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L'ALTERITÉ EN PSYCHANALYSE ET LA DIFFÉRENCE DES SEXES
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Monique DAVID-MÉNARD
On a beaucoup discuté depuis un siècle sur la pertinence du terme d'inconscient. Ceux qui mettent en cause sa valeur, disent qu'il s'agit d'une contradiction dans les termes. Si on définit la pensée par les procédures clarté et distinction de mes idées - qui permettent au sujet répond de ce qu'il pense, l'idée d'une pensée inconsciente est absurde. Certains lecteurs de Freud philosophes font remarquer qu'on peut concevoir que « inconscient » soit un adjectif ou un adverbe faire ou dire quelque chose sans s'en apercevoir -, mais pas qu'il soit un substantif, sauf à imaginer un lieu réel d'où émaneraient les lapsus, les rêves, les actes manqués etc On a soutenu aussi que si, au lieu de transformer en chose ce supposé lieu, on le concevait comme lié au langage, qui distingue des registres différents comme l'énoncé, l'énonciation, l'adresse, la référence, on pouvait comprendre de façon non magique ce terme d'inconscient : parler, en effet, est par définition ce qui échappe en partie à notre contrôle, par la polysémie des termes que nous employons et aussi par la complexité de la syntaxe qui permet de nouer des rapports plus subtils que toutes nos visées conscientes. Mais même les psychanalystes qui s'en tiennent strictement à considérer l'inconscient comme lié au langage, et non à des choses reconnaissent parfois qu'il s'agit d'un terme obscur. Par exemple, Lacan a proposé naguère, en faisant un néologisme et en jouant sur le rapport sonore des langues allemande et française, de remplacer inconscient par « une-bévue ». Il y a là un rappel de l'Unbewusst allemand et aussi une allusion aux détails de nos actes et de nos pensées qui font tache comme une bévue dans le cours ordinaire des jours, des discours et des actes, signalant que ce cours ordinaire est un résultat de processus complexes.
Sur ce point encore, après un siècle d'exercice de la psychanalyse et de débats épistémologiques passionnés, on doit pouvoir clarifier ce dont il s'agit : le fait de la répétition transférentielle, telle qu'on l'a exposé, ne peut être mis en évidence si on ne pose pas qu'un sujet humain est coupé de certains aspects de lui-même, qui sont très importants pour lui, car ils déterminent bien des choix de sa vie. L'hypothèse de la psychanalyse est même que certains de ces aspects de lui-même sont d'autant moins en sa maîtrise et d'autant moins connus par lui qu'ils sont plus importants. Nous avons en nous-mêmes des zones d'étrangeté, qui nous constituent, et qui se manifestent dans le rapport entre ce que nous désirons et ce que nous faisons.
Pour répondre au thème de ce colloque tout en permettant une discussion avec d'autres disciplines que la psychanalyse sur ce qu'est la différence des sexes, je vais construire la question en plusieurs temps, en partant de ce qu'on appelle l'inconscient pour arriver à saisir en quoi inconscient et rapport des sexes ont partie liée.Je vais d'abord redéfinir l'inconscient en fonction de l'altérité qui est constitutive de l'humain.
Pour différencier clairement ce que la psychanalyse entend par altérité de toute philosophie de l'altérité, je prendrai trois exemples cliniques, ce qui indique la liaison établie par la psychanalyse entre la détermination de l'identité d'un humain et la vie pulsionnelle. Pour la psychanalyse, ce qui singularise un humain, c'est l'histoire de ses plaisirs, de ses déplaisirs, de ses angoisses, dont les traces structurent ses pensées et ses actes.
Sur cette base, je préciserai comment une analyse est le déploiement d'une question sur ce qu'est « homme », et ce qu'est « femme », l'identité sexuelle étant la mise en forme de la question sans schéma préalable garanti, mais avec les matériaux de l'histoire familiale et sociale organisés en fantasmes.
Enfin je situerai et questionnerai l'importance des formulations sur le phallus comme point de repère pour unifier les diverses constructions possibles des sujets humains sur ce que c'est qu'être homme ou femme. Et j'essaierai d'évaluer si une mise en forme logique peut rendre compte de la question multiforme de la sexuation. Autrement dit, j'exposerai et discuterai certains aspects de ce que Jacques Lacan a appelé les
« formules de la sexuation ».1. La psychanalyse, par le dispositif expérimental du transfert et la théorie qui lui est liée, part de l'idée que ce qui singularise les êtres humains, c'est le fait que le destin de leurs pulsions, c'est-à-dire l'histoire de leurs plaisirs, déplaisirs et angoisses les met en rapport avec des figures d'altérité pour une part connaissables, assimilables dans des expériences de satisfaction où un autre dispense le trait ou l'objet que le sujet cherche, et pour une part inconnaissable. Mais cet inconnaissable n'est pas sans contour. Ce qui fait que nous nous identifions à tel intérêt, à tel caractère, à telle pensée, à telle activité, bref ce qui fait que nous nous sentons « nous-même », est lié aux figures de l'autre que nous recherchons, et si nous les recherchons, c'est que ces figures de l'autre, tout en détenant ce qui peut nous satisfaire, faire que nous nous sentions nous-même, tournent autour d'un pôle d'inconnu. Freud a d'abord (1895) nommé ce pôle d'inconnu le Nebenmensch, c'est-à-dire l'humain d'à côté en français, puis beaucoup plus tard l'Unheimlich, c'est-à-dire, selon les traductions, l'étrange familier.
Dans une cure analytique, l'analyste occupe, parce que l'analysant ne le voit pas et ne sait rien de lui bien qu'il vienne lui parler pour se trouver et souffrir moins de déplaisir dans la vie, la place de cet autre intime et inconnu par rapport auquel se joue, dans l'angoisse, les déplaisirs et les plaisirs, ce que nous avons l'impression d'être. Soit, écrivait Freud en 1895, un appareil de l'âme fait de circuits circuits de neurones ou circuits de représentations, la différence n'importe pas ici -, qui est capable,par sa structure et la complexité de ses branchements, d'emmagasiner de l'énergie ou de l'information. La fonction de cet appareil est de se décharger, et le moment où les quantités se déchargent est le moment du plaisir. L'intérêt de ce « point de vue de la quantité » et du modèle de l'appareil est de rendre problématique et non pas évident le rapport des humains à la réalité extérieure. L'appareil risque, par construction, d'halluciner ce qu'il désire retrouver. D'une part il n'y a pas de rapport direct de soi au monde qui ne passe par la question de l'Autre, et d'autre part la différence entre soi et l'autre ne s'établit pas « naturellement » soi pour cet appareil de l'âme.
Mais cet appareil n'est pas une machine énergétique ou informatique car tout petit d'homme est en rapport, dans ses premières expériences de satisfaction et de désir, avec d'autres humains dont les traits parce qu'ils sont à retrouver marquent les pensées et les activités de l'enfant puis de l'adulte en question.
Dans le texte de 1895 intitulé Esquisse d'une psychologie scientifique, Freud précise que l'importance de « cet humain d'à côté » dont les traits, en s'inscrivant dans la mémoire, structurent les désirs d'un petit d'homme, tient à ce que cet Autre est à la fois secourable et menaçant, secourable parce que menaçant :l'autre constituant pour le désir est celui qui peut apporter ou refuser une satisfaction et ce qui est en nous même le plus intime est donc en même temps dans la dépendance d'une puissance étrangère. (Les termes allemands employés par Freud sont : helfende Macht et fremde Hilfe, soit, en français : puissance secourable et aide étrangère). L'idée de Freud est que l'identité sexuelle d'un être humain a pour terrain de production ce rapport à l'Autre intime et étranger. En particulier, le noyau d'étrangeté correspond à ce que Freud nomme la chose autour de laquelle tourne le désir dans toutes ses variations. Jacques Lacan a repris ces affirmations en les orchestrant par le terme de Réel ; Le Réel pour le désir, c'est ce qui revient toujours à la même place et qui est pourtant hors de la maîtrise du sujet, autour de quoi tournent tous les traits identificatoires par lesquels il se définit et qui, pourtant, lui échappent. Cela correspond à ce qui est inassimilable de l'Autre et pourtant déterminant.La prochaine étape de ma réflexion aujourd'hui consiste à se demander comment précisément s'établit le lien entre cette altérité constituante et le rapport entre homme et femme. Comment une relation à un Autre partiellement inconnu devient-elle une question sur la différence des sexes ou plutôt sur la sexuation comme question sur soi adressée à un autre qu'on imagine autre que soi ? En quoi la sexuation et l'altérité sont-elles, pour la psychanalyse, une seule et même chose ?
2. Soit l'exemple d'un homme d'une quarantaine d'années que j'appellerai Alain Bourgeois. Cet homme, un « grand commis de l'Etat », fait une analyse parce que, malgré sa réussite professionnelle, il a la certitude de rater sa vie, de n'avoir jamais rien choisi lui-même et d'accumuler dans ses rapports avec les femmes, des demi-échecs dont il ne sait comment sortir. Au début de son analyse, il a des rapports passionnels, à la fois violents et exigeants, avec une femme qu'il admire, qui lui a donné accès à beaucoup de choses de la culture, qui a une famille qu'il considère comme une vraie famille contrairement à la sienne où, dit-il, tous les rapports sont faux. Cependant, il fait état aussi, dans sa vie sexuelle, d'une constante insatisfaction : son amie ne supporte pas son désir à lui, et lui ne supporte pas qu'elle ne soit pas à l'unisson de ce qu'il veut. Pour durer dans cette situation, il fait du tennis avec acharnement en hésitant entre la rupture - une de plus, craint-il et l'effort pour saisir en quoi sa demande à lui pourrait être irrecevable. Un jour, dans une période où il affirme aller mieux, à la fois parce que la possibilité de changer de travail se dessine, et parce qu'un certain apaisement dans ses rapports avec son amie se fait sentir, il me téléphone, une heure avant sa séance, pour me prévenir qu'il s'absentera quelques jours plus tard. Il vient à sa séance et explique qu'il emmène son amie se reposer car elle est très déprimée et fatiguée. « Quand je prends les choses en main cela va toujours mieux ». Cet homme passe souvent les séances à scruter les détails de ses rapports aux gens qu'il côtoie, se demandant s'il est vraiment présent aux situations ; il veut avec une bonne volonté dont il sait en même temps l'inutilité, que les choses aillent bien, et tombe régulièrement dans des moments de tristesse profonde qui le fait soudain « décrocher » de ses activités, ou, selon le cas, devenir soudain dur et exigeant. Il sait ce que c'est qu'être incisif, affirmatif et sûr de lui comme l'exige sa profession et comme il l'a appris dans sa famille, mais souvent, cette façon de se comporter comme un « homme de responsabilité », un chef, sonne faux à ses propres oreilles, et il ne sait plus alors comment être un homme, ni ce que veut dire être soi-même. Or c'est cette envie de s'affirmer et les doutes qui l'assaillent à ce sujet qui se redoublent dans sa vie amoureuse et sexuelle puisque ses rapports avec son amie tournent très vite au pugilat. Curieux exemple pour exposer ce que la psychanalyse entend par plaisir, dira-t-on. Or, justement, c'est un bon exemple : tout ce dont il est question, dans cette analyse, c'est de la recherche d'une vie qui soit plaisante, c'est-à-dire dans laquelle cet homme puisse se sentir lui-même avec agrément, la pierre de touche de cette recherche étant la sexualité. Cet homme cherche à être bien dans sa vie, et se confronte de façon répétée à l'échec de cet espoir. Le cadre de l'analyse lui sert à s'acclimater au rythme et au style de la désillusion qui revient, régulièrement dans sa vie, et où progressivement il déchiffre les coordonnées d'un conflit qui l'habite : il est persuadé que sa mère ne l'a pas aimé, n'a jamais su faire attention à son existence, alors que la mère de son amie lui apparaît comme le modèle de l'affection véritable, de la transmission réussie.
En même temps, il affirme ne pas savoir où prend origine cette plainte qui le traverse alors que rien dans son histoire ne justifie sa gravité lancinante.
