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LE JEU DU SERREMENT DE PAUMES
Anne KERNÉIS
Pendant des années j'ai courtisé un homme que je payais pour m'écouter. Chaque mot que j'ai dit depuis le premier jour fut destiné à le séduire et à me soustraire à son charme. Il ne se passerait jamais rien entre nous, c'était l'une des clauses implicites du pacte qui nous liait et ne souffrait aucune dérogation. Il me convainquit sans mal que cet impossible - le mot magique fut prononcé dès les premières minutes - faisait tout le piquant de l'aventure.
Il ne lui fut guère difficile de me prouver à plusieurs reprises combien je partageais intimement son point de vue même si je prétendais le contraire. Quand, sur une timide provocation de ma part, il fit semblant de s'intéresser à moi, le regard soudain concupiscent, je crus ma dernière heure arrivée. La peur me cloua sur place. Je fis de violents efforts pour ne pas avoir l'air de changer de sujet. Je bredouillai. Il me ramena à un simple constat : je n'avais pas sauté sur l'occasion qui se présentait. Les sentiments que je lui portais étaient aussi artificiels que la situation qu'il venait de créer. Je restai coite. Incapable, alors que je reprenais mes esprits, de lui répliquer que je trouvais le procédé trop grossier pour fonctionner. Quelle femme amoureuse se serait laissé prendre à une déclaration aussi forcée ?
Des semaines plus tard, il y eut de sa part une nouvelle contre-attaque censée m'apporter les effets salutaires d'une démonstration tout aussi implacable. J'étais une fois de plus en mal d'affection. Le manque était aigu. Je l'exprimai. Il ne se contenta pas d'adopter un air peiné, suffisamment expressif pour que je puisse m'en imprégner durablement, ou que du moins j'aie quelque scrupule à dénoncer cette compassion de façade. Puisque, selon sa thèse, je le confondais avec mon père, il accepta pour une fois explicitement le rôle : il me prenait pour fille. A son offre d'adoption, formulée en termes trop symboliques pour être crue sur paroles, prononcée d'un ton trop solennel pour être chaleureuse, je lui déclarai sans ambages préférer devenir sa maîtresse, il me lança un regard rapide - j'étais sérieuse et je ne rougissais pas - bientôt accompagné de ces mots : « Etes-vous seulement prête ? » Je ne cillai pas mais confessai en moi-même que ma détermination n'était pas à la hauteur de mon audace verbale. J'enrageai. J'aurais voulu savourer sa gêne et non subir la mienne. Or sa réplique, inattendue, ne me laissait guère le choix. Cette fois je changeai de sujet pour ne pas me taire, donnant l'impression que l'incident était clos. Il m'obligeait ainsi à fermer la parenthèse alors qu'il s'agissait bien de cela et uniquement de cela : l'invitation à l'amour que réactivait chacune de nos rencontres. Je me persuadai que sa façon de me clouer le bec parvenait au même résultat qu'un baiser sur la bouche appliqué avec autorité mais mon mutisme me désolait. Je m'étais montrée incapable de prononcer ce petit « oui » qui ne nous engageait pas, le genre « oui, je peux le faire » et l'on s'en tient là, soulagé d'être dispensé de toute exécution. Etait-ce ce faux-semblant auquel je me refusais, dans la mesure où un bluff à deux risquait de nous entraîner sur une pente divergeant de mes inclinations ? Ou bien y avait-il, ainsi qu'il le suggérait, un abîme entre mes paroles et mes actes ?
Prête. Le mot avait je ne sais quoi d'encourageant. Nous allions sortir ensemble, et il me fallait quelques minutes supplémentaires comme à toute femme digne de ce nom. Il s'impatientait presque. C'était juste une question de temps. Un temps qui, selon lui, m'aménerait vers d'autres proximités. Un temps qui, insensiblement, dissiperait les illusions du cur. Ainsi, quand je serais en mesure de lui ouvrir mes bras, je me rendrais compte que je n'en avais nul désir.
J'observais en attendant une ligne très près du corps, mains sur les genoux, croisées, crispées, s'écartant aussi peu que possible du périmètre de détention où s'inscrivait ma vérité de femme éprise. On aurait dit une prisonnière confrontée à l'air libre. Je voulais clamer mon amour, l'innocence d'un sentiment tout-puissant auquel je me rendais, pieds et poings liés. Qui m'en empêchait ? Il m'y conviait au contraire, avec la sollicitude d'un confident étranger à toute l'histoire. Je refusais cette idée. Elle m'incitait à voir en lui l'instigateur, le juge, le bourreau, mais pas le complice si nécessaire. Sa multiplicité me montait à la tête. Ma rancur prenait le dessus. Je l'exhalais. J'oubliais d'être aimable sans pourtant éprouver le sentiment enivrant d'anéantir en quelques secondes toutes mes chances. Il n'était pas trop tôt pour se montrer sous mon jour le moins favorable. Cette attitude apparemment irréfléchie n'était-elle pas une diversion, visant à nous confondre l'un l'autre ? Je devinais que révéler cet amour dans toute son étendue finirait par me priver de son objet : il ne pouvait être là, devant moi et mêlé au plus intime de ma voix. Je sentais qu'au fil de mes phrases, je le détachais de ma passion, et ma passion elle-même, ainsi dévidée, devenait celle d'une autre. Or je tenais à elle comme à l'expression de ma vie même. Sans elle, j'étais condamnée à vivre dans le dénuement des faits, des événements, des actes et je m'en sentais incapable.
Autant donner libre cours à ma nature taciturne car au fond, dès que je cessais d'y mettre du mien, je m'apercevais que je m'ennuyais ferme.
Celui qui me faisait face et à qui bien souvent je tenais tête se montrait peu soucieux de déjouer l'indifférence qui s'emparait de moi et dont il savait à quel point de non retour elle pouvait me conduire. Terrible expérience qui me prouvait pour la nième fois que nous n'étions pas destinés à nous fréquenter. Puisque, seul à seul, si aucun de nous ne faisait l'effort d'ouvrir la bouche, nous n'avions rien à nous dire, il paraissait évident que de notre propre chef, nous ne serions pas allés l'un vers l'autre. Nous ne nous serions même pas remarqués une seconde si l'occasion d'une rencontre s'était présentée et il y avait une chance infinitésimale qu'elle se soit jamais présentée. Invités à une soirée réunissant moins de dix personnes, nous nous serions retrouvés naturellement séparés et dépourvus de ces regards furtifs que l'on a pour le groupe opposé. Assis côte à côte à une table, par le plus grand des hasards, nous aurions trouvé le moyen de ne pas échanger un seul propos, de ne participer à aucune conversation commune, de nous maintenir dans une totale ignorance mutuelle. Moi qui me vantais d'être physionomiste, capable de resituer sur le champ des visages entrevus, je n'aurais pas reconnu le sien trop familier et indissociable d'un lieu qui n'en était pas un. Vraiment, il n'était personne pour moi. Plus je le regardais, plus je me figurais l'oublier instantanément. Plus la violence de mes sentiments à son égard s'amplifiait. Plus j'étais persuadée du caractère exceptionnel de l'amour que je lui portais. Plus je ressentais de la fierté pour mes émois défiant toute concurrence. Dans ces conditions, j'étais tout près de me confier à lui. Comment n'aurais-je pas profité de sa présence ? Ne l'avais-je pas sous la main, disposé à tout entendre, pour le meilleur et pour le pire ? Je ne perdais pas espoir de le séduire. Il y avait quelque chose de magnifique dans cet espoir renaissant de ses cendres, quelque chose d'insensé à se laisser aller à croire que je finirais par lui plaire. Le conquérir restait mon unique objectif. Il fédérait ces mouvements intérieurs en quête d'intensité qui m'infligeaient une vie apathique et désordonnée.
