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Thème 5. LE RAPPORT DE LA PSYCHANALYSE À L'ART,

À LA LITTÉRATURE ET À LA PHILOSOPHIE

Jean-Pierre BOURGERON

Lecteur

 

Lorsque Freud étudie un sujet, il le fait - dit-il - d'une main lourde et pour un plaisir esthétique moindre. Pour tenter d'éviter ce déplaisir, j'ai essayé dans cette lecture de mêler textes scientifiques et artistiques. Je voulais faire un patchwork (kilt en anglais) mais les liens entre les textes des différents auteurs qui ont travaillé en France sur le sujet ne sont pas toujours évidents et je préfère intituler ce rapport « Fragments ».

Si Freud se réfère parfois directement à des philosophes pour étayer ses travaux comme avec Empédocle où il compare les termes de philia et neîkos à Eros et Thanatos, il est le plus souvent peu tendre avec eux. Il affirme qu'il n'est pas pour la fabrication de visions du monde - Dénégation suspecte diront certains - et écrit en 1926 à propos des philosophes: « Quand celui qui chemine chante dans l'obscurité, il dénie son anxiété, mais il n'en voit pas plus clair pour autant. » et citant le poète Heine : « Avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre il bouche les trous de l'édifice du monde ».
On connaît ses rapprochements entre les pathologies psychiques et les productions sociales. Il se risque à dire que l'hystérie est une image distordue de la création artistique, une névrose de compulsion celle d'une religion et un délire paranoïaque celle d'un système philosophique.
La psychanalyse peut dévoiler la motivation subjective et individuelle de doctrines philosophiques qui sont prétendument issues d'un travail logique impartial. Toutefois, il affirme avec prudence que la détermination psychologique d'une doctrine ne concerne aucunement sa justesse scientifique.
Partageant bien des goûts et des lacunes de notre ancêtre, je vous parlerai plutôt d'art et de littérature.
Si Freud dénie aux psychanalystes le pouvoir de valider les théories philosophiques, il me semble que cette réflexion est en grande partie recevable pour les actes de création quels qu'ils soient. L'un du groupe V affirme qu'il serait grossier de ne pas parler de sublimation en matière de rapport de la psychanalyse à l'art, la philosophie, etc. et qu'on ne sublime pas de la même façon en sertissant des images, en tissant des concepts et en inscrivant des mots. D'autres affirment que la psychanalyse a postulé un fond commun, pulsionnel aux différentes expressions de la sublimation du désir. Une troisième nous met en garde afin que nous ne mettions pas dans le chapeau le lapin de la théorie qu'on va ensuite ressortir ! Unicité ou multiplicité de la sublimation dans la création, la question reste ouverte.

Psychanalyse et Littérature

Il n'existe pas de psychanalyse d'un texte ou d'un auteur pour les écrits qu'il a produit.
Toute tentative d'interprétation d'un texte témoigne de la manière dont un lecteur - interprète - se lit lui-même à travers son mode de lecture. En d'autres termes, la manière d'interpréter un texte témoigne de la manière dont chaque lecteur devient analysant du texte qu'il lit.
C'est de cette façon que Freud s'est positionné dans ses lectures de Moïse, de la Gradiva ou de Michel-Ange. Il y trouvait des reflets de ses propres préoccupations et il ne pouvait s'empêcher de les théoriser.

De quelques similitudes entre cure et Art.

« Quand tu écris, tu es parfaitement sain » écrit Lou Andréas-Salomé à Rilke. Elle fait lire à ses patients des textes du poète comme ses Elégies. Elle affirme que : « Ce qui résonnait là les atteignait simplement en vertu de ces profondeurs où les êtres qui ont la grâce et ceux que la maladie en a privés cohabitent ».
Il n'est pas aisé de lire l'œuvre de l'artiste ou la cure du psychanalyste. Si on est tant soit peu occupé à côté de la chose, la chose se referme.
L'œuvre a pour objet le procès de la vie et est de même nature que lui. Le corps de l'œuvre puise dans le corps des traces.
L'artiste a sacrifié quelque chose de son enfance.
Nos patients souffrent de réminiscences, le créateur les met en scène. Au théâtre comme dans les contes de fées, l'espace scénique n'est qu'une métaphore, une mise en espace de l'appareil psychique. L'espace psychique se convertit en espace physique.

