire qu'ils existent; pas plus qu'on ne pouvait dire du mètre en platine déposé à Sèvres -ce mètre servait de référence à toute mesure avant le développement de la physique de l'atome-, qu'il mesurait un mètre. Ce "mètre" était le seul dont on ne pouvait pas dire : il mesure un mètre. Ce "mètre" dit Wittgenstein est un instrument de langage.5 Dans ce sens il n'est pas correct de parler de l'existence de Dieu quand Dieu est ce qui existe par excellence. Dieu est l'instrument de langage qui permet de désigner le pouvoir créateur de la parole, qui est de faire exister, comme que le "mètre" en platine est l'instrument de langage qui permet de parler de mètre.
Le jeu du coucou se redouble quand l'enfant, en fermant les yeux, se met à la place de celui qui est parti et attend du parent qu'il dise "parti", pour lui. "Parti" et "ne pas voir" sont alors équivalents : il est parti, je suis parti, je ne vois pas. Je ne vois pas, donc tu ne vois pas et je te demande de dire : "il est parti". Dans son acceptation de la transitionnalité du voir, le parent, ici, soutient la création de l'enfant et la genèse de son Moi. Le jeu se prolonge dans l'enfance par le jeu de cache-cache où l'enfant retrouve celui qui est maintenant, non seulement absent mais encore silencieux.
Dans le jeu diabolique que nous avons décrit, parler "du" parent n'est pas pertinent car les deux parents ont joui ensemble de la terreur de l'enfant. La destruction du système paradoxal est toujours l'effet d'une complicité de fait des deux parents.6 Cette complicité dans la méconnaissance, pas seulement psychique mais psycho-somatique, cette complicité dans la désaffection, fait que l'expérience agonique de l'enfant n'a aucun témoin. Le meurtre d'âme est meurtre du témoin, meurtre de l'Autre en soi.7 Personne ne l'a ressenti; a fortiori personne n'a pu le nommer, le faire exister. Il n'a de présence que dans l'archive somatique de l'enfant qui dans certaines circonstances sera secoué d'un tremblement inexplicable. Il n'aura pas d'existence avant qu'un humain ne l'ait éprouvé pour le lui restituer.
Le psychanalyste est parfois convoqué sur une scène où la haine est le sentiment dominant. Il est alors dans cette situation paradoxale d'être conduit à éprouver, par sympathie, de la haine à l'égard de l'analysant. Il se sent d'abord coupable et cherche à comprendre pour quelle raison personnelle il se prend à ressentir un affect aussi indésirable. Souvent il souffrira longtemps avant de pouvoir se distraire de la scène où il est convoqué par l'analysant. Le bénéfice que celui-ci tirera d'un tel procès tient au fait qu'un autre humain, enfin, aura souffert dans son corps et sa psyche ce qui n'avait pas été incarné jusque là et n'avait donc pas trouvé de lieu psycho-somatique pour exister. Puis vient le moment où le psychanalyste peut se dire que se rejoue là une scène où "quelqu'un voue de la haine à quelqu'un". Il peut alors s'écarter de cette scène pour la voir et la mettre en mots. Ferenczi est le premier analyste à avoir pensé cette scène en termes de contre-transfert et invité le thérapeute à réaliser qu'il était convoqué à faire exister et mettre en mots ce que la psyche-soma du patient avait vécu mais sans en faire l'expérience parce que personne ne pouvait l'attester.
Que dire de la jouissance que nous avons évoquée? Cette jouissance est le signe de l'expulsion d'une chose qui insistait chez les parents. Une chose innommable qu'ils portaient à leur insu a été ob-jectée, jetée hors d'eux, en lieu et place de la trace de la mort . Cette chose, souvent le lointain écho d'un événement de la grande histoire, redoublé par un événement de leur petite histoire, se trouve alors extemporanément transportée dans l'enfant. Le transfert des événements qui n'ont pas eu lieu se fait dans l'ordre de la jouissance, dans l'ordre d'une sensation orgastique qui reste ignorée en tant que telle.
Quand l'origine procède de la trace -effacée- de la mort, le sujet est inscrit dans l'universel. Dans le meurtre d'âme, au contraire, au lieu que la mort soit chantée-objectée par le parent en qui Sirène et Circé se confondent, l'origine procède de l'objection d'une chose innommable. Alors, au lieu que le sujet prenne appui sur la trace d'un nom qui ne répond à aucune chose, dans le meurtre d'âme un quelque chose sans nom, un quelque chose qui a été l'occasion d'une expérience corporelle mais n'a pas d'existence psychique assignable, devient à l'instant la scène originaire du sujet, d'un nouveau sujet..
Freud a appelé scène primitive ou scène originaire (Urszene) la scène matérielle du coït des parents dont -pour lui-, l'observation donnait à l'enfant un support à ses fantasmes originaires. Freud cherchait, parfois avec acharnement, comme chez l'Homme aux Loups, à obtenir de son patient le souvenir d'une telle scène. Il cherchait à ce que l'analysant retrouve l'image qu'il avait enregistrée dans le moment exquis où sa curiosité était précipitée à "voir" une scène où les parents l'exluaient et lui donnaient lieu, sa scène primitive. Il pensait que cette découverte était la condition pour prendre à nouveau appui sur le sol commun à tous les hommes. Cette scène a un intérêt épistémologique et témoigne avant tout de la volonté chez Freud de découvrir, comme Newton en physique, une loi universelle qui ne souffre pas d'exception. La ferveur de la découverte le conduisait à faire du sexuel une substance positive à même de transcender toutes les déterminations humaines. Mais pour nous la fondation de l'humanité de l'homme n'est pas liée à une substance quelconque mais à la capacité de nommer toutes les expériences auxquelles la parole l'expose. Cette faculté dépend de la disposition des parents à ne pas se défendre d'être traversés par tous les événements du monde, les bons comme les mauvais, d'être les hôtes potentiels de toutes les paires contrastées, de tous les mots-choses du monde et en premier lieu de l'amour-haine pour l'enfant. Une telle ouverture au "monde" suppose que les parents disposent d'un système paradoxal dont l'élément nul est un nom qui ne répond à aucune chose. Cet élément nul est l'instrument de langage, l'instance de la parole, qui contient tous les mots et se contient elle-même. Longtemps, cette instance a été nommée Dieu, le "pur nom" grâce auquel il est possible de nommer toutes choses, y compris "il y a".
La scène du cache-cache surprise, elle, est originaire mais ne participe pas de l'universel. Ici le sujet est suscité à naître sur le sol d'un oubli privé et non plus commun à tous les hommes. L'enfant qui subit un meurtre d'âme se constitue, dans l'instant, un système paradoxal privé qui lui servira de sol inaliénable. Le meurtre d'âme a donné lieu à un nouveau sujet qui trouve, en catastrophe, à faire de l'autre, soit avec un objet et on parle de fétichisme, soit avec un sexe semblable au sien et on parle d'homosexualité, soit avec la raison et on parle de paranoïa, soit encore avec la mort de l'autre et on parle de psychopathie.
L'homosexualité permet à l'enfant de "réussir" la sortie d'un piège invisible où il était pris à son insu. L'enfant se réveille guéri du coup mortel qu'il a oublié mais il est changé. Le terme de changé est d'ailleurs phénoménologiquement faux car l'oubli n'est pas de l'ordre du refoulement. L'oublié n'a pas d'objet et n'a pas d'existence quand le refoulé se rappelle à la conscience par des actes manqués, des rêves. Un tel rétablissement vaut origine car le temps du sujet se compte à partir du moment où un système paradoxal universel ou vicariant est en place. Mettre sur pied un système vicariant est un exploit qui consiste à faire de l'opposition avec du même.Quand la trace de la mort objectée, la trace de l'autre radical, a été éradiquée, l'enfant crée de l'autre en changeant de position. Au lieu même de la célébration chantée-objectée à l'autre, à l'autre de la vie, il fait objection à l'autre sexe. De cette catastrophe il n'a pas plus de souvenir que le parent normal n'a le souvenir d'avoir fait don à l'enfant de la trace effacée de la mort.
