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Thème 4 : Le rapport de la psychanalyse au social
et au politique
Richard RECHTMAN
Lecteur
Le rapport de la psychanalyse au social et au politique pose à l'évidence de multiples questions et peut être abordé sous différents angles dont témoignent l'abondance et la richesse des textes diffusés sur le site internet des Etats Généraux. Il serait bien impossible d'en faire ici une lecture exhaustive ni même d'en tenter une éventuelle synthèse au risque de nécessairement éroder les aspects les plus tranchants et souvent les plus originaux. On peut d'ailleurs se demander si cette diversité d'abords ne traduirait pas justement la complexité des rapports que la psychanalyse est susceptible d'entretenir avec le champ social et politique rendant finalement illusoire toute tentative d'unifier ce champ ?
Pourtant, certaines questions reviennent avec une étonnante insistance, elles viennent régulièrement marquer un espace frontalier entre ces trois champs, espace dans lequel la psychanalyse se trouverait précisément convoquée par le social pour occuper une position politique. Qu'il s'agisse du statut de la psychanalyse par rapport à l'Etat, du rôle politique des psychanalystes dans la société ou encore de l'influence des évolutions sociales sur les mutations de la psychopathologie, toutes ces questions, à bien des égards différentes, me semblent pourtant se rejoindre au moins sur ce point qu'elles interrogent les effets et les limites de la psychanalyse dans le champ social.Comment penser l'évolution de la société contemporaine à partir de la clinique psychanalytique et comment la psychanalyse et les psychanalystes doivent-ils ou peuvent-ils se positionner par rapport à ces évolutions ? Cette question revient sous des formes différentes dans la plupart des textes.
A partir de la clinique déjà : nouvelles formes de demandes auxquelles correspondraient de nouvelles " structures psychopathologiques " étroitement liées aux mutations du champ social, de ses valeurs et de ses pratiques. Mais également de nouvelles attentes du champ social auxquelles devraient correspondre un nouveau statut de la psychanalyse qui pourrait à la fois satisfaire les exigences qui s'imposent à tout acteur social sans sacrifier pour autant la spécificité même de la psychanalyse. Et enfin, si ce n'est surtout, les nouvelles formes de domination sociale qui contraignent non seulement les esprits mais aussi les corps et que la psychanalyse ne saurait ignorer.
Mais pourquoi, au fond, cette question deviendrait-elle si cruciale de nos jours ? Pourquoi la pratique psychanalytique comme les discours psychanalytiques devraient-ils aujourd'hui plus qu'hier encore se heurter aux évolutions sociales, non pour simplement leur emboîter le pas, mais pour en déjouer les pièges et en dénoncer les illusions. Sans doute, comme l'appel lancé par René Major le souligne, parce que dans son histoire récente la psychanalyse et les psychanalystes ont pu s'en croire exonérer au point d'apparaître impassibles devant des pratiques politiques insoutenables.L'urgence de ces questions repose me semble-t-il sur une double contrainte dans la mesure où elle se pose à la fois comme l'urgence d'un regard psychanalytique sur l'histoire au présent, l'histoire en train de se faire, et les conséquences subjectives de ces mutations sociales et l'urgence d'un même regard sur l'histoire passée, sur ces grandes catastrophes qui ont défiguré le siècle et dont la psychanalyse fut le témoin ne serait-ce déjà que parce qu'elles partageaient la même contemporanéité.
Or, cette conscience d'un passé douloureux et parfois douteux appelle un sursaut pour le présent. Comment juger l'évolution contemporaine de la société, comment anticiper ses effets sur les sujets, comment se positionner par rapport au nouvel ordre moral, alors même que sur la scène sociale les même changements nous sont expliqués selon les tendances tantôt comme une avancée de progrès, tantôt comme un retour en force du conservatisme ? On le voit l'enjeu est complexe, car s'il y a bien urgence à investir l'espace politique d'aujourd'hui pour justement éviter les méprises ou les silences du passé, la seule prise de position de chaque psychanalyste en qualité de citoyen ne garantit pas que cette position soit pour autant une position psychanalytique, éthique de surcroît, même si elle s'énonce comme telle. Qu'est ce qui ferait qu'au fond le positionnement des psychanalystes sur la scène sociale et/ou politique ne relèverait pas avant tout de leurs choix politiques personnels ?Or, aujourd'hui un monde semble s'effondrer sous nos yeux. Les processus d'extermination n'en ont pas fini de vouloir transgresser les frontières de l'humanité, cherchant au delà du meurtre de masse à transformer leurs victimes en autre chose qu'un homme. Comme le rappelle Féthi Benslama c'est la question de l'éthique qui se trouve reposée pour éviter ce qu'il nomme fort justement " l'oubli de l'éthique ". Le passé de l'Amérique Latine comme le présent de l'Algérie ou de l'ex-Yougoslavie réactualisent avec d'autres situations dramatiques cette question de l'éthique tout en nous rappelant que nos sociétés occidentales ne sauraient s'exonérer d'une telle introspection.