Une tentation venait alors contrarier mes desseins : en lui faisant entendre les affres de ma solitude, ne l'amenais-je pas à se sentir coupable de pas m'aider à en sortir ? Ma solitude, toujours victorieuse, à laquelle sa passivité me renvoyait. Son silence valait acquiescement. Ainsi participait-il de mon échec, en son âme et conscience. Je ne mâchais pas mes mots. La déception la plus cruelle se peignait sur mon visage. Il semblait ne pas la voir. Pas plus qu'il ne soupçonnait l'air indigné, furibard, outragé, dégoûté que je lui réservais au moindre faux pas. C'en était blessant. Je sentais mes traits se figer, comme pour un sourire qui n'a pas trouvé preneur. J'en concevais une sorte de vengeance éclair qui devait me conférer une lueur mauvaise, tout aussi indétectable par l'homme imperturbable qu'il se complaisait à être. Réagirait-il davantage si je me mettais à rire à gorge déployée ? Le récit de mes malheurs était une farce à laquelle il se laissait toujours prendre, tel était le sens de ce rire longtemps contenu et qui éclaterait soudain. Mais il pouvait aussi se sentir plus directement visé : nul n'échappe au ridicule. Il n'hésiterait pas alors à créditer ce rire brusque et insolite d'une férocité de bon augure et à s'offrir en pâture à ma moquerie. Rire en sa compagnie faisait partie de mes projets, comme la seule fusion qu'il nous était donné de vivre, mais cela restait un pis-aller. J'étais désespérée après. Je l'étais déjà rien que d'y penser. Drôle, n'est-ce pas, avais-je envie de lancer - telle une petite balle au rebond imprévisible - au maître de ce visage qui ne reflétait ni mes peurs ni mes désirs, et pas l'ombre d'une hésitation. Avais-je d'autre solution que de le prendre à revers par la tristesse que je sentais poindre ? Ne savais-je pas la rendre plus communicative qu'un bâillement ? Sourire de mon amertume pouvait me gratifier du miroir que je réclamais. Voir naître son pâle sourire à l'insistance du mien eût-il confirmé mes craintes : consciencieux, il suivait une stratégie rôdée de longue date dont, quoi qu'il advienne, il ne dévierait pas et ce sourire léger, de pure concession, en était la preuve, bien plus que ne l'eût été le refus signifié par son absence ? Mais au lieu de s'effacer aussitôt, comme un sourire de circonstance qui ne saurait durer, ce serait lui qui, messager des profondeurs, me fixerait, m'obligeant à envisager dans toute sa grâce la métamorphose ainsi révélée : le cur affligé, je souriais. Rien ne pouvait m'empêcher de sourire. Et nous aurions goûté ensemble cet instant sans mélange.
Je baissais la tête, réprimant une grimace. Décidément, je n'étais pas prête. J'en étais réduite à épier sur ses traits un signe de découragement. J'étais assez douée pour débusquer d'imperceptibles traces en ma défaveur. Je levais les yeux, pleine d'espoir. Son visage n'était plus qu'une chair vacante, anonyme, datée, que je ne pouvais investir de mes plaintes. Qu'il me permît de contempler le néant qui sous-tendait mon trouble m'horrifiait. J'ai devant moi un mur, me hâtais-je de penser. Un mur, sans graffiti ni tags, eût été plus parlant, me hâtais-je d'ajouter, comme si je craignais d'être trop indulgente envers moi-même. Le mur était sans concession et j'étais à son pied. Il s'interposait. Il me dominait. Je ne pouvais m'en passer parce que c'était un mur porteur.