Le fétichiste fait de l'autre avec un objet, une idole, un fétiche. Cet objet aura la fonction d'être absolument fiable, inconditionnellement à son service. Le fétiche, tombé du ciel, est un ersatz de l'autre. Muni de ce viatique l'enfant ne craint plus de perdre l'accord avec ce qui n'est pas lui, puisqu'il se l'est construit lui-même.
Quand la raison est élevée au rang d'un fétiche, la figure psychopathologique est celle qui est décrite par les psychiatres sous le nom de paranoïa. Penthée la représente bien. Le héros des Bacchantes d'Euripide refuse de prendre en compte l'invisible sans le voir. Il a fait de l'objectivité son fétiche et il exige que le Dieu apporte les preuves de son existence matérielle avant de lui vouer un culte. Outragé, Dionysos, le Dieu paradoxal, le Dieu de l'ordre et du désordre, du foyer et de l'étranger, des récoltes et de la fête, conduit à la mort celui qui veut le tenir à la merci de la raison.
Chez le psychopathe, la mort de l'autre humain tient lieu de fétiche. Le meurtre d'âme ou le meurtre réel sont cette chose nécessaire à l'économie psycho-somatique du nouveau sujet. La littérature nous a laissé de nombreuses figures d'un tel destin. Nous retiendrons celles de Don Juan pour le meurtre d'âme et de Polyphème pour le meurtre réel.
Pour nous Don Juan n'est pas un homosexuel qui s'ignore. Il n'est pas non plus la figure inversée d'un dipe acharné contre les femmes en qui il verrait sa mère. Non, Don Juan est un délinquant. Il est délié des lois de la parole parce qu'il a subi un meurtre de l'autre en lui. Depuis ce jour il n'a aucune dette a l'égard de l'autre qui n'existe que pour lui donner le spectacle du meurtri et s'il entraîne la femme à l'acmée du plaisir c'est pour qu'elle tombe de son haut. Mais pourquoi Don Juan est-il irrésistible pour une femme? Parce qu'il se présente sous les traits d'une mère inconditionnelle capable de chanter comme une Sirène tout en promettant de lier (par les liens du mariage) comme Circé. Don Juan fascine toutes les femmes du catalogue parce qu'il n'a aucune angoisse et ne fait montre d'aucun signe de culpabilité qui suppose l'existence de l'autre en soi. Il est pour elles comme un leurre de mère idéale.
Polyphème est le prototype du délinquant psychopathe meurtrier. Il se reconnaît grâce au trait qui le caractérise physiquement : il n'a qu'un il. Et sa vision monoculaire l'empêche de voir que toute chose a une ombre et que Dieu existe. Quand Ulysse lui demande de lui indiquer par un signe s'il craint les Dieux -comme deux étrangers se le doivent-, Polyphème lui rétorque avec arrogance qu'il n'en a cure. Polyphème ne leur est pas soumis, il les affronte et ne plie pas le genou devant eux, tel est le sens de la réponse qu'il fait à Ulysse et à ses compagnons avant d'en assommer deux sur le sol de sa caverne pour les manger sans attendre, comme il l'a annoncé. En deux vers, Homère nous indique trois traits de la sauvagerie. Le cyclope ne craint pas les Dieux, tue son hôte en lui fracassant le crâne et le mange sans le faire cuire. Il se distingue encore d'Ulysse par un autre trait qui est inscrit dans son nom même : il parle beaucoup. Etymologiquement, Polyphème peut se traduire par "très fameux" ou "parle beaucoup". Polyphème dit tout ce qu'il pense et tout ce qu'il va faire. Comme tous les trompe-la-mort, comme Hitler, il ne cache rien de ses intentions ni de ses projets. De cette façon il trompe tous ceux qui ne sont pas psychopathes et pour qui il est impensable qu'un criminel se présente à visage découvert. Polyphème-Hitler, le mort-vivant, n'a pas besoin de ruser pour tromper les vivants car ceux-ci ne peuvent pas s'identifier à celui chez qui toute culpabilité a été éradiquée. Polyphème-Hitler existe de la mort d'autrui. La mort de l'autre forme avec leur vie le paradoxe vicariant qui s'est substitué au paradoxe originaire, chez eux dévasté. Être meurtrier est chez eux une donnée existentielle nécessaire à leur survie fut-elle de courte durée. Devant cette nécessité économique la mort -la leur-, au devant de laquelle ils courent les yeux grand-ouverts ne compte pas.
