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LE DISCOURS DES MUTATIONS

Paul MATHIS

 

                  Début 1999, à Nice, Jean Baudrillard faisait une conférence intitulée, «le clonage solution finale.» Terme qui n'était pas sans rappeler une énonciation formulée quelques décennies auparavant par les dirigeants nazis.
                  Ceci permet d'opposer la trajectoire narcissique, homosexuelle et mortifère de l'homme dans la surenchère opérée par cette passion du clonage, à ce que le sujet féminin porte en lui d'ouverture, de création, de vie et d'amour. Eléments que la femme met en avant face au pouvoir et à la pseudo-intellectualité de l'homme. Le terme de clonage dérive du grec qui signifie rejeton, petite branche. Or la femme crée un enfant et pas un résidu.
                  La femme mieux que l'homme probablement, témoigne dans la structure de son corps, d'un parcours, de la naissance à la mort, fait de différentes étapes sur la ligne d'un dépassement incessant des anachronismes, vers un horizon renouvelé. L'horizon ouvert par la jonction du féminin et du maternel, représente probablement ce qui lie chez l'enfant, dans son origine même et son advenir, le corps, la parole et la vie.
                  Ce propos, discours des mutations interroge les métamorphoses du féminin plus évidentes que les changements masculins permettant d'opposer les handicaps immobilisateurs et les temps de renouvellement. Questionnement de la femme à l'égard de l'homme que celui-ci ne peut méconnaître.
                  Petite fille, adolescente, femme adulte, mère, grand mère, arrière grand mère, comment parcourt-elle ces étapes pour être au mieux avec son destin ? Mutations nécessaires pour parvenir au meilleur épanouissement et ne plus prendre son plaisir dans le désastre des répétitions..
                  Désirée par les générations précédentes, en tant que fille ou en tant que garçon ? Dans le meilleur des cas, désirée en tant que vivante, et bien accueillie en tant que fille, sans regret qu'elle ne soit pas née garçon.
                  L'enfant naît d'une mère, et s'il naît fille, il deviendra dans la plupart des cas, mère à son tour. Et s'il n'accède pas à ce parcours restera dans son temps de dame âgée un regret, une nostalgie mal apaisables.
                  Nécessité, contrainte, obligation biologique, auxquelles nous ne pouvons pas échapper. Tous les deux, homme et femme. Dans le réel de la suite des générations comment se situe le désir du sujet face à deux inéluctables, la jouissance ou la réjouissance de la vie, dans la naissance de l'enfant, ou la jouissance de la mort ?
                  Qu'est-ce que l'homme perçoit du corps de la femme et qu'est-ce que la femme perçoit du désir de l'homme ? Le regard ou les jambes ? Ce bipôle schématique est-il l'emblème de la castration, dont la circoncision est la marque à minima, à laquelle s'ajoutent les rites de mutilation faits sur le corps féminin. Résection du clitoris, infundibulation auxquelles s'ajoutent parfois des modalités de coupure plus sauvages. Ainsi l'homme peut être au recul face au sexe féminin si celui-ci devient pour lui la représentation du risque qu'il peut courir l'absolu de sa castration. Si l'homme craint et désire le pouvoir de séduction de la femme, c'est-à-dire une interpellation sans amour, faite de violence, c'est corrélatif de la castration lue sur le corps de la femme et reportée sur son propre corps. Seul ce qui est aimant de la part de la femme peut rassurer l'homme, pour le convier à rencontrer dans le corps féminin ce qui les concerne tous deux, le désir d'enfant également partagé. L'acte sexuel devenant la commémoration de leurs naissances.
                  Certes on peut observer chez la femme une séduction aiguë, marque du pouvoir de son corps. Et sur la ligne de la maternité, elle peut faire entendre avec acuité que ses ovaires se tordent de désir, pour énoncer l'absolu de sa détermination. Elle fait du maternel le radical de son exigence et l'homme ne peut se sentir réduit à n'être qu'un géniteur.
                  Nous avons hérité de millénaires de désastres, où la différence sexuelle est proscrite. C'est probablement sur ce point que le corps est radical interrogateur.
                  Il y a dans l'approche sexuelle une confrontation, une correspondance, un bipôle, où l'intellect et l'affectif transcendent le biologique. La beauté de la naissance de l'enfant, confirmerait la beauté et la réjouissance de l'acte sexuel.