Je le regardais encore durement au visage pour retrouver le sens de mon humanité : comment un homme qui m'inspirait un intarissable amour pouvait-il m'abandonner à ce point ? Je ne comprenais pas. Je m'en remettais à une sévérité nécessaire dont la justification était si inaccessible qu'elle en devenait arbitraire. Qu'il me donnât une seule raison légitime de me traiter de façon aussi désobligeante et je m'inclinerais. Je n'étais pas difficile. Un minimum d'argumentation n'était pas requis. Si on s'expliquait une bonne fois pour toutes sur ce comportement aberrant qu'il adoptait parfois, je m'engageais à ne plus m'en formaliser. Qu'il souhaitât garder ses intentions secrètes, c'était son droit. Je lui demandais seulement, s'il ne voulait pas répondre expressément, de faire « oui » ou « non » de la tête à l'une des hypothèses qu'il me voyait contrainte d'échafauder devant lui. Ensuite, on n'en reparlerait plus jamais, promis. Mes propositions, énoncées posément, d'un ton conciliant pour ne pas dire suppliant, se heurtaient bien au mur qu'il avait décidé d'être depuis quelques minutes. Devant l'absence d'écho qu'elles ne manquaient pas de susciter, je rabaissais mes prétentions jusqu'à cesser mes murmures désapprobateurs. Pour preuve de ma bonne volonté, j'observais un silence hermétique, le regard absent, la mine expectante. Je ne pouvais m'empêcher de guetter un petit mot de consolation, anodin, à peine audible, aussi efficace que le « bien » qui ponctue parfois ces entrevues qui ne méritent même pas la mention passable. Grâce à ce « bien », admirablement servi il est vrai en dépit de son automatisme, j'étais parvenue à réviser des jugements nocifs et à reconsidérer les banalités d'usage que j'avais cru pouvoir débiter. Elles recelaient un sens caché qui les revalorisait.
Mon silence, j'en étais la première surprise, s'installait presque confortablement dans l'espace dépourvu de récriminations que je lui ménageais. Au début, je m'étais dit qu'il n'allait pas durer. Mon interlocuteur n'attendait que son apparition pour donner le signal du départ, comme si en l'obtenant de moi, il était parvenu à ses fins. Me réduire au silence. Une véritable gageure. Il avait les moyens de me faire taire. Tout ça pour me faire entendre que je parlais jusqu'alors pour ne rien dire. Ce dont je m'étais rendue compte bien avant qu'il ne cherchât à m'en faire prendre conscience. Le bien-être qui gagnait mon esprit était gâché par cette épée de Damoclès que représentait une interruption imminente de notre tête-à-tête. Certes, le temps qui m'était imparti devait être écoulé. Je l'avais copieusement rempli de paroles âpres et vindicatives, avec un crescendo vers le milieu de la séance qui avait déclenché, en représailles, chez mon espéré contradicteur cette volonté de fer de ne laisser filtrer aucune information. J'avais d'abord très mal supporté la chose. Je ne trouvais pas que c'était la méthode adéquate pour faire sauter les blocages qui entravaient le bon fonctionnement de mon existence. Puis, faute d'un impact quelconque sur le personnage inflexible qui était censé m'écouter, j'avais fini par me taire à mon tour et m'en accomoder peu à peu. Maintenant, je redoutais de quitter les lieux avant de recouvrer le plaisir que j'éprouvais en présence d'un homme aimé strictement pour lui-même, sans qu'il y fût pour quelque chose. De la poignée de secondes dont je disposais encore, combien m'étaient nécessaires pour chasser de moi l'idée que je n'aurais pas le temps de goûter pleinement la paix qui s'annonçait, fruit d'un silence partagé ?
Au moment où je m'y attendais le moins, il se levait, sans un mot. Je l'imitais à regret - je n'étais pas encore parvenue à ce degré de sérénité qui me permettait d'envisager tranquillement l'intervalle de 48 heures qui me séparait de la prochaine séance -, enfilais mon manteau, me laissais emboîter le pas jusqu'à la sortie. Qu'ajouter de plus ? La porte qui allait se refermer dans mon dos, me livrant au dehors - partout où jamais il ne serait pour moi - délimitait un espace mental au carré : aiguillée par la ronde des heures, j'allais emprunter des trajets circonscrits parmi des hommes sans visage. Et de quel regard, déchiffrerai-je dans la pierre, sur le chemin du retour, « rue de la Femme sans tête » ?
Nous nous serrions la main pour prendre congé. Geste de pure civilité qui me demandait un effort : s'en trouvait annulée la singularité de mon expérience. C'était comme s'il m'avait rendu mes mots d'amour dont il me faudrait supporter seule le poids. Une fin de partie où chacun avait tenu son rôle, un drame qui se révélait jeu et que j'acceptais comme tel. Mais la pression de sa main, les jours difficiles, me rappelait à quelque chose de très fort entre nous, un accord tacite indissoluble, que je mettrais en doute maintes fois sans pour autant cesser d'y croire.
Où que je fusse, j'en revenais toujours à notre huis-clos. J'avais besoin d'une exiguïté qui concentrât mes faiblesses. De remparts pour me rappeler la chute à laquelle j'étais vouée, en ma qualité d'amoureuse impénitente. Je ne me lançais dans l'escalade que pour mieux retomber. Du fond de mon cachot, je pensais à mes plaies, je ne renonçais pas à captiver son cur. Il me fallait inventer, emprunter des voies détournées. J'avais de l'obstination à revendre. Mais elle s'appliquait rarement à la réalité. Elle débordait le quotidien qui m'était échu. Elle était pourtant de chaque jour. Le simple fait de se lever était sa marque indélibile. C'était si vrai que j'éprouvais souvent l'impossibilité de poser un pied à terre ou le besoin impérieux de rester couchée. Elle était disproportionnée à mon existence. Je n'avais que de modestes choses à lui proposer. Mon ordinaire - repas au plus pressé, vagues coups de chiffon, moindres corvées - était teinté du mépris que je lui inspirais. C'était ce que j'appelais vivre au-dessus de mes moyens. Cette propension à s'élever au-dessus de contingences qui me fauchaient en plein vol. Un rien venait à bout de mes élans. Je me recroquevillais dans mon lit, pour réduire à ma taille ces sentiments trop vastes, trop exigeants. Je mettais en sommeil une énergie qui poussait la chair dans ses derniers retranchements : les gestes. Ils étaient rares chez moi. J'avais l'impression, chaque fois que je m'activais un peu, de faire un geste en faveur du monde, de m'accorder à son rythme à raison de vingt-quatre images/seconde. Instant solennel sous le soleil-projecteur. Les gestes m'endimanchaient, révélant ma gaucherie, mon peu d'habileté à manier les objets les plus communs ou à me tenir parmi mes semblables. Ils transformaient la société en bal costumé permanent. J'enfilais alors de médiocres panoplies : celle de l'employée, irréprochable, ou de la patiente insoumise. Et bien sûr, cela n'allait pas sans accrocs, sans déchirements aux entournures. J'ai acquis la conviction que l'on s'habille pour travestir d'autres déguisements et que l'on ne se maquille pas, en courtisan irrespectueux du roi nu. Fallait-il éternellement fermer les yeux ? Moi je les ouvrais grands avant de glisser dans un sommeil prometteur : n'était-ce grâce à lui que j'y verrais un jour plus clair ? Lors de mes repos improvisés, fertiles en activités souterraines, j'organisais mon retour imminent. Des mots me trottaient dans la tête. « se décarcasser » étaient parmi les plus obsédants, auquel répondait invariablement « se la couler douce », plus approprié pour traduire la faculté de sombrer par un bel après-midi où seul le travail aurait pu excuser la claustration. « Faire des pieds et des mains » était une de mes expressions favorites en ce qu'elle figurait une extrémité à ma portée, dont je ressentais les signes annonciateurs : fourmillements dans les jambes, crampes au niveau des orteils qui m'indiquaient en effet qu'il était temps de changer de position : une ère nouvelle dans le monde de la léthargie. Je ne me résignais nullement. Un rien me remuait. Ce n'était plus seulement mon sang qui irriguait à nouveau mes veines, mais l'obstination apte à remplir plus que le corps lui-même, je la sentais s'infiltrer dans le moindre interstice, telle une marée montante, fortifier la fraction de seconde au point qu'elle se dilatât, semblable à de l'oxygène emmagasiné dans une sphère appelée à gagner les hauteurs. Le résultat ne se faisait pas attendre : je mettais une belle ardeur aux tâches ménagères. C'est à dire que je n'hésitais pas à faire briller mon reflet sur le cul d'une casserole.
Et puis, comme si de rien n'était, comme si je n'avais déjà épuisé toutes les approches possibles et imaginables, tous les subterfuges pour le circonvenir, il avait à chaque fois une façon différente d'éconduire mon amour, suivant mon humeur, voire la sienne, nos deux humeurs mêlées telles un désaccord parfait. Cette diversité entretenait la dissonance de mes sentiments. Tandis qu'il invoquait sa raison du jour - « je ne peux pas céder à tous vos désirs », « je suis si vieux », « vous n'êtes pas venue me voir pour ça », ou encore pour résumer son argument implicite le plus massu « la cour ou la cure, il faut choisir » -, je pensais qu'il y en avait une qu'il gardait pour la bonne bouche. La véritable, qui était à l'origine de toutes celles qui défilaient, moins valables les unes que les autres et que j'avais beau jeu de balayer. La rapidité déconcertante avec laquelle il donnait l'impression de se ranger à mes objections, sans pour autant leur accorder un quelconque crédit, était extrêmement révélatrice. J'eusse préféré, pour la vraisemblance et mon amour-propre, un peu plus de combativité. Il était évident qu'il pouvait m'opposer à tout bout de champ le « je ne vous aime pas » inscrit en filigrane. Quand j'insistais sur le manque de considération qu'il m'infligeait, avec ses faux prétextes, le sommant d'être un tant soit peu sérieux, il posait sur moi un regard un rien dubitatif et appuyé, dont je recevais cinq sur cinq le message : « Etes-vous sûre de vouloir m'obliger à dire ce que vous savez déjà ? » Il ne souhaitait pas en venir là. Ce n'était pas très élégant pour un séducteur patenté. Ces mots, que je n'ignorais pas en effet, s'ils étaient prononcés, provoqueraient mon départ définitif. Nous en étions tous deux convaincus. Donc, je continuais à l'aimer et lui à taire sa réplique, chacun se cantonnant à son rôle en vue d'une cohabitation supportable et fructueuse. J'essayais de la lui subtiliser cependant. Je ne désespérais pas être capable de l'entendre un jour sans prendre mes jambes à mon cou. Quand, à force de plaisanteries, je le poussais à commettre quelque imprudence. « Ah, ah ! » disait-il amusé, comme si je lui tendais un piège avec prière d'y tomber à pieds joints. Il se gardait bien toutefois de faire mine d'y croire davantage. Il ne m'octroyait pas une once de vérité même sous la montée manifeste de mon angoisse : à l'altitude de souffrance où j'étais, seul un verdict sans appel m'eût soulagée d'une peine que j'avais le malheur d'estimer capitale. J'avais besoin que quelqu'un qui m'importait au plus haut point s'adressât à moi en termes non équivoques. « Alors, c'est tout ou rien ? » résumait-il, d'un air entendu. Et la douceur de son ton répercutait en moi le choc de l'alternative sans que les mots, le dérisoire des mots, me procurent le réconfort alphabétique de leurs lettres mises en quatre. Je restais à la question, les yeux fixes, écarquillés, comme un déséquilibré au bord de la corniche, suscitant chez les témoins du drame une attention de tous les instants et chez le sauveur potentiel, progressant en coulisses, le recours à des précautions millimétrées, le moindre geste, un peu brusque, pouvant être fatal.
Il se levait, se retrouvait d'un bond sur ses pieds, comme si le vide surplombé n'était que de quelques centimètres ; encore toute à mon vertige, digne de la plus haute tour, j'admirais le mépris du risque que cela supposait. tout en déplorant alors la brutalité de l'initiative, la sauvagerie du mouvement, aussi irréversible que ces vagues d'estivants qui envahissent les plages et piétinent sans vergogne les fortifications de merveilleux châteaux de sable auxquelles travaillent encore, accroupis et minutieux, leurs humbles constructeurs. A mon tour, je regagnais la terre ferme. Un peu déboussolée : étais-je le désespéré, que l'on avait réussi à convaincre de dégingoler l'escalier de service ou venais-je de braver pire ? Je vacillais. Pour ma défense, les lattes de parquet se révélaient de guingois sous la moquette et les marches de l'escalier, traitres à la descente. Parvenue au hall d'entrée, d'une stabilité irréprochable, je l'accusais de manquer de tact : fallait-il me pousser, me retenir, ne pas me laisser partir dans cet état ? Tandis que la distance se creusait entre nous, et que la tyrannie de l'absence, au gré de quelques couples enlacés, commençait à se faire sentir, je sortais mes griefs, j'éprouvais l'étoffe de sa présence qui ne se dérobait pas, je m'accrochais aux fibres de son être du bout des ongles et je restais ainsi suspendue et avide.
Un jour, n'y tenant plus, je le traitai d'imposteur pour avoir éveillé en moi un amour fallacieux et pour entretenir l'espoir vain d'une réciprocité. Il s'exclama : « je serais donc un imposteur ! » Diable. Je le laissai s'engouffrer dans cette perspective cavalière. Je doutai que personne ne lui ait déjà suggéré ce qui aurait pu être une réputation bien établie. Je lui trouvai l'air un peu trop réjoui par mon coup de patte visant son coup de gueule. Feignant de l'être pour m'offrir de lui un semblant d'authenticité. Il ne dédaignait pas honorer quelques supputations bien troussées de son rire que je continuais à trouver, malgré l'habitude, malgré l'indignation et les vicissitudes, désarmant, tant il me donnait à éprouver que le cur y était. La discussion ensuite tournait irrémédiablement court. C'était le danger. Danger - dont j'étais parfaitement consciente - d'une explication superflue, d'une querelle déplacée, d'une dérision généralisée préjudiciable à mon malheur. Impossible alors de gémir si ce n'est dans le registre tragi-comique. Vulnérabilité de ma tristesse. J'étais touchée par ricochet. Il y avait dans son rire, plus que le rire seul, attendu, et somme toute superflu, une joie enfantine qu'il laissait échapper. Elle me devint indispensable. J'étais tellement friande de cette manifestation, de grande salubrité privée, que j'en venais à la provoquer les jours où elle n'était pas prévue au programme. Le dérider au sacrifice de ma propre morosité était une bien étrange entreprise. Il était beaucoup plus fort que moi à ce petit jeu, qui abritait sous son apparente futilité, des velléités de bras de fer. Je misais sur la finesse de ses attaches et l'indéfectibilité des miennes. Je mis longtemps à admettre qu'il était totalement maître de son rire, et qu'il pouvait s'esclaffer ou me toiser avec un égal bonheur. Cela conférait une gaieté sourde à sa solennité naturelle et dissipait tout souçon de raillerie gratuite. Son rire, même sous cape, même inexpugnable, était de source sûre. J'en remontais le cours. Entre trouvailles et retrouvailles, mon vocabulaire allait bon train. Souvent il se joignait au voyage. Il n'était pas insensible à l'insolence cabrée, au sarcasme latent, au courroux frémissant. Il saluait d'un hochement de tête l'audace de certaines formules, qui en devenaient presque heureuses. J'avais l'impression, au fur et à mesure que je sentais ses traits céder sous mes saillies, que sous couvert de m'offrir les signes d'une victoire, il me livrait un peu plus à moi-même, qu'au-delà de l'objet consentant d'une conquête, il était l'agent privilégié d'un abandon magistral qui allait s'emparer de moi. A vrai dire, je mesurais mon degré de perdition à l'effet que produisait à moyen terme sur mon moral ce rire, dont je convenais, une fois que son retentissement en moi s'était dissipé, qu'il n'avait vraiment rien d'irrésistible. J'étais abattue. Ce rire inoffensif, que j'avais eu l'impression d'obtenir de haute lutte, mettait régulièrement en péril mes résolutions. Aussi étais-je bien décidée à ne pas céder à ce penchant fatal. Les bras croisés, j'attendais qu'il réfutât l'accusation d'imposteur que je venais de porter à son encontre. Aggravée par les circonstances exténuantes que je n'omettais pas à l'occasion de lui rappeler. J'attendais que cette fois il passât aux aveux.
N'avait-il pas lui-même mis les points sur les i, à une époque où je ne comprenais mal ce qui m'arrivait, saluant ma dérobade du jour par un « je vous affolle donc tant que ça » qui me laissa délicieusement pantoise sur le moment, et ouvrit vaste en moi le champ des possibles (impossible, des possibles), phrase exclamative et non interrogative, phrase permissionnaire, à partir de laquelle, me semble-t-il, l'amour, en dehors des liens sacrés de la famille, me fut autorisé.
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