Lorsque le contexte maternant ne favorise pas l'établissement d'un système paradoxal, une catastrophe résolutive y supplée. Ce système vicariant fait office de fondation pour un nouveau sujet. Et ce nouveau fonds, constitué aux frais du sujet qui a sacrifié, qui l'indétermination sexuelle, qui l'indétermination visible-invisible, est un capital inaliénable et non monnayable. Les valeurs qui le constituent ne sont pas convertibles dans une autre monnaie et ne sont pas utilisables à une autre fonction que celle de servir d'appui à son être. Cette guérison catastrophique donne un être à l'enfant. qui s'est constitué là un sol inaliénable par un saut dont il a perdu le souvenir. Le traumatisme psychique est ce qui donne lieu à un nouveau sujet. Il ne pourrait jamais être remémoré puisque le sujet n'était pas de ce monde. Le sujet ne peut pas plus se souvenir du traumatisme d'où il a surgi qu'un physicien ne peut observer un évènement antérieur au big bang. En toute rigueur le traumatisme n'existe pas. Sa fiction ne peut être élaborée que dans la cure psychanalytique.
1. En grec, outis, signifie "aucun quelqu'un"que l'anglais "nobody" traduit mieux que le français "personne".
2. Maurice Blanchot a donné du nom de Dieu une définition avec laquelle, nous psychanalystes, sommes accordés : "Loin de nous élever à de hautes significations, toutes celles que la théologie autorise, le nom de Dieu ne donne lieu à rien qui lui soit propre. Pur nom qui ne nomme pas mais est toujours à nommer. Le nom comme nom, n'est par là nullement un nom, un nom sans pouvoir nominateur, accroché comme par hasard au langage et ainsi lui transmettant le pouvoir dévastateur de non désignation qui le rapporte à lui-même. Dieu. Le langage ne parle que comme maladie du langage en tant que fissuré, éclaté, écarté, défaillance que le langage récupère aussitôt comme sa validité, son pouvoir et sa santé. Récupération qui est sa plus intime maladie dont Dieu, nom toujours irrécupérable, et toujours à nommer, cherche à nous guérir, guérison par elle-même incurable." Le Pas Au-delà, page 67, Paris, Gallimard, 1980.
3. Les créationnistes qui voient en Dieu le créateur de toutes choses ne reconnaissent pas le pouvoir de création de la parole. L'intervention matérielle qu'ils prêtent à Dieu -leur Dieu aurait créé les atomes, les êtres-, fait d'eux des incroyants dans la vertu de la parole.
4. Freud a décrit ce mouvement fondamental en observant son petit-fils jouer avec une bobine au jeu du fort-da. in "Au delà du Principe de Plaisir. op. cit.
5. Au paragraphe 50 de ses Investigations philosophiques, Paris,Gallimard, 1988.
6. Nous pensons que Daniel Paul Schreber avait à faire à une mère capable de s'abstraire de la scène où son fils subissait devant elle un abus sexuel déguisé en mesure éducative. Rien de ce que l'enfant éprouvait pendant la torture n'avait d'écho chez ces parents et une telle situation devait amener plus tard Schreber à se bricoler une matrice psychique avec un dieu infiniment lointain relié par des rayons à un crâne de Schreber.
7. En ce sens il évoque ce qui caractérise tout régime totalitaire.
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