                  Le premier cri, qui est une première parole, une premier chant, auquel répondra la première nomination, fait de cette naissance, la métamorphose et la consécration du biologique au-delà de la mort.
                  Hippodamie, Agamemnon, Medée, Atrée et Thyeste sont les fourvoyeurs, les fossoyeurs du désir assassin primitif, dont l'enfant massacré, demande des comptes, s'il reste en lui, un désir de parole, et chez l'adulte une réception d'écoute. Les limbes constituent une invention plus cruelle que l'enfer par la punition d'un innocent irresponsable.
                  Il y a deux éléments antinomiques, dont le féminin et le maternel laissent entendre au masculin et au paternel, la résolution possible de la violence au profit de la tendresse et une évolution possible.
                  Le féminin adresse au masculin un questionnement sur la nature de son désir. Et inversement. Tendresse et amour ou possessivité et violence ?
                  Quelle est l'origine de la violence ? Du plaisir de la violence ?
                  Pouvoir mortifère de la mère distante de sa féminité ?
                  Pouvoir mortifère de l'homme lié à sa castration ?
                  Qu'est-ce qu'une femme ? Qu'est-ce qu'une mère ? Face à catalogage s'imprime automatiquement qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce qu'un père ? Qu'est-ce qu'un enfant perdu ?
                  J'évoquerai pour introduire mon propos le rêve d'un patient, solitaire, dans un monde sans écho.
                  Dans un premier temps, cet homme déambule dans un site minéral, perdu dans une montagne presque sans arbres. Le sol est fait de cailloux, fixés, ou incertains, sur lesquels il glisse ou bascule. Rien de vivant.
                  Dans un moment de détente, d'espoir peut-être, il descend en spirale glissant sur ses souliers comme sur des skis, le long d'une paroi à l'image d'un vaste entonnoir, cratère d'un volcan éteint. Il ne tombe pas, il est même alerte. Puis il aboutit au fond d'une vallée, sombre, ponctuée de petites maisons disloquées, et de personnes hagardes, mal vêtues, trottinant, courbées. Personne à qui parler, à qui demander un renseignement. Aucune attention ne lui est donnée. Puis tout s'évanouit dans un réveil perplexe, qui n'estompe pas sa solitude de rêveur. Rien du réconfort d'une promenade accompagnée dans un site d'arbres et de verdure agréables, rien des couleurs du peintre ni de celles du soleil.
                  Rien d'un écho humain, animal, ou végétal. Il n'y a que le soubassement du sol incertain, sur lequel ce solitaire essaie de tracer sa route.
                  L'analyste est le seul témoin, après coup, par le récit de son rêve. Comment peut-il apaiser une telle angoisse ? Mais si l'analysant est là, c'est à partir d'une tentative de cassure de son isolation narcissique et peut-être mortifère. Reste du bébé qui avait perdu sa mère ?

 

                  En contrepoint je ferai appel à cette aquarelle d'Otto Dix intitulée « Traum der Sadistin », rêve de la femme sadique où la solitude demeure tenace malgré les apparences1. Une femme nue est crucifiée à l'envers, tête en bas, sur une croix à deux barres transversales. A la barre supérieure, sont attachés deux mollets, jambes très écartées, sexe exhibé. A la barre inférieure les mains sont clouées. La tête pend, prolongée par la chevelure défaite. Entourant cette figure centrale, plusieurs images, voisines : en haut une femme, allongée en décubitus ventral, les seins cernés par deux cordelettes, soutenant deux poids ; en bas, à droite, une femme à quatre pattes, exposant son anus, tandis qu'une jambe repliée découvre son sexe.
                  Ces deux dernières sont ligaturées aux poignets et aux chevilles. Une cinquième exhibe des fesses rebondies, touchant la joue gauche de la femme crucifiée. Une sixième est allongée sur le côté, mains liées dans le dos. A gauche, sur toute la hauteur de l'estampe, le maître d'uvre, une femme, massive, musclée, féroce, empruntant à l'homme sur la lèvre supérieure, le fil d'une moustache, incurvée vers le haut.
