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Je commencerai par un pointage quantitatif. Sur le thème de la transmission de la psychanalyse 37 textes sont parvenus sur le site des Etats Généraux de la psychanalyse. Parmi ceux-ci : 24 sont en langue française, dont 6 proviennent du Brésil et de l'Argentine, 5 sont en langue portugaise (Brésil), 4 en langue espagnole, 3 en langue anglaise (mais d'analystes du monde hispanique), 1 en langue allemande (d'un analyste au nom italien). Cette répartition géographique correspond grosso modo à une partie de la zone d'influence du lacanisme.
Première remarque : beaucoup de ces textes n'ont pas été écrits pour les EG et ont été publiés ou exposés antérieurement et ailleurs. C'est comme s'ils avaient été envoyés aux EG " pour information ". En comptant large j'ai recensé 17 textes spécialement rédigés pour les EG, ce qui représente donc un peu moins de 50%. Je n'ai pas d'explication à ce propos, ce serait justement la tâche de la discussion que d'y réfléchir. Peut-être est-ce un reflet de la diversité des modes et des lieux de formation, dont les EG ne peuvent pas prétendre faire converger tous les courants. Cela montre aussi les ressources et les limites d'internet.
Il ne saurait être question ici de mentionner tous les textes (dont certains n'ont qu'un rapport lointain avec la transmission), ni de privilégier certains (même s'ils le méritent, ce serait injuste), ni de faire une synthèse de l'ensemble, ce qui n'est pas très analytique. J'ai donc pris le parti de ne citer aucun nom propre d'auteur et de présenter quelques traits qui problématisent la question de la transmission de la psychanalyse. Ils font écho à l'ensemble des textes et aussi traduisent ma façon de rebondir sur ceux-ci, compte tenu de mon propre engagement dans la question.
Le premier trait, souligné par le groupe de travail français, est la difficulté voire l'impossibilité à définir l'objet spécifique de la transmission. Cependant cette difficulté a des causes diverses. Il y a un niveau où la difficulté relève d'une insuffisance de travail, un niveau où elle relève de confusions et un niveau où elle est structurale, elle constitue le réel de la transmission.
En ce qui concerne les confusions il y a celles qui tiennent à des équivoques inhérentes à la question de la transmission et qu'il faut donc préserver et laisser travailler sous peine d'aboutir à des confusions encore plus graves et d'autres qui sont solubles si on précise le point de vue d'où on se place. Il fait partie de la transmission de la psychanalyse de réfléchir sur la nature et l'objet qui se transmet dans le temps même où cela se produit. Il y a dans la transmission de la psychanalyse autre chose que le simple enregistrement du passage d'un énoncé mais mouvement de retour sur ce qui se transmet pour saisir la place où se situe le sujet.
Parmi les équivoques inhérentes à la question de la transmission, je citerai d'abord le fait que l'on peut parler de transmission dans la psychanalyse et de transmission de la psychanalyse avec le double sens du de, objectif et subjectif. La transmission dans la psychanalyse ce sont les effets de transmission qui se produisent dans la cure analytique, entre analysant et analyste et qui concernent surtout l'histoire du sujet, son rapport à l'inconscient, mais où le rapport à la psychanalyse comme telle, sa doctrine, peut rester en grande partie voilé. Plusieurs des textes reçus apportent des témoignages sur ce que leur a apporté la psychanalyse. La transmission de la psychanalyse est plus large. Elle peut se rapporter à une transmission entre analyste et analysant mais concerne aussi la transmission de la psychanalyse entre les psychanalystes (dans leurs institutions, colloques, groupes de travail, publications) et la transmission aux non analystes. En ce qui concerne les différents moyens de cette transmission il apparaît qu'il ne s'agit pas tant d'en faire la liste que d'étudier les modes de passage et de recouvrement des uns avec les autres. Ainsi deux articles sont-ils consacrés à ce qui peut être en jeu dans le passage de l'oral, dimension où se déploie la psychanalyse, à l'écrit, et ce en prenant pour exemple la publication des séminaires oraux de Lacan. En ce qui concerne la transmission de la psychanalyse aux non analystes cela englobe notamment l'enseignement de la psychanalyse à l'université (et plus généralement en dehors des lieux qui prétendent à une formation) et sa divulgation dans le grand public, voire sa mass médiatisation, et j'aurais aimé que les textes qui relatent ces expériences soient plus critiques sur les effets de cette transmission. Je pense précisément là à la caution d'un vernis psychanalytique que fournissent les psychanalystes pour former des psychothérapeutes.
La distinction entre transmission de la psychanalyse et transmission dans la psychanalyse peut entrer dans le cadre de la différence entre psychanalyse en intension et psychanalyse en extension. Tout le problème, est celui de leur articulation, car poser que les deux n'ont pas de rapport est une dénégation, ou un refoulement, peut-être un démenti voire une forclusion. Au problème de cette articulation se rattachent deux expériences : celle du contrôle, qui n'est abordé que dans un seul article, et celle de la passe selon la Proposition que Lacan a faite en 1967, sur laquelle je reviendrai plus loin.
Il existe une autre équivoque féconde dans la transmission. Transmettre signifie transmettre un savoir à d'autres afin qu'ils en soient informés et transmettre un savoir-faire, une méthode, qui permettra à d'autres d'accomplir des tâches. Dans le premier cas il s'agit plutôt de doctrine et on est dans l'extension de la psychanalyse, le deuxième cas s'applique plutôt à la cure analytique elle-même. La différence de ces deux registres est à articuler, faute de quoi la réflexion sur la transmission rate son objet car elle privilégie un mode de transmission aux dépens des autres, fait passer un mode de transmission pour le représentant de la transmission. Ce faire a en général pour conséquence fâcheuse de mettre de côté les déterminations de discours ou les politiques qui régissent le mode de transmission en question. Ainsi une réflexion sur la seule transmission de la psychanalyse aux non analystes oubliera de faire la critique des idéaux sociaux d'adaptation, des réglementations d'états, des lois du marché, qui surdéterminent cette transmission. Ou bien une réflexion sur la seule transmission de la psychanalyse à l'université fait silence sur les conditions de recrutement de clientèle que cela produit. Ou encore la seule réflexion sur la transmission par les publications fait l'impasse de la question du rapport de l'écrit à l'oral.
Un autre trait significatif ressort de la lecture des textes. Il existe différents modèles, la plupart du temps non explicites, empruntés à d'autres champs que la psychanalyse, qui régissent l'abord de la question de la transmission. Aucun n'est spécifique à la psychanalyse. Ils ne peuvent servir que d'analogie pour désigner un point particulier de la transmission. Un article a rappelé par exemple certains modèles de Freud : l'énergie nerveuse, l'épidémie (la peste), la contagion mentale dans les foules commémorant le mythe d'dipe.
Toutefois deux références dominent largement l'abord de la transmission : celle aux liens dits de filiation et celle au transfert.
Il est régulier que dans une analyse, l'analysant, par ses symptômes, soit confronté aux failles, mensonges et autres distorsions qui se sont produites entre les générations. Ce qui s'est mal transmis ou pas transmis d'une génération à l'autre, et spécialement dans un cycle de trois générations, engendre, c'est le cas de le dire, chez les descendants, des répétitions qui font retour selon différents modes. A ce propos se démontre d'ailleurs le dimension sociale de la psychanalyse .La psychanalyse n'est pas un processus intra psychique. Non seulement les symptômes renvoient à des lacunes dans l'histoire de plusieurs membres d'une même famille, mais aussi à des traumatismes historiques vécus à grande échelle, tels que les persécutions perpétrées par les régimes dictatoriaux (plusieurs textes évoquent les avatars de la transmission dans les générations après les disparus d'Argentine et du Chili), et tel que la Shoah, événement sans commune mesure. Il s'agit d'événements dont l'impact ne s'arrête pas aux familles qui ont souffert dans leur chair et qui posent à chaque psychanalyste la question de son rapport au réel. " Psychanalyste après Auschwitz ? ", demande Anne-Lise Stern (Essaim n°4, automne 1999)?
Plusieurs articles font référence à la transmission qui s'opère en fonction de la diachronie d'une génération à l'autre. Il s'agit bien là de la transmission dans une analyse. Mais ce modèle est-il extensible à la transmission de la psychanalyse ? L'affirmer est franchir un pas, qui ne va pas de soi, même s'il a une apparence compréhensible. En effet les liens entre analystes de générations différentes et d'analystes à analysants, ne sont pas des liens de filiation familiaux. La transmission n'est pas structurée comme une filiation. Ce n'est pas parce que dans le transfert de l'analysant à l'analyste se rejoue sa filiation, qu'il s'agit d'un lien de filiation. L'affirmer, en parlant de filiation analytique pour une succession d'analystes, revient à nier l'analyse du transfert, à condamner l'analyse à l'impuissance, et aussi à verser dans une conception biologique de la transmission, source de toutes les dérives.
Beaucoup de textes pourtant, de façon plus ou moins explicite, se servent de façon non critique du modèle de la filiation pour parler de transmission de la psychanalyse et cela devrait pouvoir être discuté aux Etats Généraux. Il y a en effet parfois de quoi s'étonner de l'écart entre le maniement de la conception de la filiation et sa pratique, qui s'accommode fort bien de l'absence réelle d'une génération, notamment celle des plus jeunes, dans les colloques. Un texte frondeur pose en effet le problème de savoir pourquoi dans ces Etats Généraux il y a si peu de jeunes, et propose non sans humour que les analystes plus âgés refassent des tranches d'analyse avec des plus jeunes.
En fait la question de la génération des analystes semble se relier à celle de la hiérarchie (et spécialement dans les institutions qui font une formation), comme l'étymologie du mot (hieros, sacré, archein, commencer et commander) d'ailleurs s'y prête. Il existe un cas où la connexion transmission-filiation se fait, c'est celui de certaines institutions psychanalytiques. Celle de l'IPA, dans laquelle Freud a confié à sa fille Anna (qu'il avait analysée) un rôle de direction, et celle de l'ECF, adoptée par Lacan après l'EFP et dont il a transmis la direction à son gendre, Jacques-Alain Miller. Dans les deux cas il y a eu une épissure entre la transmission de la psychanalyse et la transmission familiale. On ne peut pas dire que le résultat soit très encourageant et cela doit nous amener à porter un regard critique sur toute conception de la transmission qui relèverait du seul modèle ordinal, de filiation entre générations.
La deuxième grande référence pour la transmission est celle du transfert, et elle n'est pas sans rapport avec ce qui précède. Citons cette affirmation représentative : " Le savoir psychanalytique est transmis essentiellement à partir de l'expérience de l'analyse personnelle : sa transmission est donc réglée par le transfert " ; quelqu'un d'autre parle de " la relation étroite qui s'établit entre les concepts de transfert et de transmission ". On pourrait multiplier les citations.
Le transfert est rendu responsable à la fois des impasses de la fin de l'analyse, lesquelles provoquent des obstacles individuels et collectifs à la transmission, et à l'inverse de ce qui arrive malgré tout à passer. Ainsi un auteur veut-il distinguer la soumission transférentielle, facteur d'impasses, avec la figure " dantesque " du masochisme, de la fidélité transférentielle, gage d'une bonne transmission de la psychanalyse. Celle-ci se manifesterait dans les possibilités de rupture et de transgression vis à vis des vérités et des systèmes institués, grâce à un transfert de travail conçu comme remodelage du travail de transfert. Dans cette perspective l'histoire de la psychanalyse est repensée en fonction de l'axe transférentiel. Lacan aurait réalisé une " rupture transférentielle inédite dans l'histoire de la psychanalyse en revendiquant le statut mythique de maître fondateur qui est jusqu'alors l'apanage de Freud ". Quant à l'époque actuelle elle serait marquée par le pluralisme institutionnel, le nomadisme théorico-institutionnel. La condition affective pour l'apparition de ce nouvel arrangement institutionnel, écrit l'auteur, est l'émergence d'un arrangement transférentiel inédit dans l'histoire de la psychanalyse : le transfert nomade dans le champ psychanalytique.
