|
|
||||||||
|
|
HYSTÉRIE ET FÉMINITÉ
Les freudiens semblent être pris au dépourvu par une modernité, qu'ils ont contribué à façonner, et par une féminité qui jusque là n'avait pas osé se dire et se montrer, qu'ils étaient pourtant parmi les premiers à mettre en évidence; ils lui avaient même reconnu une place de choix en la mettant au centre de leur projet clinique et thérapeutique. Ils se sentent dépassés de voir affiché au grand jour ce qui pour eux constituait un des noyaux du refoulement et s'interrogent, pour certains du moins, sur leur part de responsabilité dans ce "retour du refoulé", étonnés, parfois secoués de rencontrer au premier coin de rue la bisexualité, dont ils ont dû frayer le chemin par d'âpres luttes théoriques et qui correspondait à leurs hypothèses les plus osées. S'agirait-il du déguisement/ dévoilement le plus récent et le plus provocateur de l'hystérie jamais domptée? Ils se retrouvent, parfois malgré eux, à la place de l'aîné ou de l'ancêtre, que d'une certaine manière ils ont toujours occupée et même revendiquée, pour assister impuissants à des effets de leur enseignement qu'ils n'avaient ni prévus, ni voulus, du moins sous cette forme. Il ne fait aucun doute qu'une certaine modernité s'inscrit ouvertement à l'envers de leur discours tout en s'en réclamant implicitement, jusque dans ses moindres détails. Cette relation complexe ne devrait pas leur faire peur, puisqu'elle constitue une chance et une sorte de défi qu'il leur appartient de relever, peut-être une "invitation au voyage" pouvant leur permettre de faire de nouvelles découvertes. Ils n'ont pourtant rien à attendre d'un pur débat des idées, mais devraient revenir à ce qui a constitué leur point de départ, à savoir l'étude et la recherche cliniques, véritables marques de leur originalité.
La clinique psychanalytique se définit selon un éventail plus ou moins large des modalités de défense contre la position féminine et ce qu'elle véhicule et implique, c. à d. une différence radicale que nous associons à la castration. Ce dernier terme est un des plus débattus et des plus controversés par les freudiens aussi bien que par leurs adversaires. Dans ce qui suit je vais essayer, à partir d'une note clinique, d'apporter ma contribution à ce dossier déjà bien épais. Ce sera ma manière de rendre hommage à cette formidable ouverture discursive in-duite et introduite par les "Études sur l'hystérie", publiées il y a exactement un siècle. Cette ouverture a attiré vers la psychanalyse des hommes et des femmes de grande qualité, mais a aussi eu comme effet d'en repousser d'autres qui au lieu de consistance et univocité n'ont trouvé que métaphore leur glissant entre les doigts, comme du sable, échappant ainsi à leur effort de maîtrise ou de "saisie" (dans le sens de concipere, begreifen).
Ce nouveau discours n'est pas pour autant dé-pourvu de concepts, mais est peut-être toujours à la recherche de leur statut. Ce sont des signifiants qui, sans être fixes, s'inscrivent de manière particulière dans le temps et continuent à signifier en dehors du contexte de leur émergence, auquel cependant il est indispensable de pouvoir les ramener, le cas échéant. Ils contribuent à déterminer la spécificité d'un champ donné, ainsi que ses limites tout en établissant des ponts avec d'autres domaines du savoir. Pour ce qui est de la psychanalyse, cette fonction ne leur revient que de leur rapport privilégié à la castration, qui désigne un lieu vide situé au centre d'un dispositif terminologique. C'est comme si la position féminine, entrée dès le départ dans la texture de ce discours qu'elle a contribué à tisser, s'en rapprochait le plus. Il en a résulté une difficulté propre au discours freudien, qui était celle de thématiser ce qui se trouvait à son origine. Ce qui s'en est laissé "saisir" le plus aisément est ce que nous appelons hystérie, celle de l'homme tout aussi bien que celle de la femme. Ce n'est pas la moindre raison de s'y intéresser et de l'étudier en n'oubliant pas qu'elle est d'abord définie comme mécanisme de défense contre - la position féminine. Il n'est pas exclu cependant que cette aporie, qui n'a guère été mise en évidence, puisse conduire à une impasse théorique.
Découverte du sexe
Donnons maintenant la parole à cette jeune analysante au début de la trentaine et mère d'une petite fille, dont les propos apparemment contradictoires reflètent bien le paradoxe de la position féminine eu égard au rapport des sexes. Elle dit à la fois qu'elle n'a jamais eu d'orgasme et qu'elle vient de passer une merveilleuse nuit d'amour, qu'elle est très froide et insatiable, qu'il lui arrive d'être frustrée et comblée par l'acte sexuel. Elle ajoute qu'elle a découvert sa sexualité tardive-ment, qu'elle a attendu jusqu'à ses vingt-deux ans, l'âge de ses premiers rapports, avant de "se toucher" et que ses essais timides de se masturber ne lui avaient guère procuré de plaisir. Dans son idiome, pour parler de son sexe, elle utilise un signifiant qui se rapproche de l'allemand Scheide, vulve, terme d'une grande richesse, qui pourrait constituer à lui seul, avec ce qu'il évoque ou implique, le point de départ et le support de tout un développe-ment sur la sexualité, en particulier féminine.1 Scheide veut dire en effet étui, gaine, fourreau, mais aussi fente et surtout limite, frontière, séparation. Le champ sémantique couvert par ce terme désigne les coupures essentielles qui scandent la vie du sujet et s'étend jusqu'à ses extrémités. En voici deux exemples: de verscheiden, mourir, seule la forme participiale, à valeur adjective, verschieden, est d'usage courant et signifie à la fois différent et mort; unterschei-den, différencier, permet de nommer les différences des sexes et des générations, donc les fondements du symbolique; dans ce contexte se situe également la signification juridique de Scheidung, divorce. Cet endroit d'où toute vie émane serait-il aussi celui où elle vient échouer? C'est sans doute la crainte de maints névrosés et aussi ce qu'on pourrait entendre dans cette exclamation du Chur, dans "dipe à Colone", se lamentant sur le héros tragique à bout de souffle et en bout de course: "Ne pas naître (mè phunai), voilà ce qui vaut mieux que tout. Ou encore, arrivé au jour, retourner d'où l'on vient, au plus vite, c'est le sort à mettre aussitôt après."2L'analysante a mis du temps pour prendre la mesure de ce à quoi l'exposaient la découverte et la prise en compte de son sexe, ce point de départ de toutes sortes de différences et de distinctions que jusque là elle avait tenté d'éviter soigneuse-ment, mais sur lesquelles, elle devait se rendre à l'évidence, repose le "monde". Peu à peu elle s'est ouverte à l'ampleur du questionnement qui en résulte. Elle trouvait sa situation impossible et inaccepta-ble; elle l'avait pourtant choisie et voulue, jusque dans ses moindres détails. Au père de sa fille, âgée de près de deux ans en début de cure, la liait une relation physique très forte, mais tout aussi éphémère. Elle savait pertinemment que cet homme, qui avait déjà un enfant presqu'adulte et qui avait quitté sa femme depuis des années, ne cherchait nullement une liaison stable et durable; cela a sans doute contribué à rendre les choses possibles pour elle. Elle était arrivée par ailleurs au terme d'une longue relation avec un homme avec qui elle venait de construire une maison prête à être habitée. Lorsqu'elle se trouva enceinte elle n'avait pas pris le soin de se protéger pendant les rapports elle quitta son amant, sans lui donner la moindre explication. Il n'en avait pas demandé non plus, mais n'avait pas complètement disparu de sa vie; elle continuait cependan-t de lui cacher qu'il était le père d'une petite fille. Elle n'avait pas non plus révélé à celle-ci l'identité de son père. Cette question l'avait quand même suffisamment préoccupée pour la décider à venir me consulter.
Alors qu'elle avait vécu seule et mené une vie indépendante, dès les premiers mois de sa grossesse elle retournait vivre auprès de ses parents, "auprès de mon père" disait-elle, sous un même toit, quoique dans un appartement différent. Elle s'est rendu compte assez rapidement, dès les entretiens préliminaires, qu'elle était en train de réaliser un fantasme très ancien, celui de vivre sous un même toit avec son père et son enfant, à qui elle avait transmis son patronyme. Elle a ainsi maintenu et cultivé l'ambiguïté, consciente et inconscien-te, que son père à elle pourrait également être celui de son enfant.
C'est à la faveur de sa grossesse qu'elle a renoué avec un passé où son père occupait le devant de la scène, sur laquelle sa mère, très présente par ailleurs, n'apparaissait que dans un second rôle, voire comme une piètre figurante.
Le nom indifférencié
Cette utilisation du patronyme, avec plusieurs variantes possibles, est assez fréquente aujourd'hui et paraît donc être relativement anodine. Il ne s'agit pas moins d'un abus, et dans certaines conditions d'une usurpation du nom, avec des conséquences imprévisibles pour la ou les générations à venir. Il vaut certainement mieux pour un enfant de porter le nom de son père, afin qu'il soit inscrit ailleurs que dans le discours maternel, dont il lui sera plus facile de s'extraire par la suite. Si l'enfant porte le nom de jeune fille de sa mère, c'est comme si celle-ci avait été grosse du nom de son propre père, qui en tout cas occupe la place de celui d'où la transmission procède. Le fantasme, presqu'obli-gatoirement, s'empare de cette constellation, qui est celle de l'inceste. Le résultat peut en être une indifférenciation des noms et une confusion des places. La cohabitation ici est un facteur de complication supplémen-taire. L'enfant tôt ou tard est confronté à la question: qui est qui? (who is who?).
Il en a été ainsi chez cette autre analysante, ancienne anorexique, qui pendant longtemps est restée profondément ancrée dans le discours parental. A peine âgée de vingt ans, elle a eu une petite fille d'un jeune psychotique, rencontré ... au cabinet d'un précédent thérapeute, tout en continuant à vivre chez ses parents et sa grand-mère maternelle. Elle s'est acharnée à éviter tout contact et donc à rendre impossible toute relation entre sa fille et le père de celle-ci. Quand, au bout d'un certain parcours analytique, elle quittait la maison familiale, elle choisissait d'abord un appartement, à deux pas de chez elle et appartenant à ses parents. Elle s'est ensuite mise à vivre avec un homme un peu plus âgé, qui est venu habiter chez elle avec son fils, un jeune adolescent. Cette nouvelle constellation a entraîné des changements notables, surtout par rapport aux places occupées par chacun des protagonistes. La jeune mère a été sidérée d'entendre sa fille dire, au bout d'un certain temps de vie commune: "Un papa, ce n'est donc pas un pépé." Elle a dû se rendre à l'évidence que jusque là sa fille, qui porte son nom de jeune fille, avait vécu dans la confusion, entretenue par elle, de ces deux places et rôles apparte-nant à deux générations différentes.