                  L'accoutrement est ostensiblement brutal, pornographique. Peut-on déduire de cette figuration que la maltraitance est essentiellement infligée aux femmes, sans moustache, par une femme corpulente, présentant une vulve noire, et porteuse d'innombrables lignes à figures de liens ; lunettes noires attachées derrière la tête, bretelles de soutien-gorge, ceinture noire serrée à la taille, jarretière soutenant le bras, le tout couronné par un fouet à allure de serpent, tenu par un bras droit, prêt à la frappe. Là, il s'agit d'un massacre de femmes, par un monstre féminin phallique. Dans ce fantasme les hommes forts, ne seraient-ils que des femmes phalliques dont le phallus est défait de son caractère réel, signant la différence avec la femme ? Et le prototype réalisé de cette imposture ne serait-il pas le chef féminin déguisé, créant la loi, la théorie, tout système dictatorial méprisant, interdisant, ce qui est vivant dans le réel de la différence sexuelle et renvoyant le patient du rêve à la solitude des monastère multipliée par le nombre des frères ?
                  Est-ce là le désir de la femme exclue de sa féminité ?
                  L'horrible peut accentuer son attrait.
                  Telle cette scène d'une marionnette allemande, où l'on voit une femme âgée, déformée, maigre, encore habile, et capable de donner un semblant de vie à un petit fœtus mort, fait d'un corps flétri, d'une tête énorme, et auquel cette mère veut conférer l'illusion d'une caricature de vie.
                  D'un bras elle imprime à l'enfant un mouvement d'ascension, de grimper, sur son autre bras ; les jambes du bébé mort sont en demi-flexion, immobiles ; la tête est flottante, basculante d'une épaule à l'autre. Le visage de l'horreur fait écho de l'enfant à la femme et inversement. Qu'est-ce que cette femme au corps cadavérique, essaie de retrouver ? De tenter de remettre en place sur la scène de la vie, illusoirement, ce qu'elle sait ? Que la marionnette n'est que du semblant qui ne sera suffisant que pour un temps.
                  Et cependant elle a créée cette mascarade qui est la marque de ce qui reste en elle d'un fragment d'espoir, mais aussi de ce qui en elle n'a pas été suffisamment de l'ordre du vivant, car elle prend sa jouissance dans la souvenance du fœtus mort tellement les archaïsmes jouissent de l'obscurité et du travestissement. Et l'homme dans ses rêves répond-il à de telles provocations ? A quoi est-il réduit ?
                  J'ai rêvé, raconte un patient, d'un monstre couché dans un lit. Un monstre sans tête. Une bouche à la place de la tête. Il portait un embryon dans son ventre, et j'attendais qu'il fasse une fausse couche.
                  Le corps, avait perdu son humanité par effacement de sa tête, et ne proposait plus dans sa relation à l'autre qu'un autre débris foetal dont il allait se débarrasser, par nécessité médicale.
                  Comment est-on conduit à de telles images de souffrance, fonction d'un maintien du pouvoir mortifère de la mère ?
                  Je rêvais, dit une patiente, que ma mère me contraignait de l'accompagner, pour acheter pour elle, une salopette, afin qu'elle puisse être plus séduisante à mon égard. Dans un autre moment du rêve, je me lavais le sexe, afin d'être propre pour faire l'amour avec elle.
                  A l'inverse peut-on imaginer un parcours qui propose une heureuse issue ?
                  Un homme rêve d'une femme qui se déshabille. Elle s'allonge sur le dos et l'invite à l'acte sexuel. Hésitant, il s'exécute. Il s'étend sur elle, mais il se demande si l'érection va venir. Et il lui dit : «tu vois bien petite fille ce que j'avais prévu est arrivé.» La porte s'ouvre, et apparaît une petite fille, qui les regarde.
                  Ce rêve montre remarquablement l'interrogation de la scène primitive. Le désir de connaissance de la part de l'enfant, et d'une petite fille en particulier, sur la fonction de son père, rejoignant l'incertitude masculine de celui-ci. Dans la phrase du rêveur, apparaissent les interférences du «je», du «tu» et du «ça». «Tu» vois bien dit-il à la femme, «je» te l'avais bien dit, «ça», est arrivé. Le «je» et le «tu» n'ont pas la maîtrise du «ça», parce que l'homme dans son désir ne sait pas ce qu'il fait, ni ce qu'il veut. Il est probable que la femme sait toujours qu'en arrière plan de la rencontre érotique il y a toujours une grossesse possible ou interdite. L'homme n'est pas conditionné d'une façon aussi absolue. C'est à lui de discerner chez la femme le clivage entre l'érotisme et le maternage d'un côté, et l'articulation la plus heureuse du maternel et du féminin, en pressentant ce qu'il peut deviner du désir féminin.