A la lumière de ces dépassements intolérables, d'autres franchissements peut-être moins perceptibles et sans doute plus quotidiens méritent pourtant d'être interrogés dans nos sociétés. Ainsi, progressivement les termes classiques de la parentalité semblent s'estomper au profit de nouvelles conjugalités dont l'extension est susceptible d'affecter la filiation. Ailleurs, les pulsions agressives s'affranchiraient des cadres institutionnalisés dans une violence urbaine laissant les jeunes en déshérence en quête d'identifications introuvables. Mais alors que l'on ignore encore l'étendue des conséquences sociales de ces nouveaux phénomènes, ne serait-ce que parce qu'ils sont contingents à notre modernité, comment les psychanalystes pourraient-ils se prononcer ? La psychanalyse serait-elle l'ultime rempart contre l'effondrement progressif des anciennes valeurs de notre société, alors qu'on sait par ailleurs que ces mêmes valeurs constituent également les contours des rapports sociaux de domination qui aliènent les sujets tout en en garantissant au moins les formes et les limites.
Ne serait-ce pas une illusion de notre modernité que de nous faire croire que chaque fin de siècle ou a fortiori de millénaire s'accompagnerait d'un effondrement des valeurs pour prétendument inscrire dans la réalité la fin d'une simple convention de datation du temps ?
Et pourtant la clinique semble également changer, car la pathologie évolue également. Les anciennes structurations psychopathologiques semblent laisser la place à de nouvelles formes de déstructurations, voire " d'a-structuration " selon les auteurs. En prise avec les affres d'une subjectivité toujours en souffrance de par les entraves que le social lui impose, la clinique psychanalytique se fait nécessairement le témoin de ses évolutions, d'autant que, comme le souligne Isabel Da Silva Kahn Marin, " nous ne pouvons pas nous taire devant ces phénomènes ".
Et c'est bien la question du témoignage des cliniciens qui ici appelle la question politique ; d'une politique de la psychanalyse rappelant l'urgence d'un regard tiers susceptible d'alerter l'opinion sur les conséquences parfois dramatiques de ces évolutions. Conséquences dont certaines se marquent déjà dans la clinique quotidienne.
L'équation semble donc se mettre en place : les mutations de la clinique correspondraient étroitement aux mutations du champ social et appelleraient les psychanalystes à en témoigner de leur place, mais par un acte - le témoignage public de l'expérience psychanalytique - qui d'analytique deviendrait alors nécessairement autre chose parce qu'il se produirait ou se prononcerait en dehors de la scène analytique et ne se résumerait pas à la seule historicité d'un cas. Quel est donc le statut psychanalytique de cet acte politique ? Que pourrait être une politique de la psychanalyse aujourd'hui, c'est à dire susceptible d'anticiper les conséquences des mutations sociales sans pour autant s'enfermer dans un conservatisme qui n'aurait d'autres fins que de garantir la permanence des anciennes aliénations sociales (famille, répartition des tâches, travail, etc.) ?
L'urgence ne serait-elle pas alors de justement définir le statut théorique de ce " témoignage public de l'expérience analytique ", car il ne va pas de soi non plus de témoigner sur la place publique. D'autres s'y sont essayés, comme par exemple aux Etats Unis où le témoignage des cliniciens sur l'ampleur des abus sexuels a également contribué, au moins pour une part, au développement de l'épidémie de " personnalités multiples ". Est-ce à dire qu'il faudrait taire la connaissance psychanalytique des conséquences de ces abus, comme il faudrait taire les conséquences de la torture au nom d'une relativisation de la notion de trauma ? La réponse est nécessairement négative et il convient au contraire de redessiner les contours de l'action politique de la psychanalyse et des psychanalystes afin justement de ne plus jamais s'accommoder silencieusement de l'intolérable.Alors qu'à travers les nouveaux paradigmes neuro-scientifiques une politique de l'esprit humain est en train de voir le jour et assigne aux logiques inconscientes une étroite correspondance avec les logiques sociales contemporaines, par quels processus de légitimation les discours psychanalytiques doivent-ils aujourd'hui passer pour conserver leur pouvoir subversif et défendre une autre idée de l'homme ?C'est dire qu'une politique de la psychanalyse passe nécessairement par l'examen sans complaisance des propres positions sociales de la psychanalyse ou des psychanalystes, car les exemples où la psychanalyse a pu servir des desseins qui lui sont pourtant incontestablement étrangers ne manquent malheureusement pas.C'est en ce sens que le social fait également limite à la psychanalyse dans la mesure où aucune garantie de la seule cure et de la seule éthique de la psychanalyse ne saurait affranchir les sujets des logiques sociales qui conditionnent également leurs actes et leurs responsabilités au regard de la collectivité. C'est heureux dans la plupart des cas pourrait-on dire, mais cette limite n'assure pas simplement la permanence du social par delà la mise à jour des logiques inconscientes, elle rend également compte que dans certaines situations politiques les psychanalystes peuvent également se compromettre gravement, même en toute bonne foi. Peut-être que jamais l'acte analytique ne garantira à lui seul l'engagement politique de son auteur. Pourtant si acte politique il doit y avoir, il ne peut naître que de l'expérience psychanalytique pour cependant s'en affranchir dans le témoignage public par un acte qui par là même deviendra un acte politique et pourquoi pas justement dans cette politique de la psychanalyse que les Etats Généraux me semblent appeler.
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