Ces deux exemples soulignent le rôle de la maison comme représentant la famille et la filiation. C'est aussi le cas dans les principales langues pratiquées en Occident, ainsi pour domus en latin, oikia (ou oikos) en grec, beit en hébreu. Le Talmud distingue entre beit Hillel et beit Shammaï, les maisons d'étude de deux grands maîtres de la Michna, pour désigner deux lectures différentes de la loi, donc de la tradition. L'hébreu offre encore d'autres possibilités associatives: la Thora commence par beit (Berechit..., Au commence-ment...), la deuxième lettre de l'alphabet. Pourquoi pas par la première, aleph? Cette lettre représente l'animal totémique. C'est comme s'il devait être perdu (ou son représentant), à chaque fois, pour qu'un commencement véritable puisse se produire. C'est par la deuxième lettre donc qu'advient ce qui est nouveau, qui n'est ni unique, ni univoque, mais divisé, dès le départ. Cette division intervient au niveau de la brisure des tables de la loi, donc de la loi tout court, afin qu'elle puisse être lue et donc transmise. Les lettres ont aussi une valeur numérique: c'est le deux du départ qui porte la marque de la perte de l'un (premier) et de l'unité, condition du partage. Le deux de la division intervient pour distinguer entre ce qui est consommable et ce qui ne l'est pas. Il se répète au niveau de la bénédiction qui rend l'aliment apte à être consommé et donc partagé. Cette deuxième lettre, grosse d'une signification plurielle, s'écrit selon une courbe prononcée, significative, évoquant le ventre de la femme enceinte. La lettre beit est l'écriture de la première demeure; elle représente la demeure tout court, celle du sujet, dans son rapport fondamental mais non exclusif au féminin et au maternel. Voilà pourquoi la tradition dit que la femme est le baït (la maison) de l'homme; ceci est à considérer dans toute approche de la place de la femme dans la transmission.
Or la clinique nous enseigne que l'écriture ne symbolise rien. L'analysant qui note ses rêves souvent ne fait que consolider sa résistance et son opposition à ce qu'ils puissent s'interpréter. La simple inscription (dans une lignée) ne suffit pas à donner accès à la métaphore (paternelle), qui seule est en mesure de ratifier, de valider rétroactivement (nachträglich) cette "écriture première". Cela suggère que l'écriture interviendrait plutôt côté mère et son interprétation plutôt côté père. Ne confondons pas ici "côté" et "personne". N'est-ce pas aussi ce qui nous permet de mieux comprendre certains parcours d'écrivains chez lesquels le littéraire contribue à consolider le littéral (ayant trait à l'inscription), mal assuré? Ajoutons encore, dans le contexte de cette digression sur la lettre, que dessiner la courbe du ventre ou celle de la grossesse n'est que le premier épisode d'une séquence temporelle bien précise, le prélude à une succession d'événements tellement significatifs qu'ils sont autant métaphoriques que réels: ouverture de la fente et rupture des eaux, expulsion, coupure du cordon et premier cri, ouverture des membranes alvéolaires et passage de l'air, évacuation du placenta, nomination ensuite et inscription dans un registre (de l'état civil). C'est comme une porte qui s'ouvre sur une autre porte qui s'ouvre sur une autre encore, etc.
L'analysante, pour revenir à notre exemple clinique, a su éviter un certain nombre d'ouvertures et de coupures, dans son rapport au corps et à la sexualité, en voulant maintenir, réinstituer même à l'âge adulte, la constellation de sa sexualité infantile, pour y inscrire son enfant. Cette tentative de remonter le fil du temps corroborait son refus de transmettre et donc d'assurer ses responsabilités, dont elle laissait la charge aux hommes, à son père d'abord. "Je voulais jouer à la petite fille qui a eu une enfance si malheureuse et qui a connu tant de déboires." Elle voulait faire payer aux hommes ce que son père lui aurait fait "subir", mais essayait peut-être surtout, par ce stratagème, de le maintenir en place et de faire apparaître les autres hommes dans leur insuffisance. En évitant ainsi la coupure de ce lien primordial et donc la perte de l'amour du père, elle installait sa vie amoureuse dans un désordre assez considérable qui commençait à l'inquiéter. En sauvegardant un objet hors de sa portée, inaccessible, elle tentait d'établir un désir d'autre chose que tout ce que le quotidien pouvait lui offrir. Il en était de même dans son rapport à la jouissance: maintenir la jouissance d'un père mythique (celui du fantasme), au prix de sa frigidité, était aussi une manière de dire aux hommes qu'ils n'étaient pas à la hauteur, qu'ils étaient incapables de lui procurer "ça". Le rôle de la femme-enfant, qu'elle adoptait volontiers, lui a permis de s'opposer plus ou moins efficacement aux effets du temps et donc du deuil. Tout en ayant une vie sexuelle très mouvementée, tout en étant mère d'une petite fille, c'est comme si elle était animée par une obstination farouche de ne surtout pas s'ouvrir à autrui, au temps et donc aussi à soi-même.
C'est pour sauver un lien ancestral qu'elle s'est livrée à ce périlleux exercice d'écriture, celui d'inscrire le nom de son propre père pour sa fille. Sa symptoma-tologie, avant tout sexuelle y a trouvé un point d'appui solide. La pratique analytique à son tour est suspendue à cette écriture, prélude à toutes les autres, du nom propre, dont elle met en évidence la logique - autre modalité de l'écriture - de l'incidence dans la vie du sujet en y apportant cependant une dimension orale supplémentaire. Elle ajoute au texte ce qui ne s'y trouve pas, pour y introduire une ouverture à autre chose que lui-même - c'est ce que nous appelons interprétation. Cet ajout, précédé le plus souvent du signe de la négation, permet d'entendre autrement ce qui est écrit, de lire en particulier le nom autrement qu'il n'est écrit. C'est à cette condition uniquement qu'intervient et que se transmet le nom du père, en tant qu'instance symbolique et dans sa différence d'avec le patronyme. La psychanalyse a-t-elle vraiment reconnu la dette qu'elle a contractée à ce sujet vis-à-vis de la tradition juive?
L'analysante n'était pas sans savoir ce qui était en train de se passer. C'est comme si elle s'était arrêtée au bord d'un processus, pour faire barrage à la métaphore paternelle. Elle a fait intervenir la castration, mais de façon unilatérale, c'est-à-dire sur un mode hystérique, en châtrant l'homme. Elle a écarté le père de son enfant d'une lignée potentielle tout en évitant d'être touchée au fond d'elle-même, amoureusement et sexuelle-ment. Elle ne disait rien d'autre en évoquant sa frigidité, qui allait de pair avec un désir sexuel insatiable. Elle devait pour cela rester intouchable et laisser en cet état une partie importante de son passé, afin de le soustraire aux ravages du temps. Là-dssus reposait avant tout ce désir immortel (der unsterbliche Wunsch )3 et non entamé "de" l'enfant, formu-lation dont le double sens du génitif suggère cette version très répandue du fantasme de l'hystérique: avoir un enfant du père - sans être touchée. Ce paradoxe est lié à la structure du fantasme, dont la fonction est de préserver au-delà des rides de l'âge, de la maternité aussi, une place qui doit rester vide, "vierge" en quelque sorte, afin de maintenir en vie l'économie libidinale du sujet. La virginité serait ainsi entendue comme un facteur temporel, comme un temps indépendant de l'histoire proprement dite du sujet, introduisant une césure indispensable à la mise en jeu de son désir. L'idée d'avoir pu être "touché", ne serait-ce que par allusion ou de façon indirecte, est d'autant plus insupportable pour le sujet parvenu à l'âge adulte qu'il sent cette place menacée. Cela peut donner lieu à de longs parcours analytiques, afin de vider cette place d'une jouissance qui y avait fait ou aurait pu y faire irruption, et parfois aussi à des procès retentissants, afin de rétablir une loi qui a été ouvertement bafouée.
La notion d'intouchable peut aussi être entendue dans un sens juridique s'appliquant à celui qui ne tombe pas sous la loi et ne peut donc être l'objet d'aucune sanction ou, dans un autre registre, à celui qui est exclu de la société (comme le paria en Inde) et donc ne bénéficie pas de la protection de la loi. Sur le plan religieux, la même notion sert à désigner tout particulièrement ce qui correspond à des dégrés différents d'impureté concernant entre autres les plaies (qui peuvent conduire jusqu'à l'exclusion de la société, dans le cas de la lèpre), les écoule-ments du corps (qui entravent les rapports sexuels, voire les interdisent) et, stade ultime, le cadavre (c'est-à-dire le corps soustrait aux lois de la vie et de sa reproduction). Ceci nous donne une idée de l'étendue du champ sémantique couvert par ce terme, dont nous n'avons extrait qu'une partie, suffisante cependant pour nous donner une idée de ce qui est en jeu pour le sujet dans son rapport à l'inconscient et à la loi.
Les registres du sexuel et le surmoi
L'analysante nous apprend à sa manière, a contrario d'abord, que la position féminine se définit par un certain nombre d'ouvertures, que soit elle empêche, soit elle parvient à introduire dans les différents registres du sexuel: le génital, le maternel et le filial. Ce sont autant de rapports au corps s'inscrivant dans une séquence temporelle bien précise, dont une femme dispose préférentiellement - elle y puise sa force, mais risque aussi d'y voir son élan brisé -, et à laquelle un homme à son tour doit se soumettre, s'il veut intervenir dans le processus de la transmission. Les ouvertures en question pourtant ne se soutiennent dans leur multiplicité qu'en référence à ce qui les tient ensemble, à savoir la métaphore paternelle. Elle oppose la seule limite qui vaille au réel de la jouissance, tout comme elle est responsable de la transformation de l'image du corps par la grossesse et de l'inscription de l'enfant à naître dans le symbolique. Elle est ce fil invisible qui relie entre eux les différents moments et domaines de la vie du sujet lui permettant de s'y retrouver et de reconnaître l'unité de son action dans la diversité de ses actes, qu'il s'arrange toujours, s'il est névrosé, pour rater plus ou moins. C'est la rançon de sa "liberté" qu'il acquiert au prix de son aliénation, c'est-à-dire d'être pour l'essentiel étranger à lui-même. Sa seule chance d'y accéder est de se soumettre, en tant que femme ou en tant qu'homme, à ce qui le détermine au lieu de l'Autre, en acceptant d'y reconnaître ce qui cause son désir, comme une "cause (chose) perdue ", - depuis toujours.
L'analysante nous donne une idée des obstacles, parfois difficiles à surmonter, que peut rencontrer la métaphore paternelle. Elle voulait "être" femme tout en rejetant avec véhémence ce qui aurait pu l'y conduire, pour la simple raison qu'aucun homme n'était capable de la rendre femme "absolument". Elle devait donc, en toute logique, refuser l'ouverture qu'il lui proposait, qui aurait signifié l'abandon de sa "prétention au titre" (de femme, de reine). Y renoncer, pour se soumettre à rien de tangible, c'aurait été trop lui demander. Cela se manifestait dans son fantasme, amplement développé, qu'un homme rampe devant elle pour implorer son pardon, pour tout le mal qu'il lui aurait fait. Cette fiction, qui imposait son allure à sa vie sexuelle, avait comme conséquence qu'elle ne pouvait accepter comme partenaire qu'un homme assez faible ou renonçant à être vraiment homme - pour elle. Ce qu'elle appelait sa "frigidité" était un compro-mis, somme toute assez commode, entre les différentes tendances qui l'habitaient lui permettant de préserver ce à quoi elle n'était pas prête à renoncer, un certain rapport au pouvoir et à la jouissance, dont les goûts se confondaient.
Pour caractériser une relation physique très forte, elle parlait de "passion" ou plus volontiers encore de "transe", évoquant un état proche de l'expérience mystique, et dont Lacan a voulu faire le propre de la jouissance féminine. Il n'est pas spécifié quelle partie du corps entre en jeu dans l'état de transe. Serait-ce le corps en entier, dont le morcelle-ment imaginaire par référence à une instance symbolique (phallique) serait ainsi suspendu, provisoire-ment? Cela n'empêche pas, le cas échéant, le symptôme hystérique, dit de "conversion", de s'établir selon les lignes de fracture d'un corps, qui n'est justement pas celui de l'anatomie.
En jouant avec les mots nous pourrions ajouter qu'il y a eu trans- , mais non pas -mission. L'analysante voulait, en tout cas, imposer sa propre loi à la transmission. Elle voulait être mère, mais sans accepter pour son enfant la moindre allégeance à l'égard d'un homme, la soumission donc à ce qui est véhiculé par un homme de préférence: cette instance symbolique qui détermine l'identité sexuelle et l'inscription dans les générations. Le seul qui, à ses yeux, aurait pu le faire était son propre père, qui cependant n'était pas le mieux placé. C'est comme si elle avait voulu concevoir un enfant, selon l'ordre du fantasme, et par là même se hisser au niveau de la génération de son père. Elle avait pourtant une conscience aiguë des difficultés qu'elle était en train de produire et auxquelles elle exposait sa fille. Elle voulait la soustraire à l'autorité d'un père, qu'elle considérait comme dangereuse, mais ne faisait que renforcer celle de son propre père. Tout en voulant éviter que l'histoire ne se répète pour sa fille, elle s'appliquait, avec talent, à contrecarrer les effets du temps.
Elle se demandait aussi, si ce qui lui arrivait n'était pas une manière de réagir à ce qu'elle avait perçu du côté de sa mère, concernant sa place dans la famille. Elle était pratiquement absente de son discours, mais non moins présente dans le réel de sa vie; c'est comme si ces deux dimen-sions avaient du mal à s'articuler. Elle en disait: "Ma mère est comme l'ombre de mon père". Cette formulation suggère que sa position de mère était tout aussi effacée qu'ineffaça-ble, inexistante et pourtant omniprésente. "Comment se débarrasser d'une ombre?" aurait pu être la question de sa fille qui était frustrée d'une rivalité avec une mère ayant trouvé un moyen très efficace pour s'en protéger. Ceci explique l'impact d'une référence paternelle trop exclusive et en dit long des craintes de l'analysante en rapport avec sa propre maternité, liée imaginairement à une menace pour son autonomie, son existence même. C'est comme si elle avait voulu sauver sa peau en refusant à un homme de prendre la place de père pour son enfant. Il est vrai aussi que le géniteur ne voulait rien en savoir, même lorsqu'il fut mis au courant, des années plus tard. Nous avons appris par la suite que le grand-père maternel était alcoolique (ou avait revêtu ce rôle), raison pour laquelle les grands-parents paternels se seraient opposés à ce mariage. Pour ne pas avoir été rejetée, sa mère aurait fait preuve d'une gratitude excessive. Son effacement d'elle-même n'a cependant rien arrangé ni pour elle, ni pour sa fille. Elle lui a laissé une culpabilité inarticulée, presque à l'état brut, telle que probablement elle l'avait reçue de son propre père. Cette culpabilité, que l'analysante avait en partie endossée et qu'elle était en train de passer à sa fille, était placée sous la férule d'un surmoi féroce et s'accompagnant d'un rapport à la jouissance d'autant plus destructeur, qu'elle n'était pas prête à y renoncer. Cela se manifestait surtout par son rapport à une sexualité quelque peu désordonnée.
Le surmoi intervenait donc, conformément à l'hypothèse de Freud, dans une sorte d'héritage (Vererbung), pour imposer son allure au symptôme sur plusieurs généra-tions. Il s'opposait ainsi plus ou moins efficacement à la transmission du nom-du-père, pour déterminer l'alcoolisme du grand-père, l'attitude d'effacement de la mère et une tentative d'effacement de la fonction paternelle à la troisième génération actuelle. Quelles en auraient été les conséquen-ces pour sa fille, si l'analysante ne s'était pas mise à réagir? Le parcours analytique consiste à "transférer" la culpabilité sur un autre plan, dans la mesure où elle peut être traduite dans une autre langue et donc être transformée en dette symbolique. Pour y arriver, il convient de tenir compte des trois générations qui interviennent dans l'dipe. Son dénoue-ment peut être comparé à l'interprétation d'un texte qui se laisse "ouvrir" et dépouiller d'un sens donné, pour donner lieu à des traductions successives. L'enfant lui-même devient le vecteur d'une nouvelle version d'un texte, dont l'original est perdu. Le véritable "don" de la vie consiste, pour chacun des parents, à laisser advenir un enfant à son propre monde symbolique et donc à ne pas faire obstruction à ce qu'il porte son nom autrement qu'il ne l'a reçu.
Fonction symbolique de la mère
Que nous enseigne cette histoire clinique, dont je n'ai donné que peu d'éléments, sur la question si importante, qui nous occupe ici, de la fonction symbolique d'une mère? Il est à noter qu'à ce propos la littérature psychanalytique est restée relativement silencieuse, à quelques exceptions près, alors que les publications sur le féminin et le maternel se font de plus en plus nombreuses. On ne trouve que peu d'indications sur ce qui est pourtant essentiel, à savoir comment une femme s'inscrit, à la différence d'un homme, dans son rapport aux générations.
Si l'historiographie, comme l'affirment deux grands spécialistes4, a eu tant de mal à recueillir les traces de la féminité dans le passé, c'est que peut-être le mode d'écriture qui lui est propre se retrouve moins dans les livres que dans le livre - de la vie. Il est plus vraisemblable encore qu'il n'a pas toujours été reconnu comme il aurait dû l'être. Traditionnellement, pour des raisons sociologiques et religieuses, les femmes ont été écartées de la vie publique et politique, artistique et scientifique. Qu'aujourd'hui elles aient investi ces domaines ne doit pas nous induire en erreur. Ce pas en avant indéniable ne nous permet pas ipso facto de mieux comprendre les traces en question, ni d'en préciser le statut. Peut-être faut-il être plus radical et dire qu'elles ne sont pas historisables, qu'elles ne sont pas de l'ordre de l'histoire, mais s'inscrivent dans un autre rapport au temps. Cela ne veut pas dire que les femmes n'écrivent pas de beaux livres, mais en règle générale elles les écrivent autrement, à moins que ce ne soit dans un but de reconnaissance universitaire ou autre. La différence est p.ex. assez nette au niveau des intrigues policières, pour lesquelles elles ont une grande sensibilité et souvent plus de talent que la plupart des hommes, auteurs de polars. Si le tissage est reconnu comme étant une des occupations féminines les plus anciennes, dans les traditions qui nous sont parvenues, c'est probablement pour la raison que de tout temps les femmes ont constitué la texture de la vie. Personne ne mettra en doute non plus leur place centrale dans la cohésion du tissu social, dont un aspect au moins est immédiatement saisissable et connu de tous: ce qu'on appelle de façon péjorative le "commérage" et dont les femmes sont loin d'avoir le monopole. Ce n'est qu'un versant d'une fonction essentielle, qui ne devrait pas être sous-estimée, et sans laquelle la vie sociale serait sans âme.
Ceci reste cependant très anecdotique et ne suffit pas à déterminer le rapport à l'écriture spécifique de la position féminine. Pour les deux sexes, l'inscription dans le symbolique n'est pas immédiatement évidente ou saisissable; elle ne se réduit en aucun cas à ce qui s'en manifeste publiquement sous forme d'action politique, de production littéraire ou autre. Il y a même une sorte d'antinomie entre le public et le privé, le visible et l'invisible, le manifeste et le latent. Le clinicien se méfie de l'évidence et de ce qui est immédiatement accessible. Il a appris à attendre et a développé une sensibilité pour une écriture invisible à l'il nu, puisqu'elle touche à l'inscription dans le symbolique. Si celle-ci est mal assurée, cela se voit et s'affiche par le marquage réel de la peau, ce dont le tattoo est l'illustration par excellence.
Les parents n'accèdent à leur fonction symbolique respective qu'en se soumettant à la différence des sexes. Car la tentation est grande de la gommer, p.ex. de ne pas tenir compte de l'autre sexe ou de l'autre en tant que sexué. Ainsi un homme n'a pas seulement à transmettre la "loi des pères", à laquelle il a trop souvent tendance à réduire les enjeux de la transmission, mais aussi son rapport à la féminité. Les deux ne s'excluent pas, sinon les plus beaux discours et les meilleures intentions n'auront que des effets très mitigés. La même exigence s'adresse à une femme qui intervient dans le processus de la transmission par ce qu'elle a reçu des générations précédentes et, tout autant, par le crédit, voire l'autorité qu'elle arrive à accorder à la parole du père de son enfant. Elle ne doit pas pour cela l'accepter telle quelle ou la prendre à son compte, mais plutôt essayer de la traduire pour son enfant, pour chacun différemment, la discuter et, même si elle est injuste, s'y opposer pour défendre un autre point de vue.
Le sentiment de justice qui habite chaque enfant, l'anime et le préoccupe au plus haut degré, se nourrit à cette source. Il se réfère parfois une vie durant à des situations du même type, à ce qui a été dit réellement et à la manière dont cela a été repris, colporté, transformé. L'enfant est d'autant plus offusqué, blessé, perturbé, qu'une parole donnée a été, à ses yeux, mal traduite. Dans la genèse d'une psychose intervient souvent le sentiment d'avoir été manipulé par une mère, qui se met au-dessus de la loi ou dont le discours ne comporte guère de référence à l'autorité paternelle, sinon pour l'humilier. Non moins fréquent est un autre échec de la fonction maternelle qui consiste dans l'incapacité d'introduire une ouverture dans un discours paternel trop compact ou trop autoritaire et donc intraduisible. Voilà pourquoi certains psychotiques, devenus adultes, passent leur vie à réclamer justice devant les tribunaux, pour des causes considérées à juste titre comme folles. Ils ne sont pas sans le savoir, le plus souvent, mais c'est le dernier recours qui leur reste, pour faire intervenir une instance tierce et afin d'éviter un collapsus du symbolique. Cela caractérise le parcours de bon nombre de paranoïaques, en particulier ceux qu'on appelle les "quérulents processifs". Sur le versant de la schizophrénie il n'est pas rare d'assister à un mode d'entrée dans la psychose par un passage à l'acte extrême, parfois meurtrier. C'est encore une manière, désespérée et combien paradoxale, de faire intervenir un tiers qui a cruellement fait défaut. Il serait aisé de donner d'autres exemples de cet appel à la justice qui existe aussi bien chez le grand criminel que chez l'extrémiste politique ou religieux, tout comme il se trouve être à la base d'engagements beaucoup plus modérés ou donner lieu, pourquoi pas, à l'élaboration d'une théorie de la justice sociale. Cette aspiration tellement profonde existe, parce qu'elle vise ce qui est à l'origine du symbolique et de son ancrage subjectif. Tout semble être une question de juste milieu, de juste appréciation des choses et des limites.
Flexion du nom
L'analysante se trouvait dans une constellation dipienne particulière qui lui a donné beaucoup de fil à retordre, mais qu'elle n'était pas prête encore à résoudre. En devenant mère à son tour, elle aurait pu décider de fonder son propre foyer, alors qu'elle a choisi au contraire de rejoindre celui dont elle était issue; par commodité, disait-elle, mais il y avait sans doute autre chose. Cela constituait une lourde hypothèque, qui cependant n'avait rien de définitif, par rapport à l'ouverture qu'elle aurait pu contribuer à produire dans une lignée. Celle-ci est suspendue à l'inscription du nouveau-né dans un registre, afin qu'il puisse être appelé par un nom et un prénom; mais elle n'a une chance de se poursuivre, de traverser le temps que si à chaque génération se produit une ouverture bien spécifique, inédite permettant à un enfant de trouver sa place, grâce à une version du nom qui lui est propre. Ce sera son plus cher trésor, sa vie durant, auquel il ne pourra renoncer, même pas sous la menace de mort. La métaphore, liée de façon indissociable à ce qui est nouveau, est le seul rempart efficace contre la pulsion de mort et procure au sujet les ressources symboliques nécessaires lui permettant de s'arracher à l'automatisme de répétition (Wiederho-lungszwang).
Or l'ouverture en question est liée à la position féminine, déterminée pour l'essen-tiel, mais non pas exclusivement, par son rapport à la castration symbolique, opérateur essentiel de l'inscription du sujet dans la loi et le langage. Insaisissable en tant que telle, la castration se manifeste cliniquement par l'effet de féminisa-tion qu'elle entraîne au niveau du corps, indépendamment du sexe. L'homme en effet n'y échappe pas, mais la féminisation prend une allure très différente selon sa structure: ce qui contribue à lui donner un statut symbolique en tant qu'hystérique et que le pervers aura tendance à habiller imaginairement, pour éventuellement l'exhiber au grand jour, le paranoïaque le percevra comme la plus grande menace, de devenir femme réellement.
Schreber est passé par là et a tenté de trouver une issue, dans la logique de son délire. Après un rejet initial catégorique, il a accepté l'idée d'une émasculation et donc d'une féminisation au moins potentielle, c'est-à-dire ne se produisant que dans un avenir lointain, hypothétique et dont il n'aurait à se rapprocher que de façon asymptotique. Il était donc obligé de construire de toute pièce une position féminine qui a fait si cruellement défaut à son enfance, pour faire contrepoids à la stature écrasante de son père, et dans l'actuel de sa vie, pour accéder à la descendance que sa femme ne lui a pas donnée. C'est ce qui fait dire à Freud: "Son mariage, qu'il qualifie par ailleurs d'heureux, ne lui donna pas d'enfants, en particulier ne lui donna pas le fils qui l'eût consolé de la perte de son père et de son frère, et vers lequel eût pu s'épancher sa tendresse homosexuelle insatisfaite. Sa lignée (Geschlecht) était menacée d'extinction, et il semble avoir été assez fier de son lignage (Abstammung) et de sa famille."5 Son délire lui offrait l'issue d'un devenir-femme qui lui eût permis de se laisser féconder par les "rayons de Dieu" et de donner naissance à une "nouvelle race d'hommes". Il produisait ainsi sa propre version de ce qui est le noyau de toute psychose, à savoir un délire de filiation. "Schreber peut très bien s'être imaginé que, s'il était une femme, il aurait mieux su s'y prendre pour avoir des enfants..."6 , c'est-à-dire qu'il aurait été une meilleure femme pour son père. Se retrouver en position de femme par rapport au père correspond au fantasme de l'hystérique (homme ou femme), que Schreber est parvenu à reconstruire sur un mode délirant.
Il est intéressant de noter que Freud, pour parler de la lignée, ne cite que des personnages masculins: père, frère, fils, entre lesquels il admet une attraction homosexuelle; comme si le père avait le pouvoir de transmettre directement à son fils, sans passer par l'intermédiaire d'une femme et sans que celle-ci ait la moindre influence sur le processus. Que veut dire cette remarque, sinon que l'attraction homosexuelle au sein de la famille constitue un ciment entre les générations pouvant les empêcher de se différencier et de s'inscrire? Une femme en devient complice, si elle réalise ainsi son fantasme fondamental ou si elle se situe ainsi dans la continuité de sa propre histoire familiale et selon "l'ordre" du père. C'est peut-être ce contre quoi Schreber s'est défendu en construisant à sa manière une position féminine - et donc homosexuelle.
La position féminine, si elle accepte de se soumettre à la castration symbolique, devient un facteur de discontinuité. Elle produit ainsi une flexion du nom, à l'origine d'une ouverture à nulle autre pareille, pour donner lieu à une autre version de celui-ci. Il ne peut en effet se transmettre tel quel, c'est-à-dire égal à lui-même. Une différence radicale se trouve ainsi instituée au début de toute vie et fonde l'ancrage subjectif dans la loi et le symbolique. Le signifiant à son tour s'y réfère, défini comme ce qui n'est pas égal à lui-même: A
A. Ce principe de non-identité nous enseigne par ailleurs que la transmission ne saurait s'inscrire de façon exclusive d'un seul côté de la différence des sexes7, mais qu'elle est toujours et par essence transgressive. Voilà pourquoi la nomination ne se produit pas en ligne directe en faisant l'économie de la position féminine, ni ne peut être laissée à la seule gouverne de celle-ci, mais elle est l'effet d'une inflexion de la lignée. Une femme joue un rôle privilégié dans ce processus, à la condition de ne pas s'identifier à l'autorité qu'elle contribue à transmettre. Cela est vrai aussi pour l'homme, de sorte que l'un et l'autre ne trouvent leur place que marqués par le sceau de la division, qui les élève au rang de leurs fonctions symboliques respectives dans le système de parenté, en tant que père et mère. L'homme n'y dispose pas plus du nom que la femme, mais il en est le vecteur privilégié - pour l'enfant.
L'introduction de la question du nom dans le raisonnement clinique a des répercussions profondes sur notre approche et notre maniement du transfert qui ainsi se trouve soustrait à toute prise dans l'intersubjectivité. Le principe de non-identité a un effet de réfraction-diffraction sur le nom, de sorte que s'il s'écrit N1, il se lit comme N2, mais ne parvient à la génération suivante qu'en tant que
| N´ : | N2 N1 |
---> N´. |
Ce qui se transmet donc n'est ni N1, ni N2, mais leur différence. Une condition nécessaire en est que le nom soit reçu autrement qu'il n'est donné, mais elle est insuffisante. Cette formulation, tributaire d'une théorie de la communication, est incapable de rendre compte de ce qui se passe et se "transfère" entre les générations. Il ne suffirait pas non plus de dire: "message reçu, parce que parvenu sous forme inversée". Ce qui est valable sur le plan de l'intersubjectivité est rendu caduc par les exigences de la transmission, dont la formule adéquate est que le nom est transmis autrement qu'il n'est reçu.On pourrait s'imaginer que la recherche clinique sur l'hystérie et d'autres structures
emprunte le chemin indiqué par cette dernière formulation. Elle devrait aussi
permettre de réarticuler ces questions si épineuses pour la pratique
psychanalytique: Comment produire du nouveau? et Quel est le statut du
nouveau?
Notes
1. Ajoutons encore, que de Scheide est aussi dérivé Scheit, morceau de bois coupé, qui a donné lieu au 16e siècle au terme de Scheiterhaufen, bûcher. C'est comme si le génie de la langue avait établi un rapport entre le bûcher et le sexe de la femme. (cf. le sort réservé à celles qui étaient désignées comme sorcières).
2. Sophocle, "dipe à Colone", v. 1124-1227, trad. par Paul Mazou, éd. "Les Belles Lettres", Paris, 1960, p. 129.
3. Freud Sigmund, 1900, "Die Traumdeutung", G.W. II/ III, p. 559, Imago Publishing Co., London, 1942.
4. Duby Georges et Perrot Michelle, «Écrire l'histoire des femmes» in «Histoire des femmes», tome 1, Plon, Paris, 1991.5. Freud S., 1911, "Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiographisch beschriebenen Fall von Paranoia (Dementia paranoides)", G.W. VIII, p. 293.
6. ibid., p. 294.
7. Il en a été ainsi pendant longtemps, pour la philosophie et d'autres discours traditionnels. Notons que c'est le mode de transmission d'un discours qui en détermine la structure.
|