                  N'est-ce pas ce qu'il dit quand il rêve «qu'il est enceint des œuvres d'une femme» ? C'est à dire de l'attention ou de l'amour qu'il lui porte.
                  A ces images d'enfer peuvent faire place des rêves d'essor, des situations de dégagements et d'espoir.
                  Une patiente rêve qu'elle marche dans l'herbe, une herbe verte, vivante. Elle se dirige vers deux femmes, nues. L'une est enceinte. La rêveuse voit à travers la paroi abdominale transparente un visage d'enfant. L'analyste caresse le front et les yeux de l'enfant. Face à la verdeur de l'herbe, elle souligne le caractère pâle, blanchâtre, blême de la peau des deux femmes où elle lit l'ombre de la mort.
                  Une autre de rapporter un rêve d'annonciation. Une patiente annonce à sa mère, décédée dans le réel, ressuscitée dans le rêve sa joie d'être enceinte. Et corrélativement elle annonce à l'analyste cette naissance à venir. Elle n'avait jamais pu être enceinte, même en ayant subi deux fécondations in vitro.
                  Une patiente, parle d'un bien être intégral vécu à l'aube de journées de vacances passées à la montagne. Marches dans l'air vivifiant un peu froid du matin. Cette sensation agréable est énoncée comme la mutation d'un souvenir infantile, lorsque petite fille, colérique, ses parents immobilisaient son visage sous l'eau froide du robinet.
                  Chez un autre patient semble figurer une mobilisation des stéréotypies. Dans la même nuit dans un premier rêve, il se sent contraint de passer sa tête à travers un orifice rétréci pour pénétrer dans un milieu de chair humide. Il a peur de ne plus pouvoir respirer. Dans un autre rêve il voit son amie, nue, assise dans un fauteuil, les jambes en hyperflexion, écartées, le sexe très exposé. On peut penser qu'il manque un troisième volet, celui de l'acte sexuel.
                  Ce troisième volet est apporté par un troisième patient qui raconte en deux temps les images oniriques suivantes.
Dans un premier temps, il est immergé dans une baignoire en étain ; il ne respire pas, puis il réussit à passer à travers un orifice d'où il s'évadera vers une forêt et un air vivifiant.
                  Un mois plus tard il raconte le premier épisode onirique oublié, où il est un fœtus pénétrant dans l'utérus de son épouse. Or, l'acte sexuel n'est pas un retour au corps de la mère. Il ne peut être qu'un remerciement pour notre naissance, dans l'acte d'une nouvelle création.
Ainsi une fille dit à sa mère : «Ce bébé, c'est la plus belle chose qui me soit arrivée au monde.»
                  Une autre femme de dire : «Mon accouchement a été génial. Ça s'est passé en quatre poussées, que j'ai accompagnées de quelques flexions et extensions du bras droit, de la main et des doigts, à l'image du battement du chef d'orchestre. A ce moment, tandis que les jambes de mon enfant, étaient encore dans mon ventre, nos deux têtes fléchies se sont fait face, comme pour se saluer. Il est sorti et j'ai éclaté de rire. Un quart d'heure après il a attrapé le bout d'un sein sans difficulté.»
                  Le corps traduit peut-être là, ce qu'il est au mieux dans les actes, et peut-être que la femme, devenant mère a le privilège de nous mettre en présence, de l'acte le plus exhaustif, l'acte de naissance et de création, face auquel l'homme ne peut poser aucun équivalent, même pas le sculpteur.
                  Et lorsque les parents perçoivent qu'ils sont introduits dans le monde de l'enfant par l'enfant lui-même à partir de ses innovations, de son inventivité, ils inaugurent de nouvelles contrées.
                  Ce n'est plus le schéma éducatif, coercitif imposé par l'adulte, pour faire des serviteurs du grégaire, mais l'ouverture vers une nouvelle lumière, qui jaillit de l'enfant, à laquelle les adultes se sentent conviés.
                  Le maternel invite l'homme à devenir un autre père. Cesser d'être le géniteur, castrateur, obéissant à des lois anachroniques. Il devient le père à l'écoute de l'enfant, lui donnant une présence plus fondamentale que celle du travail.
                  Nous sommes loin des fantasmes de fœtus, faits par des hommes qui rêvent qu'ils sont des embryons pénétrant l'utérus.
