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LA TRANSMISSION DE LA PSYCHANALYSE

Philippe JULIEN

 

La psychanalyse se transmet de deux manières, en deux lieux différents : d'une part, par l'expérience de cette pratique qu'est la relation entre un analyste et un analysant, et d'autre part par sa présence dans la vie publique selon ces trois modalités : par sa théorie, par ses institutions dites psychanalytiques, et par les rapports qu'entretiennent les psychanalystes avec la société civile où ils se trouvent. Un dedans et un dehors.
L'histoire de la transmission de la psychanalyse est celle du rapport entre ces deux lieux. Ce rapport est de plus en plus l'objet d'un conflit, dans la mesure où il est vécu et conçu selon trois manières différentes et inconciliables entre elles.
Ière Position : l'existence publique de la psychanalyse fonde sa pratique
Selon la première conception le lien analytique entre un analyste et un analysant est une expérience qui se fonde d'abord dans la théorie . En effet, toute analyse digne de ce nom est une praxis justifiée par une théorie .
Mais, où se trouve-t-elle ? Elle s'institue là où elle fait doctrine, c'est-à-dire dans l'institution analytique qui par son enseignement et ses publications garantit la valeur scientifique de la théorie, en faisant départage entre déviations et approfondissements. Telle est la fonction de la communauté des anciens, de ceux et celles qui doivent ensemble contrôler la transmission de la théorie.
Enfin, si la théorie fonde la pratique et si l'institution fonde la théorie, de plus en plus en ce début du XXIème siècle, avec l'Union Européenne les Etats sont appelés à reconnaître l'institution en sa conformité avec les règles juridiques de toute profession, pour exclure les impostures de la bêtise ou du charlatanisme.
Ainsi, ces trois garanties publiques que son l'Etat, l'institution et la théorie fondent par leur coordination la praxis de l'analyste en sa relation à l'analysant . Les interventions de l'analyste et sa parole interprétative sont une "application" de la dimension publique de la psychanalyse à sa pratique. Toute discipline sérieuse fonctionne ainsi, par déduction, de génération en génération .
Quelles en sont les conséquences aujourd'hui ?
1) Interpréter la parole de l'analysant, c'est traduire ses mots dans le langage de la théorie, dont ils se déduisent.
2) Le but de l'analyse est de remédier aux déficits de l'Idéal du Moi, en instaurant grâce au transfert une identification aux traits de l'Ichideal de l'analyste. Là où les modèles parentaux et éducatifs ont manqué, le psychanalyste a à prendre place, de sorte que les pulsions de vie l'emportent sur la pulsion de mort.
3) Enfin, dans les institutions psychiatriques et médico-psychologiques il est demandé au psychiatre ou au psychologue une aide et un complément thérapeutique par une psychothérapie. Tel est le nouveau nom du psychanalyste : un psychothérapeute, un auxiliaire médical, reconnu par la loi grâce à l'institution analytique.
IIème Position : pas de rapport entre la pratique et la théorie
La tradition des professions libérales a trouvé avec la psychanalyse une vigueur nouvelle par la disjonction entre le travail "en privé" et la psychanalyse en sa vie publique.
Ainsi, la règle de la confidentialité à respecter impose à la psychanalyse une extra-territorialité scientifique ; étant hors-médical, hors-universitaire, hors-diplômes, elle n'a pas à se soumettre à cette exigence de toute science qu'est la consensus des experts socialement reconnus.En effet, il n'y a d'expérience des formations de l'inconscient que par la rencontre confidentielle entre deux désirs, l'un faisant naître l'autre selon une éthique de transmission de tout désir. Pour quelle raison ? Parce que dans la relation analytique, la vérité parle par la bouche de l'analysant. Ainsi, celui-ci conquiert par son analyste le sens de ses symptômes. Or,chacune de ces expériences est particulière ; elles ne peuvent donc s'additionner pour constituer un savoir transmissible au-dehors, hors de la relation entre tel analyste et tel analysant. Ainsi, il n'y a pas de savoir commun, parce qu'il n'y a pas d'inconscient collectif.
Cela n'est pas sans conséquence : il y a disparité entre l'acte analytique et le reste. En effet, il n'y a pas d'être analyste, mais des actes analytiques à certains moments pour tel analysant. L'adage latin "agere sequitur esse" ne convient pas. En dehors de la relation analytique il n'y a ni acte, ni être, car il n'y a pas d'être-psychanalyste, mais une place à occuper de temps à autre, en fonction de la demande de l'analysant.
