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DES PSYCHOTHÉRAPIES ET DE LA PSYCHANALYSE
Pierre MARIE
Dans le souci des psychothérapeutes d'obtenir quelque statut et quelque reconnaissance de l'Etat se montre une différence irréductible avec le désir d'analyste dont la possibilité même récuse par avance toute référence mondaine, a fortiori administrative ou politique. D'où l'intérêt de requestionner encore et ici cette différence afin que soient définies d'un côté les raisons et les ambitions des psychothérapies et de l'autre les enjeux et les implications de l'acte psychanalytique.
Depuis la nuit des temps et dans toutes les cultures, il y a toujours eu des pratiques psychothérapiques, terme qui signifie étymologiquement des accompagnements de l'âme.
Certes, le mot est récent, mais la pratique ancienne. Les Grecs utilisaient celui de psychagogia , la conduite de l'âme, et les Pères de l'Eglise inventèrent celui de direction de conscience.
Toutefois, si cette pratique a d'abord eu une référence religieuse, elle a eu aussi très vite une référence médicale chez les Grecs (Hippocrate, Antiphon) comme chez nous à partir du XVIII ème siècle: Mesmer bien sûr, puis Pinel, Déjerine, Charcot.
Mais que cette pratique ait une référence religieuse ou scientifique ne change rien à ses motifs où il s'agit d'inscire le symptôme exposé par le patient dans une grille de lecture, c'est-à-dire de lui proposer une signification puisée dans une certaine représentation du monde, qu'elle soit religieuse ou non, et donc une causalité objectivable dont la correction implique une technique de rémission: rite magique, sacrement de pénitence, exorcisme scientifique tel le baquet mesmérien auquel fait écho le cri primal d'aujourd'hui.
Le symptôme est ici en quelque sorte le signe d'un excès faisant relief sur l'ordre du monde, excès susceptible d'être défini et amendé par le thérapeute qui est bien sûr convaincu de disposer du savoir nécessaire à cette opération.
On comprend alors combien l'évolution des techniques psychothé-rapiques est conditionnée par celle des représentations du monde. Chaque époque a "ses" psychothérapies: le traitement moral de la folie cher à Pinel est associé à l'avènement de la bourgeoisie au début du XIXème siècle comme la suggestion hypnotique chère à Charcot répond au succès du scientisme propre à la fin de ce même siècle, de sorte qu'un parallèle est envisageable entre l'évolution des symptômes exposés par les patients et celle des pratiques psychothérapiques.
L'arrivée de Freud bouleverse ce rapport. Avec lui, le symptôme n'est plus défini comme un excès, mais comme l'indice d'un refoulement; il n'est plus référé à une représentation du monde préalable, mais à un conflit interne irréductible dont le savoir n'est plus en dépôt du côté du médecin, mais du côté du malade, au creux d'une mémoire indisponible, même si ce dernier, et c'est là la raison du transfert, le situe toujours du côté du médecin, plus précisément du côté d'une instance susceptible de le contenir, sujet supposé savoir que le médecin re-présente.
Du coup, le traitement proposé n'est plus distinct de l'acte d'énonciation du symptôme qui, en ne soulevant aucune réponse du côté du médecin, engage le malade au déploiement à son insu de cette mémoire indisponible qui va s'actualiser dans le transfert sous les traits du fantasme organisateur de son monde dans le cadre d'une mise en scène "artificielle" appelée névrose ou psychose de transfert.
Si ici on peut encore parler de guérison, ce n'est plus sous le rapport d'une adaptation à l'ordre du monde, mais sous celui d'une élaboration du conflit de telle manière qu'en soit suspendue la répétition pour qu'advienne une prise en compte du désir.
Alors que les psychothérapies se référent toujours à une conception de l'homme à laquelle elles renvoient leurs patients en leur adjurant de s'y conformer afin de participer à l'harmonie du monde, la psychanalyse, tout au contraire, est là pour leur rappeler combien les scories de la conscience, symptôme, lapsus, acte manqué, rêve, angoisse, sont inhérentes à son clivage et n'ont nullement à être renvoyées à la faute, au vice ou à l'aberration comme le suggère toute anthropologie religieuse ou scientifique.
C'est dire que le soulagement éventuel obtenu d'une psychothérapie ne fait que reporter ailleurs et autrement le conflit sous formes de nouveaux symptômes plus admissibles, ainsi des maladies dites psycho-somatiques, quand la "guérison" offerte par la psychanalyse engage à une certaine rupture avec l'ordre du monde, d'où l'hostilité des régimes totalitaires à son égard, comme éventuellement des bureaucraties supra-étatiques ou d'une économie mondialisée exigeant le meilleur profit à court terme.
Pour autant, cette opposition entre les psychothérapies et la psychanalyse n'est pas une opposition hiérarchique, mais deux modes absoluments distincts de se situer par rapport au désir et à l'Inconscient.
Les psychothérapies sont des techniques dont la maîtrise relève d'un apprentissage quand la psychanalyse est une pratique qui implique pour le praticien d'en avoir fait lui-même l'expérience, modalité de la transmission qui exclut toute acquisition sur le modèle universitaire ou sur celui du compagnonnage.
Certes, pendant longtemps les psychanalystes, à commencer par Freud, ont inscrit la psychanalyse dans le champ des psychothérapies, mais ce n'était là qu'une formulation sur l'effet thérapeutique de l'acte psychanalytique et non en aucun cas le signe du moindre ralliement à leurs présupposés, ce qui aurait été le comble pour l'auteur de Malaise dans la civilisation. On mesure mieux aujourd'hui devant le souci des psychothérapies d'obtenir pignon sur rue le danger d'une telle confusion.
Laissons les psychothérapeutes à leur quête de reconnaissance et rappelons que l'analyste ne s'autorise que de lui-même et de quelques autres autant engagés que lui dans une interrogation sur un désir qui est la condition de leur acte qu'aucun pouvoir politique ne pourra jamais soutenir.
Tant que quelque chose d'une démocratie, même toujours à venir, sera possible, les psychanalystes n'auront point le souci de leur exercice, au prix simplement de leur refus d'une soumission au politique; mais que par quelque aberration ils en viennent à réclamer à leur tour une reconnaissance et la radicalité de leur pratique s'en trouvera occultée.
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