Revenons au jour où il me téléphone avec une précipitation très remarquable puisqu'il venait une demi-heure plus tard à l'heure de sa séance. Cette précipitation répète ce dont il parle souvent : cette manière de poser ce qu'il veut à la fois sûre d'elle-même et inopportune. C'est cela qui l'amène à ne plus se reconnaître dans sa vie professionnelle et à se heurter répétitivement à cette alternance entre le désir d'être bien avec les femmes et la violence soudaine et régulière de son commerce effectif avec elles. Pendant la séance, je lui indique mon étonnement et aussi que cette séance qu'il m'annonce manquante ne sera pas remplacée. « Au moment où vous dites émerger d'une période de trouble, il est important de ne pas laisser filer ce qui se passe pour vous » . Après un temps de silence, il fait part, justement, d'une idée qui l'a traversé aujourd'hui : puisque les choses s'arrangent sur trois fronts : deux activités de travail et sa vie avec son amie, il s'est dit ce matin, mais sans vraiment y croire, qu'il pourrait arrêter son analyse. Il tient à payer d'avance la séance à laquelle il ne viendra pas. Après ce week-end prolongé, il revient et raconte le rêve suivant : « J'étais avec Lucile, elle respirait de la coke, il y avait là plusieurs amis de l'époque où je me droguais un peu, je me laissais aller à respirer ce qu'elle respirait, nous nous confondions et nous étions bien ». Les associations liées à ce rêve concernent ce qui s'est passé au cours de ce week-end. Justement, ils n'étaient pas bien ensemble. Il a voulu, pour lui changer les idées, l'emmener faire une course en montagne, et elle trouvait que c'était trop, qu'il n'en a jamais assez. Le soir, à l'hôtel où ils se sont arrêtés, ils ne se sont pas retrouvés : il aurait voulu d'elle une fellation, et elle la lui a refusée, préférant un geste pour lui inacceptable. A l'époque du rêve au contraire, il avait rencontré une fille qui savait trouver les gestes qu'il espérait. D'ailleurs, avec cette fille, contrairement à ce qui s'est passé avec son amie actuelle, c'est lui qui avait eu l'initiative de la séduire, il se sentait lui-même avec elle. Hier, ils sont revenus de leur échappée un peu tristes, et il s'est dit que peut-être il n'était pas tout seul à aller mal, que son amie avait peut-être des difficultés aussi et que la mère de cette dernière n'était peut-être pas aussi bienfaisante qu'il l'avait pensé jusque là.
Ce dernier détail me paraissait important. Car, pour la première fois, cet homme pouvait se décoller de ses certitudes et les envisager comme les éléments d'une construction fantasmatique, c'est-àdire d'un contrepoint dont il était l'organisateur entre plusieurs images de mère par rapport auxquelles il jouait son identité d'homme. Qu'était-ce, pour Alain Bourgeois, être un homme ? C'était avoir à poser un acte, une décision, une demande sexuelle devant une femme-mère qui risquait toujours d'en dévaloriser l'initiative. Que cette crainte fût un fantasme construit par lui-même, et inévitable en tant que tel, qu'il ne servît à rien de penser qu'une autre réelle l'avait toujours empêché de faire ceci ou cela commençait à devenir audible pour cet homme.
J'étais attentive à ce qui commençait à se dire très nettement dans les couples de termes opposés que son rêve et ses paroles mettaient en scène: l'analyse à quitter/ l'analyse à poursuivre ; la mère malfaisante/ la mère bienfaisante ; la femme qui refuse les gestes attendus/ la femme qui les dispense. Il était important aussi que le scénario du rêve liât le plaisir à une double confusion : d'une part la confusion des personnes qui se signifiait par le fait de respirer la même substance : « Lucile m'attirait dans sa respiration », disait-il ; et d'autre part la discrète indistinction des sexes liée à la présence floue de ses compagnons de voyage aphrodisiaque. Cette communion ajoutait à la jouissance du rêve qu'il sentait comme fusionnelle. Ce rêve provoqua une éjaculation pendant son sommeil, ce qui le réveilla. Il disait bien qu'il s'agissait pour lui de ce qui le faisait se sentir un homme et, en opposition à cela, de l'impression intenable que son amie lui refusait ce dont il rêvait. Mais il découvrait, en parlant du rêve, qu'il n'avait aucun moyen de savoir si c'était lui qui cherchait un accord impossible avec elle, et s'il l'aimait justement à cause de cette impossibilité, ou si c'était leur relation qui n'allait pas et qu'il fallait la quitter. L'important, dans l'analyse, était que pour la première fois, dans le retour de ce conflit, il adhérait moins aux humeurs contrastées qui l'habitaient tour à tour, et ceci était rendu possible par ce qu'il prenait le risque de répéter dans le transfert : il avait téléphoné dans un moment d'énervement et de panique qui prenait néanmoins l'apparence de l'attention polie d'un homme très occupé qui se soucie néanmoins de décommander lui-même un rendez-vous. Et lorsque j'avais tenté de mettre en mots les enjeux complexes de sa précipitation, il avait saisi mes paroles comme une chance, qui lui faisait « réaliser » ce qu'il était en train de faire, et non comme une brimade ou comme l'application figée d'une règle. Du coup, il se décollait de la situation présente avec son amie, pour y reconnaître son besoin contradictoire d'une figure maternelle parfaite et d'une idole malfaisante à briser.Cette courte séquence permet de saisir de quelle manière la psychanalyse a à faire au plaisir et au déplaisir, et ce qu'elle entend par « sexualité ». Toutes les pensées d'un analysant sont par hypothèse rapportées au plaisir. Non qu'il ne parle que de cela. Mais l'enjeu d'une analyse est de saisir le point où les scénarios de plaisir rêvés et vécus se mettent dans un rapport précis à ce qui arrête l'existence : pour cet analysant, l'important est ce fait qu'il ne sait pas qui il est comme homme ; il cherche ce que bien vouloir dire avoir un sexe comme le sien, accuse les personnages parentaux de ne pas lui avoir permis de le trouver tout en remettant en chantier les matériaux de ses souvenirs, de ses choix passés et présents où il s'est agi pour lui de trouver du répondant à son désir d'homme. Dans cette recherche, il se sent décalé dans son personnage de décideur efficace comme dans son rôle d'amant dont la compagne refuse toujours son désir à lui. Dire que la psychanalyse se déroule entièrement dans le champ du plaisir dans son rapport à la formation des identités humaines singulières n'implique pas, comme on le voit ici, qu'il ne s'agisse que de sensations de plaisir dans ce qu'on nomme ainsi. On a bien tort de parler communément de « plaisir physique » ; le plaisir n'est pas plus physique que psychique, et ces termes sont bien plutôt inadéquats au champ de ce que Freud a nommé la pulsion. Le terme de plaisir renvoie en fait aux configurations scénarios et récits -,qui déterminent la jouissance sexuelle d'un humain, et qui définissent ce qu'il ou elle appellent être homme ou femme. Quelque chose d'important, pour cet analysant, se joue dans le rapport entre l'entraînement dans la respiration d'une femme (sous condition d'une présence non moins confuse d'amis complaisants), et l'envie de prendre une femme femme comme on prend une décision. Mais en même temps, dans les scéances d'analyse, un langage très idéalisant sur le thème de l'attention à donner à l'autre dans l'amour, et qui a des accents marqués par le « scout, toujours prêt ! » de son éducation couvre la complexité et le conflit interne à ce fantasme. Ce qui est susceptible de satisfaire cet homme dans l'ordre du plaisir éprouvé se formule autant qu'il se réalise en rêve. Certes, une jouissance sexuelle est éprouvée en rêve, et de cette façon précipitée que Freud nomma hallucinatoire ; mais cette satisfaction devient importante par sa liaison contrastée avec ce qui la contredit dans la structure du fantasme lui-même. Le plaisir se combine avec ce qui l'entrave et l'interdit, et c'est le rapport de ces composantes qui est le matériau de l'analyse. C'est sur le terrain du plaisir, du déplaisir et de l'angoisse qu'a à se définir ce que veut dire, pour cet homme, être un homme, et ceci suppose qu'il puisse rêver et reconnaître à quels autres il s'adresse, aussi bien dans ses fantasmes que dans ses rencontres.
Cela implique que toute identité sexuelle est, en fait, une relation : c'est par rapport à ce qu'il imagine être les femmes et les mères, mais aussi la présence complice de quelques autres hommes, qu'Alain Bourgeois a à s'acclimater à lui-même. Et dans ces scénarios, la manière dont son sexe est impliqué joue un rôle décisif. Prendre une femme, décider, sont des représentations qui tentent de donner un sens à la réalité de son pénis. L''alternance ou la composition entre des désirs de passivité être l'objet d'une fellation dont l'autre devinerait en lui l'envie, se fondre dans la respiration d'une substance où un(e) autre vous entraîne et des représentations plus actives viennent recouvrir le fait qu'il n'y a pas de représentation toute faite ou « toute vraie » de ce que c'est qu'être un homme.
En ce qui concerne le féminin, on pourrait montrer de la même manière que la question de savoir ce qui répond à « être telle femme » se tisse de la relation fantasmatique à des pôles d'altérité inconnus et familier qui construisent un rapport entre certains aspects du corps et une adresse à des autres. Mais il est exclu que la réalité du pénis ait la même fonction lorsqu'il s'agit d'une femme : dans le premier cas, on voit mal comment un homme pourrait éviter de faire de son sexe, de sa tumescence et de sa détumescence qui échappent à sa maîtrise, le terrain sur lequel se joue l'immaîtrisable de sa relation à l'Autre .
Dans le second cas, cet élément immaîtrisable se profile à travers d'autres représentations.3. Je prendrai deux exemples de rêves féminins. Le premier est celui dont j'ai parlé dans Les constructions de l'universel, (Paris, P.U.F. 1997)
La veille du jour où elle a rendez-vous avec un homme qu'elle aime et qui va sans doute la quitter, une jeune femme, rêve qu'elle est, avec sa fille, dans une file d'attente pour une destination inconnue. Il règne une atmosphère pénible dans cette rue, et en rêve, elle voit écrite l'expression « aller à l'abattoir ». Elle se dit qu'elle a le temps d'aller faire quelques courses en ville, emprunte une belle voiture pour y aller et, en route, s'aperçoit qu'elle a laissé sa fille seule, se sent indigne et coupable, que mourir pour mourir, elle aurait dû passer ces instants avec sa fille, et elle se réveille, horrifiée par son cauchemar, persuadée d'avoir éprouvé le même sentiment d'humiliation que les juifs lorsqu'on les accuse d'avoir été passifs pendant la seconde guerre mondiale.
Les associations de la patiente la mène d'abord vers cet ami qui risque de la quitter :il lui a dit récemment : « je vais venir voir ta fille », le jour où il lui parlait aussi de sa passivité avec les femmes, élément qu'elle a déplacé sur elle-même, dans le rêve, en l' « aggravant » considérablement :elle transforme la menace d'être quittée en un sentiment d'indignité radicale comparable à l'humiliation des juifs. Et en même temps, elle « prend sur elle le mal », ou le départ de l'autre, comme si cela tenait à une radicale insuffisance de son être. Mais il y a aussi dans ce rêve, bien autre chose qui la fait soudain rire, quand elle en parle. Rire et sortir du cauchemar : la belle voiture lui fait penser au fait qu'un autre homme, qui a, lui, une belle voiture, contrairement à celui qu'elle aime et qui menace de partir, lui a fait récemment des propositions. Et à ce propos, sa fille lui a reproché, récemment, de trop sortir le soir, ce qui situe dans un registre plus léger, et plus érotisé, la culpabilité. J'avais évoqué cet exemple pour réfléchir sur la structure de la culpabilité chez les hommes et chez les femmes. Je voudrais aujourd'hui en retenir un autre caractère : ce qui permet à cette femme de transformer la souffrance que lui cause la menace d'une rupture, c'est, paradoxalement, la représentation, en rêve, de son aggravation : l'imagination du pire, sans commune mesure avec la gravité de la menace effective permet à cette femme de toucher le fond, et, à partir de la figuration d'une indignité radicale, de rebondir, de sortir du malheur absolu par l'évocation d'un autre homme qui a, lui, une belle voiture.
Cette belle voiture est un élément du rêve qui condense une référence au sexe de l'homme et à quelque chose de plus enveloppant, de plus maternel. Comme représentant du sexe de l'homme, cet élément est plutôt en position d'objet, il n'est pas à lui seul la ressource représentative du rêve. Ce qui permet à cette femme d'émerger de sa souffrance, c'est l'imagination du pire. Comme si se représenter un malheur absolu en inventant un scénario de ce malheur avait par soi-même une fonction apaisante, et du coup, une liaison est possible, par la grâce d'un jeu de mot « en avoir une belle »- qui ouvre sur un avenir possible avec les hommes. Ce rêve me paraît illustrer assez bien que, pour une femme, il n'y a pas coïncidence entre le pénis comme objet qui représente sa dépendance amoureuse par rapport à un nomme, et ce qu'on nomme le phallus et qui serait l'emblème, dans les deux sexes, du manque à être constitutif du désir, selon Lacan. Comparons avec l'exemple précédent : pour Alain Bourgeois, la représentation de son sexe est doublement déterminée : il est à la fois l'instrument de la jouissance sexuelle la faire jouir et jouir de la faire jouir -, et le symbole de cette capacité à décider, à s'affirmer, qu'il ne parvient pas à exercer à bon escient : il intervient trop durement ou de façon précipitée aussi bien dans ses activités sociales que dans ses rapports aux femmes. Et d'ailleurs il ne se sent pas à l'aise dans la position d'homme qu'on attend de lui, et rêve d'un mélange plus subtil entre une jouissance passive, respiratoire et où les sexes seraient indistincts, et cette jouissance phallique. Dire que cette jouissance est phallique, c'est dire qu'elle ne se réduit pas à ce qu'il éprouve dans un organe, mais que la jouissance de cet organe et l'accès au corps d'une femme qui n'en est pas pourvue le ramène à l'épreuve de manquer de cette maîtrise qu'en même temps il fantasme. Il aborde l'inconnu de l'Autre, c'est-à-dire la limite de sa puissance fantasmée, grâce à ce pénis élevé au rang de ce qui peut aussi manquer, et par là représentant de toute la symbolique du masculin. Il y a coïncidence entre l'objet et ce que je nommais la ressource représentative, ou symbolique, du rêve. Tel n'est pas le cas, pour Anne-Marie Tresse, dont j'ai parlé : la ressource représentative qui lui permet de donner une configuration à sa souffrance est l'imagination du pire, et non pas le jeu symbolique avec un objet dont les propriétés érogènes pourraient en même temps figurer la différence entre présence et absence, entre avoir et ne pas avoir. Une femme ne peut pas ne pas savoir que le pénis dont elle est dépendante, n'est pas le phallus. Elle représente la perte, ou la séparation par d'autres moyens que ceux qui lui servent à jouer avec les objets de son désir, et ce rêve invente un scénario qui combine ces deux dimensions.
Je voudrais à présent, pour préciser ce que j'appelle ressource du rêve, prendre un second exemple : une jeune femme a organisé un dîner. L'un des convives qu'elle connaît peu mais qu'elle apprécie, lui a apporté, non pas un bouquet de fleurs ou une bouteille d'alcool, mais un coquillage, charnu et plein de replis, qui la fait sourire. La nuit suivante, elle rêve qu'elle est dans une salle d'examen où elle doit surveiller des étudiants, et elle s'aperçoit que c'était à elle de donner le sujet d'examen, mais elle ne le savait pas. Elle pensait qu'il était fixé en dehors d'elle, par une commission. Très ennuyée, elle se rend chez le président du jury qui se trouve être un ancien amant qui porte le même prénom que l'homme au coquillage.
Ce qui me retiendra dans ce rêve est cette formule très particulière selon laquelle se décline ce par quoi elle se sent femme :c'était à elle de donner le sujet et elle ne la savait pas, elle pensait qu'il était fixé en dehors d'elle. Ici encore, c'est à partir d'un point d'indétermination d'elle-même qu'elle existe comme femme. Il ne s'agit pas, comme dans le cas précédent, d'un sentiment d'indignité radicale, mais d'un rapport à un point d'elle-même inassignable et pourtant décisif, qui est précisément ce qui trouve à se représenter grâce au rêve. La ressource représentative du rêve profite des caractères de l'objet qui lui a été offert, mais puise à une capacité à figurer ce qui est inconnu de soi dans le rapport à un Autre qui a d'autres repères que la coïncidence du phallus et du pénis.4. Peut-être, au fond, est-ce une certaine conjoncture épistémologique l'époque de la linguistique structurale jointe à l'intervention dans la théorie des fantasmes masculins qui explique que chez Lacan le pénis serve de relais, grâce à sa propriété d'être le lieu d'une alternance entre érection et détumescence, pour lier le corps érogène et la langue comme système structuré de différences. Ceci lui a fait poser l'unicité du terme par rapport auquel les différences entre position femme et position homme peuvent se définir. La manière dont un sujet parlant et désirant s'insère dans la langue revient à exposer comment, quel que soit son sexe, il effectue ce trajet de l'Autre comme lieu des signifiants à l'érogénéité de son corps. Hors du trajet fléché par le phallus/pénis, nulle voie ne semble frayée. Et pourtant, à prendre un peu de recul, si ce dont il s'agit est de penser comment l'érogénéité du corps est le matériau avec lequel les humains ont à se représenter ce à quoi ils s'identifient dans un rapport à l'inconnu de l'Autre, on ne voit pas pourquoi il faudrait réduire la diversité de la clinique à ce seul chemin. L'avancée de Lacan est, certes, de permettre de penser la différence des sexes hors de toute perspective ontologique. Il n'y a pas d'être de la femme et pas d'être de l'homme non plus. Et cette différence est un rapport : comme cela a été dit depuis le début de cet exposé, c'est en précisant la configuration de l'Autre à qui il s'adresse, qu'un humain se range dans ce qu'il nomme le féminin ou le masculin et en général dans un mélange des deux, dans la détermination duquel la nécessité d'avoir à les différencier est présente. D'ailleurs Freud disait lui-même qu'il n'y a pas dans l'inconscient de détermination « vraie » du masculin et du féminin. Certes l'épreuve de la différence visuelle entre ceux qui ont un pénis et celles qui n'en ont pas est décisive, mais aucune donnée sensorielle ne suffit en elle-même à symboliser, comme dit Lacan, cette différence, c'est-à-dire à trouver dans l'histoire subjective de quoi fonder des identifications au masculin et au féminin. C'est même pourquoi, par exemple, l'opposition entre actif et passif est l'une des manières d'essayer de donner un contenu à celle du masculin et du féminin. Mais cette approximation ne suffit jamais, comme en témoigne l'inventivité de nos rêves.
Lorsqu'il fait tourner la différenciation entre le masculin et le féminin autour d'un terme unique que les subtilités de la grammaire, de la rhétorique et de la logique permettraient d'aborder diversement, Lacan accentue en même temps, et après Freud, l'importance de la négation : « L'homme n'est pas sans l'avoir, la femme est sans l'avoir », écrit-il dans un texte intitulé « L'Etourdit ». Mais peut-être ce jeu subtil entre l'être et l'avoir instauré par la négation ne suffit-il pas. Si nous revenons au dernier rêve que j'ai cité, on remarque que la réserve sur « elle-même » à partir de laquelle se formule en rêve le désir de cette femme est beaucoup moins massive qu'un jeu entre avoir et être que réglerait divers usages rhétoriques de la négation : « c'était à elle de donner le sujet, et elle croyait qu'il était donné en dehors d'elle, par une commission ».Ce que j'ai appelé le point d'indéterminable, ou d'inassignable dans ce qui la constitue comme femme semble encore négatif si on valorise ces termes, négatifs en effet, d'inassignable et d'indéterminable. Mais le rêve met en scène un décalage entre soi et soi, plus qu'une négation. Et la négation stylistique qui exprime ce décalage vient en second : « c'était à elle de. Et elle croyait autre chose, elle ne le savait pas ».
Sans doute faudrait-il, sans doute faudra-t-il, pour décrire le rapport des sexes tel que la pratique de la psychanalyse nous en offre en quelque sorte un laboratoire, affiner l'étude des pouvoirs de la négation et de toutes les ressources des langues qui permettent à des sujets sexués de construire des représentations de leur part d'inconnu à eux-mêmes qui altère leur identité tout en la constituant.
Quand on compare la manière dont les femmes et les hommes intègrent certaines des images de leur corps sexué à des constructions de fantasmes où se forme leur identité, on est frappé par la nécessité de ces constructions qui imaginent des ponts entre des ordres hétérogènes pulsions et identifications -, mais aussi par la contingence des matériaux ainsi disposés en fantasmes : de même qu'il ne suffit pas de l'image d'un coquillage offert par un homme à une femme pour qu'à cette occasion elle profite des ressources du rêve et du discours pour dire à partir de quelle incertitude elle est elle-même, de même il ne suffit pas de la propriété de tumescence et de détumescence du pénis pour que l'organe sexuel d'un homme, quasi naturellement, se mette en correspondance avec le manque à être constitutif du désir dès lors que l'homme parle. Entre les ressources du « parlêtre », comme disait Lacan, et l'image de cet organe érogène, le pont établi par la théorie du phallus était trop analogique, en somme. La théorie générale du désir comme manque à être, dans cette version-là, fait trop confiance à l'image du sexe de l'homme et à certaines des propriétés de la langue pour trouver un garant de vérité dans le pont établi entre le plaisir et l'identité sexuelle et symbolique.
* texte paru dans Depuis Lacan - Sous la direction de Patrick Guyomard et René Major, Aubier, La prsychanalyse prise au mot, 2000.
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