                  Qu'entendent-ils de ce que la femme désire, de son passage du féminin au maternel ? Que le désir de la femme serait essentiellement de protester contre la vacuité utérine ? Et pressent- elle l'advenir dans l'autonomie de l'enfant pressenti ou au contraire veut-elle maintenir un pouvoir sur un enfant rendu servile ?
                  La rencontre humaine détient-elle au mieux ses lettres de créance de la rencontre de l'homme et de la femme ? Et dont la concrétisation, la matérialisation serait l'enfant, avec ses paramètres de renouvellement ?
                  Afin d'exclure la violence, la jalousie, la pornographie, pour donner aux interférences leurs prévalences. A ce titre la vie affective dans l'ampleur que la vie sexuelle pourrait lui apporter, risquerait de rejoindre toutes les formes de création.
                  « Cet enfant qui va venir, fait naître des tas de choses nouvelles », dit un grand-père en devenir, redécouvrant le statut du père.
                  Le bonheur est de l'ordre des accords entre les personnes, entre les personnes et les choses. Le plaisir est plus grand dans les échos qui résultent de ces correspondances, que dans les violences échangées. Et pourtant, le spectacle qui nous entoure, témoigne plus de la discorde, du conflit et de la polémique, que des mots et des gestes d'écoute.
                  La femme ne peut se débattre indéfiniment avec un désir d'enfant, confus, mal formulé, tenace, impératif, contradictoire. Et parfois un refus d'enfant qui s'affiche comme absolu. Comment ce désir d'enfant se conjugue-t-il ou se clive-t-il avec le plaisir et la jouissance reportés au corps à travers des instances disparates ? Orales, anales, urinaires, génitales, variables au fil des années dont la traduction se manifeste dans le symptôme ? Ou la rencontre avec l'homme qui peut se concrétiser dans le désir d'enfant, en réciprocité ? Ou au contraire dans le vœ de mort à l'égard de l'enfant ?
                  Il n'y a pas de féminin ni de maternel sans référence au masculin et au paternel.
                  Quel est l'enjeu, l'envergure, l'horizon de la différence sexuelle, et à l'opposés quels en sont les maléfices ?
                  Nous sommes nés d'une différence sexuelle. Notre origine procède d'une différence et nous tendons à n'avoir comme pôle d'intérêt, que la similitude, la ressemblance, l'identité, alors que la dissemblance témoigne toujours du réel. Or la dissemblance est parfois récusée de façon absolue.
                  Quel est l'enjeu introduit par les rites de mutilations et de symbolisation portant sur le corps ?
                  Tous deux, homme et femme, ne sont pas dans la dimension de la circoncision, de l'excision ou du baptême. L'envergure de la rencontre hétérosexuelle est au-delà des lois anachroniques.
                  Il y a un moment dans le désir, qui correspond peut-être, au plus haut degré de la perception de la différence sexuelle, où le désir d'enfant se conjugue, à la jouissance et à la réjouissance, pour fonder la catégorie de l'amour dans l'exactitude de l'affectif, de l'intellect et du corps. Dans une correspondance heureuse de l'imaginaire et du réel. Ceci risque d'exclure de façon radicale toute connivence avec la pulsion de mort. Ceci est fonction de l'absolu du désir du couple, rendant inopérant le pouvoir du grand Autre, c'est-à-dire l'éradication au moins pour un temps de la pulsion de mort.
                  Ce que le féminin et le maternel nous offrent, dans la naissance de l'enfant, ce que le féminin et le maternel offrent à l'homme et au père, c'est le désir d'une création conjointe, un dégagement total, de notre héritage de mort, de souffrance, d'expiation, de sacrifice, pour un hommage et un remerciement à l'enfant plein de joie de vivre, d'attention, d'intelligence, et de beauté. C'est une re-création et non une reproduction. Celle-ci n'appartient qu'au fichier du clonage.
                  L'amour mystique, l'amour reporté à Dieu, l'amour supposé de Dieu à l'égard du monde, l'amour porté au Christ, et l'amour du Christ porté aux fidèles, instaurent l'opposition entre la demande, l'exigence, et le don. D'un côté l'exigence, d'un autre le mouvement vers. D'un côté la dépendance, d'un autre l'autonomie et la création.
                  Et peut-être que l'éternel féminin, dans sa réponse au désir d'enfant, affiche ce que la maternité peut offrir de renouveau, de vie, face à notre héritage où la mère destructrice, tue la féminité. Reste à l'homme, de percevoir comment son désir peut être en écho avec celui de la femme, et eux trois, c'est-à-dire avec l'enfant, fonder leur joie sur ce que l'amour peut offrir, dans ses interférences
                  Le féminin et le maternel nous présentent deux registres opposés, celui des monstruosités et celui de l'ordre du radieux. Il est probable que nous avons hérité de ces deux dimensions, et si j'ai énoncé ces paramètres de mutations et de métamorphoses, c'est pour donner la prévalence à ce qui peut être de l'ordre du bien-être. Et il est possible que la femme puisse être le facteur essentiel de ces transformations. Ceci évoqué par Jacqueline De Romilly parlant d'une psychanalyse du bien.
                  La première distance prise avec le corps de la mère correspond au terme classique de sevrage. C'est une dénomination empreinte de manque, de frustration qui pourrait avoir fait son temps. Peu à peu, d'une semaine à l'autre, puis d'un jour à l'autre, le bébé investit moins le sein de la mère, pour élargir son horizon visuel, auditif et de préhension. Surtout si le père sait y bâtir sa place. S'il s'approche de l'enfant au sein, lui parle, le regarde avec attention, selon une mimique interpellante. L'enfant tourne la tête, modifie son regard, se dégage du mamelon, l'abandonne, convié vers un autre horizon, et une autre gestique. La mère réinstaure sa féminité, sans regret de cette parcelle de maternité qu'elle abandonne. Et la parole donne un pas de plus, entre la mère, le père et l'enfant.
                  Ce premier marquage de l'autonomie et des correspondances de ces trois personnes, éloigne de la jouissance mortifère de l'objet «a» qui est initialement oral.
                  Le discours du sujet, celui du sujet sexué doit s'affirmer face au discours des masses grégaires fidèles au discours du Grand Autre. Lacan est mort, nous dit-on, «en fusillant du regard» celui qui lui donnait le dernier sacrement. A-t-on interdit Lacan de se demander à l'égal de Borgès dans quelle langue il allait mourir ?
                  La parole demeure contrainte, interdite, inaudible de la naissance à la mort. Car ce n'est pas la demande, la prière, la supplication qui sont importantes. C'est l'invention, la créativité. C'est ce dont nous récompense le visage de l'enfant, dans son sourire des yeux et des lèvres. C'est ce que la femme en devenant mère par la création de l'enfant et non par la reproduction, assume de l'ordre de la vie, négativant cet héritage monstrueux qu'est l'infanticide, plus odieux que le parricide et le matricide. Infanticide, dont les fausses mères et les faux pères, partagent tous deux la responsabilité. Répétition au fil des siècles, d'Agamemnon à Staline.
                  Seuls les amants peut-être peuvent réaliser cette alliance qui fonderait l'amour sans altération. Telle une œuvre d'art, sans fin.
                  N'est-ce pas le message du féminin et du maternel, corrélatifs, rappelant à l'homme adulte, ce qu'il fût, enfant ? Curieux et attentif.
                  La femme enseigne à l'homme à travers différents moments du temps la vie dont son corps porte témoignage.
De sa naissance de petite fille, de ses premières questions, sur le zizi du petit frère, de ses premiers effrois, de sa surprise, ne comprenant pas pourquoi la maman du petit garçon a disparu pour monter au ciel, elle est parvenue sans encombre à ses premières règles, qu'elle annonce en premier à son père. Celui-ci ravi, lui dit : « on va faire la fête, et on invitera Monsieur le Ministre du culte, pour qu'il te donne la main. » Finis les interdits absurdes, les mensonges sur son avenir de femme heureuse. Premier amour, un peu timide. Mais douceur et sûreté de la rencontre. C'est le petit ami qui en a parlé à papa. La voiture est en marche, à bonne vitesse, pour les étapes restantes, sans crainte du départ final, vers un dernier sourire au dernier né.
                  Cependant une question demeure.
                  Le signifiant est-il le caténaire absolu ?
                  Et la justesse des articulations des signifiants hétéroclites ou homophoniques préserve-t-elle du drame ?
                  Qu'est-ce qui actionne le fantasme, et à l'inverse qu'est-ce qui actionne le signifiant ? Comment le signifiant s'inscrit-il entre l'imaginaire et le réel ?
                  Doit-on cesser de demander au signifiant ce qu'il ne peut donner, ou plutôt moduler ce qu'on lui demande ? Mais on ne peut échapper au signifiant, sous peine de se maintenir dépendant du «a».
                  L'enfant peut être désiré en tant qu'objet, objet « a ». Le maternel et le féminin en tant que signifiants l'un et l'autre, dans une référence au masculin et au paternel, en position symétrique, permettent probablement l'advenir de l'enfant en tant que sujet, pré-nommé, car ce terme linguistique, est prévalent pour le sujet, sur le patronyme.
                  Le prénom représente l'articulation des premières syllabes prononcées par le maternel et le paternel permettant à l'enfant d'entrer dans le monde de la langue. Premier lien entre l'intellect et l'affectif.
                  Et les petites filles, à l'école, mieux que les garçons, décident de ce choix.
                  Comment le maternel et le féminin déposent-ils les pulsions partielles pour donner au mieux à la jouissance de la possibilité d'un advenir radical du sujet dont le corps vivant sera le signifiant premier ? C'est par le délogement des pulsions partielles liées à la mort, que le maternel et le féminin aux termes de leurs parcours, confondus, risqueront de toucher la mort inexorable dans une dimension où le masculin et le paternel reconnaîtront le bien fondé de ces interpellations.
                  Le ventre de la femme est lieu de naissance ou de mort. Parfois des deux. Le désir de l'homme est soit d'amour ou de meurtre. Il aime ou il viole. Il est probable que l'homme qui se suicide se tue dans le ventre de la mère, en tuant en même temps la mère. Tel est le sens du seppuku.
                  Agrippine n'a-t-elle pas dit à Néron «frappe au ventre» ?
                  A l'inverse l'homme dans l'acte sexuel s'il est d'amour, se ressuscite en écartant la bête. Le «je t'aime» de la femme opère une double mutation, qui deviendra dans le maternel une nouvelle métaphore par la naissance de l'enfant en tant que sujet.
                  Ce n'est jamais l'ordre des pulsions partielles, auquel se réfère une facette de l'ordre des lois qui garantit la dimension du sujet. L'ordre des lois utilise le patronyme, et l'objet «a» à des fins de consommation et la mère archaïque par son maniement de l'interdit, brise ce que le maternel peut avoir d'inaugural, s'il est connoté au féminin dans la différence sexuelle. Le désir fondant l'ordre de l'alliance n'est pas la structure de l'alliance faite au nom de la circoncision.
                  La circoncision, huit jours après la nativité, par la dénomination qui la définit, permet de faire entre l'enfant dans la communauté religieuse. Ce rite deviendra chez les chrétiens le baptême. La circoncision représente la première des sept douleurs de la Vierge, car à cette occasion, le Rédempteur versa pour la première fois son sang qui devait couler plus tard lors de la Passion pour le rachat des hommes. Pourquoi la mère de Dieu se prête-t-elle à ce rite de la mutilation du corps en contraste avec la démarche des Rois Mages ? Peut-il y avoir une justification de la souffrance infligée ?
                  On lit dans le Cratyle, ce texte remarquable sur la rectitude des mots, comment le soma, corps, s'approche du sema, tombeau, geôle, mais aussi signe. Le corps ne serait plus le tombeau de l'âme, mais le signifiant premier, prenant à son compte les inscriptions heureuses et laissant de côté les symptômes des inscriptions malheureuses.
                  Il y a dans le maternel dont nous avons hérité une contestation du féminin. C'est le maternel meurtrier.
                  C'est le féminin dans sa correspondance au masculin, tous deux dans leurs paramètres propres et non d'emprunt, qui efface la violence et la mort, pour donner au couple les éléments d'entente,
d'attention, de correspondance pour une rencontre d'amour et non de rapports de force et dont la résultante peut être l'enfant vers son advenir singulier.
                  Sur le phylactère tenu par la prophétesse Anne, de l'icône quadripartite de Saint Pétersbourg, il est écrit : « Cet enfant est le créateur du ciel et de la terre. » N'est-ce pas la conclusion d'espoir de la conjonction du féminin et du maternel face au masculin et au paternel ?
                  Ce qui peut nous conduire à formuler que l'enfant est là pour l'advenir renouvelé de l'adulte, à condition que l'homme se place en position d'exactitude face au réel du corps vivant sexué.