Une réflexion de Claude Maillard : Alors l'art... L'art est dans la psychanalyse. C'est l'une de ses dimensions, l'une de ses perspectives. Vienne y est présente en ses soubassements d'origine ; sur Freud, le désir tauskien souffle ses réminiscences. C'est d'un lieu insoupçonné, irrecevable qu'il travaille la psychanalyse. Sa présence et ses couleurs se rapprochent de celles d'un arc-en-ciel. C'est le levain des mots et des formes, voire des figures.
Ni peinture et pourtant ça peint, ni sculpture et pourtant ça sculpte, ni musique et pourtant... plus proche de ce que nous livre l'homme aux rats que des mortaises clouées aux murs. Car sa vitalité est si inimaginable qu'à en parler, on ne peut que se taire. Mais pourquoi "l'homme aux rats". De quel glissement et pour quelle chute faire source de ces agapes énigmatiques. Quel rapport du rat (R.A.T.) à l'art (A.R.T.) et de l'art à la psychanalyse. Aucune garantie. Lieu d'invention de la psychanalyse évidant le trop-plein du savoir. D'où est-ce, sa mise ; quoi ça mise, l'Artémise.

Rêve et poésie

Bien des auteurs ont écrit sur les similitudes entre le rêve, les productions délirantes et l'expression poétique. Les surréalistes les ont parfois confondus.
Pourtant il paraît souhaitable de ne pas tout mélanger. Dans le rêve du dormeur qu'il soit humain ou animal, l'esprit est la sensation (est E.S.T.). Dans le texte poétique, l'esprit créé la sensation par la détermination de sa position entre la cause et la fin, entre la genèse fantasmatique et la mort. La poésie est la connaissance immédiate des êtres compris dans leurs rapports entre leurs origines, leurs histoires et leurs fins.

Un extrait d'une ballade d'André Virel en 1942.

Les lunatiques sont des fous
Les lunaires sont des génies
Ceux-ci, poètes, ont deux vies
Quand ceux-là confondent le tout.

Les premiers sont caprice
Les seconds liberté
Mais la vente de charité
Est aussi foire au pain d'épice,

Lunatique n'est pas lunaire
Lunaire est toujours lunatique.

Un poème de Jean Szpirko

JE TU ELLE

Défoncer l'opacité compacte des mots
pour éclaircir l'espace entre eux
entre les lettres
et éclater les suspensions que le silence
roule dans le creux des vagues
où "tu" renaît.

"Tu" est le vœu qui harcèle le lieu
d'où "il" se sépare de toi
et d'où "je" se dégage d'elle :
déchirés.

Elle interpelle : "où est-il" ?
et "il" tait la réponse
qui la renvoie à lui
toujours à elle.

Pour terminer un extrait de Chêne et chien de Raymond Queneau
Je me couchai sur un divan
et me mis à raconter ma vie
ce que je croyais être ma vie
Ma vie, qu'est-ce que j'en connaissais ?
Et ta vie, toi, qu'est-ce que tu en connais ?
Et lui, là, est-ce qu'il la connaît,
Sa vie ?
(...)
Enfin me voilà donc couché
Sur un divan près de Passy
Je raconte tout ce qu'il me plaît :
Je suis dans le psychanalysis
(...)
Il faut (...) tout dire, et le plus difficile,
Si je n'hésite pas
narrer des écarts sexuels et infertiles,
Ce m'est un embarras

De parler sans détours de mort et de supplices
Et d'écartèlements
De bagnes, de prisons où de vaches sévices
Rendent quasi-dément
Mais ces liens à leur tour tomberont dénoués
Les symptômes s'expliquent
Comme le crime en fin d'un roman policier
-mais ce n'est pas un crime !
Car si privé d'amour, enfant, tu voulus tuer
Ce fut toi la victime.

 

 

 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -