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Soirées psychologiques du mercredi, fondation de l'Internationale, création du Comité secret, puis du Comité de formation, Policlinique de Berlin on ne peut pas dire que Freud et sa bande ne se sont pas souciés de transmission, et donc de transfert (Übertragung). Sans renier ni refuser la paternité de sa création, Freud en cherchait la diffusion et le partage, mais en veillant jalousement et avec une résignation pleine d'humour sur son "enfant" et sur les conditions de son épanouissement.
Sa réussite se mesure à la place de la psychanalyse dans notre monde, et son échec à la récurrence des problèmes liées à l'exercice de l'analyse, à la formation des analystes et à la transmission d'un corpus de savoir et d'expériences en croissance exponentielle. Quels que soient nos efforts, nous ne pouvons plus accéder à un savoir encyclopédique de la psychanalyse. Tout lire, suivre l'évolution des techniques dérivées, les mouvements browniens des analystes et de leurs associations, les réunions, colloques, congrès et publications des groupes régionaux, nationaux et internationaux, relire les textes fondateurs et débusquer archives et lettres inédites la tâche relève du défi et ne nous laisserait plus de temps pour la pratique de l'analyse, c'est-à-dire pour l'essentiel : sans analysant, pas d'analyste et donc plus de psychanalyse, au moins comme praxis.
Cela n'empêcherait pas la transmission de l'analyse comme partie d'un enseignement universitaire, historique ou savant, c'est-à-dire comme chose, comme objet, mais arrêterait sa transmission par la cure, de sujet à sujet, avec ses effets de transfert, de résistance et d'interprétation et ses effets structurants de séparation, de castration et de déchet alternés.Il y a longtemps que s'est tue la voix de Freud et plus de vingt ans celle de Lacan. Il reste les Ecrits, pièce maîtresse, et les séminaires dans "la transcription qui fera foi et vaudra, à l'avenir, pour l'original, qui n'existe pas". Pas d'original donc, et, par conséquent, pas d'origine proprement lacanienne à ce frayage né du retour proclamé à Freud, "qui tient lieu d'origine dans cette histoire". Lacan n'en valide pas moins le travail de transmission de "Jacques-Alain, Miller du nom : ce qui se lit passe-à-travers l'écriture en y restant indemne, ( ) puisque ce que je dis est voué à l'inconscient, soit à ce qui se lit avant tout". Retour à la pratique, c'est-à-dire à une écoute, à une lecture analytiques, sur lesquelles Lacan insiste : "L'accent étant à mettre sur le dire, ( ) le je peut bien encore courir", ce je qui, à écrire, posteffacerait son séminaire. Bref, de Lacan l'analysant, demeurent, pour ceux qui l'écoutèrent, des traces mnésiques, bribes complètes et fragments en désordre d'un transfert direct de voix à oreilles, et des notes valides et invalides qui composent comme un rêve le contenu latent et patent d'un enseignement suffisamment libre pour que chacun puisse s'en réclamer et disposer de bonne et de mauvaise foi de l'héritage ainsi délivré.La voix d'un côté, l'écrit de l'autre, "fait pour ne pas se lire", confondus dans le corps magnétisé de M. Valdemar, se putréfiant dès son réveil, appelé là par Lacan pour brouiller les cartes de la transmission de son enseignement. Où se peut aussi bien le mort saisir le vif que le vif saisir le mort. C'est un écueil de chaque analyse, où la prise dans le transfert peut donner lieu à une hypnose, dont l'analysant devenu analyste ne se réveillerait que mort, c'est-à-dire stérile. Ou tellement identifié (par ingestion, incorporation, introjection, mimétisme ou modélisation où se prennent dans la parole et le corps l'habitus et les tics du modèle) à son analyste que toute invention lui serait interdite.Comme le Talmud, l'uvre de Freud est un testament. Et comme pour le Talmud, son statut d'écrit est une forme d'échec. La reprise orale de "ce discours nouveau qu'est l'analyse" est donc la condition de sa vie, et il faut pour cela former des analystes qui sauraient lire, c'est-à-dire rendre à l'énoncé la scansion de l'énonciation et l'érotisme de sa mise en scène, à la fois perdus et présents dans l'uvre de Freud, dans les Ecrits, et dans toutes les formes orales, griffonnées, copiées de la parole de Lacan, située pour finir dans cette filiation même (ici plus génétique qu'imaginaire), qu'était supposée contrer l'invention de la passe. Ce souci de transmission conservatrice n'aura pas empêché Lacan, jamais à une contradiction près, d'affirmer au dernier congrès de l'EFP en juin 1979, que "la psychanalyse est intransmissible. C'est bien ennuyeux. C'est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé - puisqu'il faut qu'il y soit forcé - de ré-inventer la psychanalyse".Certes. Seul contre le savoir analytique et contre son propre savoir, abandonné par ses pères imaginaires au singulier d'une vérité qui ne peut se dire toute, confronté au "fantasme d'un absolu du savoir maternel dont la vie s'originerait", toujours menacé de séduction et de dissolution, affronté à l'inanalysé, voire l'inanalysable de chaque transfert voilà le malheureux psychanalyste sommé de ré-inventer la psychanalyse, sans répéter comme un perroquet ni trahir plus que de raison. Faire mouvement, c'est-à-dire cause commune avec celui qui l'interroge pour restituer au langage ses fonctions signifiantes et disperser le sens unique, en sachant l'impossible d'une transmission intégrale, y compris par le mathème , qui constituerait "un savoir dont le seul réel est celui de son écriture. Il est sans incidence dans l'acte psychanalytique. Il peut être transmis dans la préservation de l'ignorance de ce qu'il implique".Aux vux d'ignorance des analystes, à l'incontournable opacité narcissique du sujet en quête d'adoubement, à un système de filiation institutionnalisé en filière, où de la place de postulant à la supervision et à l'installation, le parcours de l'impétrant semble tout tracé, Lacan opposa la frustration du nom, dans la passe d'abord, dans Scilicet ensuite. Réduit, "lui et son nom, au signifiant quelconque" par son engagement dans cette épreuve de vérité que devait être la passe, pris dans cet "être-la-passe" où sa position dépressive consiste moins à défaillir qu'à témoigner d'un passage où il est comme désêtre -c'est-à-dire comme "n'importe quel psychanalyste", et non pas comme ce Sans-nom qu'est le névrosé que son nom propre importune - "le psychanalyste à venir" n'a à y perdre qu'un phallus imaginaire, et qui le reste, même si la nomination lui rend son nom encoché. Paré d'un titre (AE), qui l'engage à rembourser en "contribution effective au progrès de la théorie psychanalytique", dette symbolique s'il en est, ou armé de la reconnaissance de son témoignage par ce qui n'est plus jury d'agrément mais cartel, dans les associations où, à l'articulation entre parole singulière et discours institutionnel, se pratique aujourd'hui la passe, le psychanalyste a à répondre de la psychanalyse. De la sienne propre, en son nom, et de la psychanalyse dont il est chargé d'assurer la transmission, là encore en son nom. Passé, le nom se charge par le jeu de la castration (désêtre, destitution subjective, objet (a)), d'une fonction d'auteur qui s'ajoute à ses fonctions communes d'identité. Cela peut s'illustrer par l'histoire de cet étranger qui s'étonnait de voir inscrit sur la tombe du soldat juif inconnu, Jacob Litvak, tailleur, et qui s'entendit répondre que ledit Litvak était tout à fait inconnu comme soldat, mais pas du tout, alors là pas du tout comme tailleur.Les noms revinrent dans Scilicet, dont le numéro 2/3 publiait en dernière page, de "malgré", écrivait Lacan, la liste. Lui-même, bien sûr, se défendait d'être un auteur. Soit d'être advenu à un nom qui joue le rôle d'un signifiant-maître, autrement dit d'un label. Piètre défense, appuyé sur l'accident qui serait arrivé aux Ecrits d'être un "worst-seller". Ce qu'il signait dans Scilicet, dit-il encore, n'était pas d'un auteur, c'est-à-dire de quelqu'un qui présentait "quelque chose pour faire valoir un monsieur", mais de quelqu'un qui disait "quelque chose de structuralement rigoureux, quoi qu'il puisse en advenir". Où revient, me semble-t-il, l'auteur comme cause première d'une chose (définition du Littré), c'est-à-dire à la fois comme Autre du désir et comme objet cause de désir, distinct du nom.Les noms, cependant, n'apparurent pas dans L'Ordinaire, dont la fondation doit beaucoup à l'institution de la passe. Ce fut, comme une analyse, une expérience, où ne manquèrent pas les témoignages, comme des tentatives de dire le vrai sur la vérité et donc le réel de la psychanalyse, ces témoignages qu'attendaient par ailleurs Lacan de la passe. Pour savoir, dira-t-il en 1978, ce qui pouvait "venir dans la boule de quelqu'un pour s'autoriser d'être analyste", et se plaindre de n'en avoir "eu aucun, des témoignages de comment ça se produisait. Bien entendu, c'est un échec complet cette passe". Jamais content Lacan, confondant son désir de transmettre et sa demande de transmission, et butant comme tous les analystes sur le transfert.Le transfert apparaît comme l'obstacle principal de la transmission, car il lui donne des objets, des objets de haine et d'amour. L'amoureux colle à son objet, au pire son analyste, au mieux la théorie. Il devient un héraut et se fait le champion d'une cause où se perd son altérité. Le transfert unifie, surtout s'il devient instrument de pouvoir et ciment incestueux des institutions. Et disparaît de l'analyse tant personnelle qu'institutionnelle l'expérience du manque qui en fonde l'efficacité. Faire une analyse pour avoir (une reconnaissance, un titre, un statut, des patients, de l'argent ) vicie le processus et soumet le postulant à sa demande, quand elle ne l'engage pas sur ce chemin semé non de renoncements mais de concessions où se perdent la spécificité et le tranchant de la psychanalyse. Comment alors interroger dans les règles de la règle fondamentale qui noue le discours analytique à son institution et fonde ainsi une éthique, comment interroger la parole, l'écriture, la littérature, la science, l'art ou n'importe quel discours établi, psychanalyse comprise ?Etre psychanalyste n'est pas un étant, qu'en jouant sur les mots on pourrait transformer en cet étang où Narcisse s'abîme dans la contemplation de son image. Où se profile un autre échec du transfert, qui ne concourrait plus à la formation de l'analyste, doctrine, savoir, technique, et fermerait cet espace toujours à ouvrir, d'où un analyste écoute et parfois entend. Et ne s'articulerait plus la castration de l'analysant à celle de son analyste dans une fin d'analyse où ils sont le déchet, l'objet(a) l'un de l'autre.
A nous prendre au mot et non à la langue, au langage, c'est-à-dire à l'expérience des limites, du signifiant et du réel, nous risquons l'identification et l'identité au terme qui définit notre fonction et notre métier : psychanalyste. Et nous cesserions de vérifier la réalité d'un inconscient que notre théorie postule, et de mettre à l'épreuve la construction d'un moi dont, si nous avons fait une analyse, nous ne pouvons ignorer les résistances au changement et à la reconnaissance de ses fantasmes. Si devenir analyste est un symptôme, une sorte d'échec de notre cure, au moins faudrait-il ne pas oublier de contester ce "vouloir à mesure même de l'approche du désir qu'il recèle".Si le désir de l'homme est bien le désir de l'Autre, comme l'écrit Lacan, il y va "de l'ex-sistence (soit de la place excentrique)" de la psychanalyse et donc de celle des psychanalystes, porte-parole supposés se soutenir de leur extraterritorialité signifiante pour interroger dedans et dehors tous les champs du savoir. Ni en haut-parleurs, ni en experts, ni pour faire entendre une différence - ce qui serait grande stupidité en ces temps de prolifération de rassemblements uniquement constitués sur le narcissisme des petites différences - mais pour représenter, et défendre, la spécificité de la psychanalyse.Pour cela, ne sommes-nous pas trop occupés par nos conflits, nos différends et le peaufinage de nos théories ? N'avons-nous pas trop confiance dans la présence en livres des uvres freudiennes, lacaniennes et autres, ouvrages théoriques et d'histoire, manuels plus ou moins pratiques et témoignages plus ou moins touchants, comme dans la présence de psychanalystes dans les universités, les radios, les télévisions et les symposiums et congrès ? Ou peut-être n'osons-nous plus soutenir notre désir dans la contestation pertinente et impertinente de l'ensemble des discours qui courent aujourd'hui nos sociétés libérales et plutôt marchandes ? Et en avons-nous encore la formation ? La question est cruciale et les déclarations d'intention ne suffiront pas.N'importe qui peut transmettre un savoir et avoir une fonction formatrice, il suffit d'en avoir l'envie, le plaisir, les connaissances et les moyens. La difficulté est du côté de l'élève, de celui qui bute sur la lettre d'un enseignement et se risque au questionnement. Les talmudistes le savent, on peut y perdre son maître, mais ils savent aussi qu'il ne sert à rien d'en changer. C'est alors soi-même que l'on perd, surtout si l'on considère que l'étude ne consiste pas à accumuler les connaissances, mais à tenter d'y entendre quelque chose.Il ne s'agit pas de profaner un texte sacré. Mais de rendre vie à un legs. De rendre voix avec respect et invention aux uvres que nous prenons en charge, en nous tenant dans le cadre quand nous interprétons, et en sachant quand nous changeons de champ, quand nous allons du sujet à la masse, de l'analytique au politique, et inversement.Car nous avons à rompre les consensus qui se font sur le dos des théories qui dérangent et à contrecarrer la jouissance de ceux qui les administrent comme des corps. Nous devons tenir compte de l'hétérogénéité de notre milieu et de nos pratiques, mais nous ne pouvons oublier que le complexe d'dipe, c'est-à-dire la castration, est essentiel à notre praxis, dedans comme dehors : "retirez l'dipe, écrit Lacan dans sa proposition, et la psychanalyse en extension devient tout entière justiciable du délire du Pr Schreber".
Pas de concessions donc, la psychanalyse est une école de la perte qu'il faut prendre garde de ne pas posteffacer en l'interprétant à l'aune de visées adaptatives toujours productrices de définitions qui se veulent des concepts et de techniques qui se proclament nouvelles, mais pas d'intégrisme non plus, qui fixerait à la psychanalyse des objectifs incompatibles avec l'Unbewusste (l'une bévue) de Freud, et rendrait impossible cette expérience indispensable pour chaque analyste qu'est l'accomplissement de son analyse personnelle. Car c'est là que se joue, et prend son sens et sa réalité, ce que peut être une transmission de la psychanalyse.
N.B. : Exposé aux Etats Généraux de la psychanalyse le 9 juillet 2000, "Transmettre" est le point de rencontre de trois axes de réflexion : un travail dans un groupe constitué pour les Etats Généraux par Dominique Janin, Jacques Nassif, Berta Roth, Annie Tardits et moi - auxquels s'adjoignirent irrégulièrement Philippe Julien, Thierry Perlès, Nabil Farès et Marc Lévy. La lecture des textes mis sur le site internet des Etats Généraux. Mon abord de la question de la transmission, qui donne à l'ensemble sa cohérence et passe par un frayage dont voici, par ordre d'entrée en texte, les points d'appui :
Daniel Kupermann, Transferts croisés, transferts nomades. (Transferências cruzadas, Editora Revan, Rio de Janeiro, 1996).
Annie Tardits, Communauté d'expérience, communauté de savoir, Essaim n° 1, érès,1998.
Jacques-Alain Miller, in Jacques Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil,1973, p. 249.
Francis Hofstein, Le poison de la dépendance, Seuil, 2000.
Jacques Lacan, Les quatre concepts p. 251.
Marc Serpaggi, Transmission : suivre la parole à la trace.
Jacques Nassif, Monsieur Valdemar, encore ?, Le rude aujourd'hui, CCAF,1996.
Philippe Julien, La transmission de la psychanalyse.
Gérard Haddad, Transmission et discours de M. Valdemar, Lettres de l'Ecole n° 25, vol. II, 1979.
J. Lacan, op. cit. p.254.
J. Lacan, Lettres de l'Ecole n° 23, 1978, p.181.
Anne Levallois, Un blocage dans la transmission, Lettres de l'Ecole n° 25, vol. I, 1979, p.313.
Joel Birman, L'invention désirante de la psychanalyse.
Guy Dana, Préliminaire à la question du mouvement de l'analyse.
Jean Szpirko, Les catégories du réel, de l'imaginaire et du symbolique sont-elles exportables à d'autres champs de savoir ?
J. Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de L'Ecole, Scilicet 1, Seuil, I968.
J. Lacan, Subversion du sujet et dialectique du désir, Ecrits, Seuil, I966, p. 826.
J. Lacan, Principes concernant l'accession au titre de psychanalyste dans l'EFP, Annuaire de l'EFP.
J. Lacan, L'envers de la psychanalyse, Seuil, 1991, p. 221 et 222.
J. Lacan, Lettres n°23.
J. Lacan, Acte de fondation, Annuaire de l'EFP.
J. Lacan, Le séminaire sur "La lettre volée", Ecrits, p.11.
Karl-Josef Pazzini, Heilende Laien.
J. Lacan, Proposition
Et Glaucia Dunley (Trauma et deuil dans la contemporanéité), Maria Teresa Martins Ramos Lamberte (Le père idéal, le maître castré, la place de l'analyste), Maria Cristina Rios Magalhaès (La transmission de savoir en psychanalyse et la formation du psychanalyste), Maria-Inés Rotmiler de Zentner (From desire to discourse)
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