                  Le point de mutation fondamentale, c'est le lieu de nidation de l'ovule fécondé, l'utérus, qui devient le nœd d'inscription dans le corps féminin, du masculin et du féminin, sans revendication phallique et sans castration fantasmatique. C'est-à-dire que la naissance de l'enfant dans la différence sexuelle signe l'absolu de la joie sur la jouissance de la souffrance et de la mort dont la cible depuis des millénaires a été le meurtre de l'enfant à partir de l'interdit de l'acte sexuel.
                  Je rêvais, dit une patiente, d'une infirmière qui me disait que j'avais le sexe du Christ.
                  Je me sentais un homme sans pénis et il fallait le dire à ma mère.
                  Ce qui nous conduit à penser que l'acte important, fondamental n'est peut-être que l'acte sexuel, décapé de tous les anachronismes de douleur, de faute, d'expiation, de condamnation et de sacrifice.
                  Parfois les amants énoncent de leurs corps une approche, où ce qu'on appelle l'amour présenterait des références rares. Evoquant un sentiment très intense, ils imaginent que les barrières de leurs peaux ont disparu ; que leurs corps se mêlent de façon très intime ; «que l'amante savait de moi dit-il des choses que j'ignorais totalement ; qu'elle ressentait une érection qui l'envahissait.»
                  Et à l'opposé, dans ses fantasmes, l'homme dessinait l'image d'un sexe baladeur échappant à son propriétaire. Et il se rappelait qu'étant enfant il aimait jouer près de sa mère, comme s'il était un organe à elle, avec le sentiment que son sexe était un secteur interdit.
                  La femme aurait-elle plus que l'homme la notion de ce que le corps offre de jouissance, de réjouissance et de vie dans sa générosité de mère démunie de pouvoir ?
                  Le rapport sexuel n'est pas pour l'homme le retour dans le ventre de la mère sous la forme d'une délégation pénienne, ni pour la femme un acte de récupération phallique.
                  Il est au contraire un acte de liberté, de reconnaissance, et de création.
                  L'acte sexuel devient acte de remerciement et de commémoration de notre naissance dans le don de vie adressé à la génération suivante.
                  Le corps est là, en tant que matériau et instrument, dans la plupart de ses secteurs, pour exprimer la joie, la détente, la beauté, la lumière, et non point pour récriminer dans le symptôme.
                  L'image du Christ et celle des martyrs nous maintiennent dans cette part de l'homme condamnée à la faute, à la jouissance de la souffrance et de la mort. Le discours des mutations c'est le dégagement du plaisir du désastre pour la joie des correspondances dans le réel des corps vivants.
                  L'absence, n'est-ce pas, indéfiniment, essentiellement, le fantasme repris, repris de l'absence de la mère ? La solitude, dans un lieu quelconque n'est-ce pas l'absence de la mère l'absence de l'utérus ? L'absence des seins ? La chambre où l'on dort, n'est-ce pas le ventre maternel ?
                  L'homme est-il réduit à l'objet «a» ?
                  N'est-il même pas le fusil, mais la fable qui tue ? La femme ne se récupère-t-elle qu'en tant que mère ?
                  Mais il y a un autre parcours d'autres mutations où la vie serait dominante.
                  Le discours des mutations, ce à quoi la psychanalyse peut contribuer, par la prise de parole de l'enfant, devenu analysant à partir de son impasse ; c'est la métamorphose dans la conception, par la création d'un autre corps, de ce qui peut advenir dans chaque cas particulier, d'un sujet dans son advenir propre.
                  Les larmes qui coulent le long des joues deviennent des mots.
Serge LECLAIRE a bien énoncé que l'homme cesse «de faire de la mère», fabricant une «société incestocratique»,2 et si dans notre société «il n'y a pas d'image de père», j'ajouterai que le père et l'homme sont à créer à partir de la présence et de l'écoute portée à l'enfant vers d'infinies mutations.
                  Le discours des mutations ce n'est plus la plainte et la revendication sur le manque, c'est le désir du sujet dans les actes face au réel. Et ce qui reste peut être plus difficile, car empreint d'angoisse, c'est le travail des fondations car la pulsion de mort y maintient son logis.



Notes

1. Otto Dix, par Eva Karcher, Taschen, édit., 1992, p.75

2. Serge Leclaire, Ecrits posthumes.


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