C'est pourquoi, faire partie d'une institution analytique, parler en public, publier des écrits, est une dimension tout autre, celle de la publicité : se faire un nom. Se faire une réputation en appartenant à un réseau permet ainsi d'avoir une clientèle.
Ce départage sauve la psychanalyse en son éthique spécifique, indépendante de tout pouvoir socio-politique et de tout regard étranger. Telle est la réponse choisie en réaction contre la première position où c'est la théorie qui fonde la pratique ; mais il n'y a pas de rapport entre eux. Les psychanalystes doivent avoir cette "flottabilité" qui leur permet de s'adapter aux régimes culturels et politiques, quels qu'il soient, totalitaires ou non ; car ils leur échappent par une a-topie irréductible .
En effet, la psychanalyse est un chemin qui ne conduit à aucune éthique sociale établie, car elle n'a pas elle-même d'éthique déterminable théoriquement et publiquement ; elle n'a de cesse d'inventer son propre chemin, un "propre" qui est sans rapport avec le "commun".
IIIème Position : seule la pratique fonde l'existence publique de la psychanalyse
C'est la position de Freud : seule la Laienanalyse peut permettre d'aller au-delà et d'acquérir un savoir théorique : "La préparation à l'activité analytique n'est pas tellement facile et simple, le travail est dur, la responsabilité grande. Mais, celui qui s'est soumis à un tel enseignement, qui a été lui-même analysé (...), celui-là n'est plus un Laien dans le domaine de la psychanalyse " ( Die Frage...Chapitre V ).
Pourquoi ce passage du Laien au non-Laien ?
1) La pratique ne cesse de fonder la théorie.
Ce que l'analyste sait déjà ne lui sert de rien pour écouter ce que dit tel(le) nouvel(le) analysant(e). De même qu'il n'y a de science que du falsifiable, les expériences analytiques ne peuvent s'additionner pour donner un sens commun à chaque type de symptômes. Certes, il y a des types cliniques et des paradigmes que la psychiatrie a classés en fonction de symptômes communs. Mais, le sens que le psychanalyste leur donne est toujours pariculier : du sens, du sens, mais jamais le sens dernier.
Alors, qu'est-ce qui peut passer dans le discours communicable publiquement ? Un savoir qui transcende le sens, le savoir même qu'est l'inconscient qui travaille pour la jouissance et qui témoigne d'un réel hors-sens, le réel même dont la science se construit. Ainsi, la pratique de la parole où la vérité se dit a pour effet un savoir qui s'écrit par la lettre, lettre qui fait bord au sens. Cet effet est un passage fondateur.
2) La pratique fonde l'institution analytique.
L'analyste rend compte de ce savoir en un lieu commun de communication et de partage. Sans ce témoignage, l'analyste perdant peu à peu la mémoire de sa propre analyse, cesserait de s'interroger et verserait dans le dogmatisme : un savoir qui recouvrirait toute la vérité. L'institution est le lieu qui se fonde sans cesse sur l'expérience vécue des nouveaux analysants devenus analystes. Le jour où elle se rigidifie, elle perd son fondement, de sorte que l'analyste est amené à choisir un jour entre la psychanalyse et les psychanalystes. N'est-ce pas l'histoire même du mouvement analytique ?
3) Enfin, la pratique fonde la présence de la psychanalyse dans le public.
Dans la société civile l'analyste est en position d'analysant sans fin. Si le passage d'ana-lysant à analyste a eu lieu à tel moment déterminable, par contre le passage de l'analyste à la psychanalyse en sa présence publique est sans fin. Or, ce passage-là, l'analyste l'opère en tant qu'il devient analysant en un sens nouveau, hors transfert, analysant de la psychanalyse, selon une éthique qui n'est pas celle de la cité, mais qui engendre une voie où les artistes l'ont précédé depuis longtemps. Présence et absence, confrontation avec les sciences humaines ( psychiatrie, anthropologie, linguistique, philosophie, etc ) et subversion de celles-ci.
Conclusion
La transmission de la psychanalyse selon cette troisième position consiste à instaurer deux passages : l'un de l'analysant à l'analyste dans la pratique, l'autre de l'analyste dans la pratique à l'analysant dans le public. Le problème qui se pose depuis longtemps est de pouvoir maintenir à la fois leur distinction spatiale et leur concomitance temporelle.
 

 

 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -