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LES MOTS DU SILENCE
De la narrativité en analyse
Si l'écriture peut tenir lieu de langue étrangère permettant de dire l'interdit des mots, qu'en est-il alors du rapport de la trace écrite au silence lorsque ce dernier feint de masquer l'absence de signes. C'est par un court récit que sera interrogée la mémoire comme palimpseste de l'oubli au regard de la théorie du trauma et du fantasme.
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La littérature trace dans la langue une sorte de
langue étrangère, qui n'est pas une autre langue, ni un
patois retrouvé, mais un devenir-ante de la langue, une minoration
de la langue majeure, un délire qui l'emporte, une ligne desorcière
qui s'échappe du système dominant. Gilles Deleuze |
Il écrivait comme d'autres se taisent. Seuls s'échangeaient des mots, des billets, de ceux que l'on glisse subrepticement sous une porte ou dans la fente d'une boite aux lettres. Mots pleins d'une écriture fine, tracée en vitesse dans le tourbillon d'une pensée qui, n'arrivant pas à se dire, arrivait tout au plus à s'écrire, sans bruit.
Ses mots ponctuaient le silence des séances. Ils étaient comme le mot de la fin de ce qui n'avait pas trouvé à se dire, de ce qui ne pouvait se parler autrement. Elle s'était habituée à les attendre non comme un signe tangible de l'aventure analytique en cours face au vide muet des rencontres mais comme la trace qui célait l'écart séparant la parole du silence. C'était cet espace même qui la troublait. Comment comprendre en effet l'étrange poésie de ces pensées aphones jetées sans chair sur le papier. Elle avait déjà oublié le timbre de sa voix tant son mutisme était complet. Seule lui restait à l'oreille l'impression d'une douceur sereine mêlée d'accents à la gravité sourde. Elle ne savait de lui que peu de choses. L'absence semblait avoir présidé à sa vie. Absence de filiation : il n'avait pas connu ceux qui lui avaient donné le jour. Absence de patrie : il avait suivi dans leurs déplacements les parents qui l'avaient élevé. Absence d'une langue maternelle : il en parlait plus d'une dès son plus jeune âge mais n'écrivait qu'en français.
L'un des mots disait : "Des papillons noirs se meurent dans l'agonie de la nuit. Les cieux béants laissent percer un cri semblable à une déchirure du corps. Seul, j'erre, mon passé à vif sur l'épaule, pauvre mendiant que nul n'approche, pauvre hère sans histoire. Le rouge du vide envahit peu à peu la ville entière. Mes mains se tendent vers des lèvres muettes et retombent, vides, sans force. Je m'épuise à rêver des nuits sans rêve, des lieux clos emplis des cris de ceux qui se refusent encore à croire que leur seul crime est de s'être battus avec des mots et non par les armes." La signature était toujours la même. Un simple prénom français : Jacques, que ne portait pourtant pas l'auteur de ces lignes.
Intriguée, elle l'avait été dès le début de cet échange sans échanges où s'esquissait un don sans partage. Au fil des séances, elle avait tout tenté pour susciter une parole qui se refusait. Elle avait même été jusqu'à lui proposer ses propres mots à lui pour rompre un silence qui n'était qu'apparence. Elle avait prêté sa voix aux cris tracés sur les pages qu'il lui remettait en partant comme pour s'excuser de ne pouvoir en
dire plus. Rien n'y faisait. Elle avait alors essayé d'accepter de ne pas comprendre et de laisser vivre le silence.
Dans le cours des séances, il lui arrivait de ne pouvoir détacher son esprit du vacarme des mots tus, tués à la source même du vide. Ce tumulte était parfois tel qu'elle percevait distinctement des bruits de bottes mêlés d'ordres hurlés et de cris. Des scènes de guerre se détachaient du silence comme les ombres d'un mur. Elle se retrouvait souvent au pied de ce mur recouvert de mariposas. Un homme menotté était jeté sans ménagement dans un camion militaire sous les yeux vides d'une femme qui pleurait sans bruit, une arme pointée sur la tempe. L'aube avait fini par sécher le sang des lettres qui dessinaient à la hâte les mots interdits. Ni elle ni lui n'avaient connu les années brunes de l'Europe. Une histoire autre hantait donc ces visions nées des mots du silence.
Un jour elle l'attendit en vain, surprise par son absence inhabituelle. Il arrivait toujours avec une exactitude inquiétante tant elle pouvait paraître rigide. Elle se surprit à espérer la séance suivante pour dissiper une réelle angoisse qu'elle sentait sourdre en elle. Personne à l'heure dite. Les jours et les semaines passèrent ainsi sans qu'elle reçut la moindre nouvelle de lui. Elle devait bien se rendre à l'évidence : il avait en quelque sorte disparu. Elle se mit alors à relire les derniers mots qu'il lui avait adressés même si elle avait toujours su qu'elle n'en était pas l'ultime destinataire mais simplement celle qui pouvait les intercepter pour les lui restituer. Elle déchiffra : "Victoire, je refuse ta mort. Ta voix éteinte s'élève encore au-dessus des survivants. Je t'offre mes mains pour ta musique, pour encore quelques notes arrachées aux cordes brisées de l'espoir." Ces mots avaient sur elle un étrange pouvoir d'évocation. Des plaintes se firent entendre, lancinantes et rebelles. Un vacarme assourdissant retentissait autour d'elle : il était fait de chuchotements plaintifs entrecoupés de râles à peine audibles. Quelqu'un essayait à tout prix de parler pour ne pas sombrer dans la folie de la douleur. Parler pour ne rien entendre, pour pouvoir se taire,
pour ne pas trahir. Le règne de la terreur baignait ces terres lointaines où l'entraînaient ses rêveries éprouvantes.
Des mois s'écoulèrent en silence. Un jour pluvieux de septembre, il sonna à l'heure de l'une de ses séances. Sans un mot, il s'allongea comme il l'avait fait tant de fois auparavant. Elle ne l'attendait déjà presque plus. Tout se passa pourtant à son corps défendant sans qu'elle put agir sur sa pensée. Elle prononça presque malgré elle un seul mot, juste un nom, un prénom étranger, Yago (Jacques, en espagnol) d'une voix qu'elle ne reconnut qu'avec peine. Des sanglots accueillirent cette parole. Des larmes trop longtemps retenues l'empêchèrent un long temps de reprendre son souffle. Puis elle l'entendit dire : "Je suis né le 11 septembre 1973 à Santiago du Chili. J'ignore de qui je suis le fils. Je sais seulement qu'on m'a trouvé à peine né aux abords d'une ambassade, celle de France, je crois. La ville sombrait dans le chaos et moi je voyais le jour sous les bombes des putchistes. Je fus adopté alors que je n'avais que quelques mois et je vécus vingt ans choyé de mes parents sans presque plus jamais penser à ce pays qui m'avait vu naître. Récemment, au cours d'un long périple dans ces contrées du sud, je me trouvai en touriste à Santiago, devant le palais de la Moneda. Un profond malaise m'envahit soudain comme une lame de fond qui emporte tout sur son passage. Je fus à l'instant pris de panique. Ivre de doutes, je sombrais dans un état de confusion qui m'était jusqu'à ce jour totalement étranger. Toutes les questions que je n'avais jamais pensé me poser sur mes origines bruissaient dans ma tête qui semblait voler en éclats. Ce que je savais de cette période tant troublée du Chili me prit alors à la gorge. Je crus voir une femme brune à la longue chevelure défaite, au ventre arrondi, aux yeux agrandis par l'horreur de la scène qu'elle vivait. Son visage baigné de larmes se penchait sur un corps d'homme, sans vie, déchiqueté par les balles. Pour fuir ces images obsédantes, je me rendis malgré moi sur les lieux du stade où tant d'opposants à la dictature périrent ou disparurent à jamais. Là il me sembla entendre la voix de Victor Jarra, entre cri et supplique, tenir tête à ses bourreaux. Je crus un instant devenir fou en imaginant que je pouvais avoir été l'enfant d'un de ces couples de disparus dont le nom hante encore et toujours la mémoire des mères survivantes, le fils de suppliciés dont les corps n'avaient jamais été retrouvés, jamais morts officiellement, jamais en paix sous le poids d'une tombe, sans acte de décès ni nom gravé dans la pierre. C'était la première fois que de telles pensées me venaient. Comment avais-je pu depuis vingt ans éviter de me poser ces questions ? Jusqu'à ce jour, je m'étais plutôt imaginé en enfant de misère, jamais en enfant de la résistance."
Depuis ce voyage, il ne se reconnaissait plus lui-même. D'enjoué, il était devenu taciturne. Il fuyait ses amis, longeait les murs, seul, de nuit, ne parlait presque plus. En revanche il écrivait sans cesse, uniquement en français, cette langue étrangère qu'il affectionnait particulièrement. Des poèmes s'imposaient à lui, tels ceux qu'il déposait en fin de séance. C'est à ce moment qu'il commença son analyse dans le but non avoué de retrouver les traces perdues du "traumatisme" de sa naissance.
Son silence indéchiffrable, sa brusque disparition, ses mots énigmatiques offerts comme effacement d'autres hiéroglyphes à décrypter avaient permis que, sous la forme primaire de l'empathie, soit entendue une autre voix, une langue autre. Cette autre langue, doublement maternelle (celle sans aucun doute de ceux qui l'avaient conçu mais celle aussi des parents qui l'avaient élevé) avait dû, afin de donner vie au récit, être parlée par l'analyste qu'il avait choisie pour l'oxymore de son nom qui parlait de pierre et de destruction, de chant et de trahison. En se forgeant, quant à ses origines, une certitude - par essence incertaine - qui lui avait en retour imposé les symptômes de son itérative compulsion, en donnant au fantasme un droit de cité dans le réel de son histoire sans histoire, il avait parcouru tout le chemin qui mène de l'oubli du souvenir au souvenir de l'oubli.
Rien ne lui permettrait jamais de savoir. Il n'y avait aucun témoin des circonstances de sa naissance. Seuls les
pudiques témoignages des pratiques mortifères en cours dans cette période tragique venaient hanter ses nuits dénuées de rêves. Nombre d'enfants, dont l'identité avait été voilée, étaient nés de parents morts ou disparus, nés sans porter de traces de leur filiation. Certains, comme plus tard en Argentine, avaient été recueillis légalement par les familles des militaires. Pour lui, rien de tel : ses parents adoptifs, toujours en mission à l'étranger, lui avaient fait vivre des "exils" dorés d'où il avait précieusement ramené les différents idiomes si aisément appris. Il possédait tant de mots de tant de langues, pensait dans des rhétoriques syntaxiques diverses et complexes mais il lui manquait une histoire, ou plutôt l'historique de son histoire.
A l'opposé des survivants de toutes les barbaries développant, dans les générations suivantes, une culpabilité accrue encore par le culte des ancêtres martyrs, il ne s'était jamais senti concerné par aucun combat. Aucune lutte ne lui avait semblé valoir qu'elle le privât d'études : des langues étrangères, évidemment. L'Histoire ne l'intéressait aucunement, pas davantage la politique. Son unique tâche consistait à tenter de sauver des langues de l'oubli, du silence éternel auquel l'extinction de certains peuples les vouait. Il avait choisi, en quelque sorte malgré lui, de se battre pour les mots.
En vertu de quel critère choisir comme vérité historique l'une plutôt que l'autre des versions possibles de son énigmatique filiation, alors qu'aucune trace pouvant être portée au crédit de la véridicité de son nouveau roman familial ne pourrait jamais être exhumée ? Qu'importait au fond qu'il fut fils de misère ou fils de révolte. En gardant le silence sur leur identité, ses parents - en connaissance de cause peut-être ou, en tous cas, à leur corps résistant - lui avaient une seconde fois fait don de la vie. Sa filiation désormais se déclinerait pour lui au futur antérieur.
L'analyse se poursuivit en espagnol, sous les auspices du cruel principe d'incertitude. Il prit, pour un temps, congé d'elle deux ans plus tard. Il venait d'obtenir une bourse de recherche afin d'étudier les rapports syntaxiques existant entre certaines langues indo-européennes en voie de disparition et une autre langue, le quechua, celle que parlaient autrefois les Incas. Cette langue ne s'écrivait pas. La parole n'en avait que plus de poids : le poids même de l'écriture.
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Ce qui dans la langue arrive sans arriver est plus réel que l'événement qui aura donné naissance à l'écriture, plus certain même que la certitude du récit sans mots qui aura pris la place de l'incertitude qui, elle, permet tous les récits. Ce qui arrive alors arrive à quelqu'un qui est le seul à pouvoir en témoigner sans que ce témoignage soit accessible à la preuve. Il n'est cessible qu'à l'épreuve de la traduction.
Paris, le 11 septembre 1999.
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