Tout cela est bien et il ne saurait être question de nier l'existence et l'importance du transfert dans la transmission de la psychanalyse. A partir de là deux questions se posent : comment juger du facteur transfert dans la transmission, si c'est l'analysant qui doit pouvoir en témoigner ? Deuxièmement, s'il y a un lien entre transfert et transmission, de quel type est ce lien ?
Surtout si l'on reste dans le modèle généalogique, dire que la transmission dépend du transfert signifie que la transmission est en fin de compte une modalité du transfert. La transmission est alors englobée par le transfert, elle est en continuité avec lui. Cette conception semble très largement partagée. Cependant si l'on y réfléchit, n'y a-t-il pas plutôt une relation antinomique entre transfert et transmission de la psychanalyse ? La transmission de la psychanalyse ne commence-t-elle pas là où le transfert s'arrête ? Pour aller directement au but, ne faut-il pas soutenir que la transmission de la psychanalyse équivaut à la mise en question du transfert ? Qu'elle est transmission de ce qui met en question le transfert, du moment de " désêtre où se dévoile l'inessentiel du sujet supposé savoir " pour reprendre la formule de Lacan dans sa Proposition du 9 octobre 1967.
On sait qu'effectivement c'est l'objectif de la procédure de la passe que d'évaluer ce qui passe de ce moment, pour cerner le lien antinomique de la transmission de la psychanalyse (entendue au sens du passage de l'analysant à l'analyste) avec le transfert. Je me suis étonné que seul un texte parle de la Proposition de Lacan, explicitement inventée pour authentifier ce qui fait le cur de la transmission de la psychanalyse, à savoir ce passage de l'analysant à l'analyste. On voit pourtant le parti qu'on peut prendre de cette procédure pour éclairer la question de la transmission.
Tout d'abord elle explicite et s'appuie sur une théorie du transfert, en tant qu'il est l'effet du signifiant agissant en tiers dans l'analyse, le sujet supposé savoir. L'un des points faible des tenants de la conception " transfermission ", si je peux me permettre d'introduire ce néologisme, est de se référer au transfert sans expliciter leur théorie du transfert, sauf dans un texte qui évoque le sens donné par Freud dans la Traumdeutung, de transfert des restes diurnes dans les pensées du rêve. Cela confirme que la théorie de la transfermission est prise elle-même dans un transfert inanalysable.
En revanche la disjonction transmission-transfert dégage la transmission du modèle diachronique, généalogique, pour faire prévaloir une dimension synchronique de la transmission dans l'action d'un collectif où des places différenciées sont marquées. Dans la passe il s'agit de celles de passant, passeur, cartel de la passe qui donne une réponse, trois places solidaires les unes des autres. Dans ce dispositif il n'est pas question de génération mais de la suscitation de formations de l'inconscient qui prennent effet dans la synchronie de l'après-coup. La transmission n'est pas celle d'énoncés passant directement à travers les générations mais la transmission indirecte (entre le passant et le cartel de la passe via le passeur) de l'actuel d'un désir inédit de l'analyste, qui surgit dans le hiatus entre énoncé et énonciation, entre la triade vérité et savoir et jouissance (" De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité ", (1967), Scilicet 1, p. 58), dans la confrontation avec un réel. Dans cette transmission le sujet fait l'expérience de la division où le met son acte et cela fait partie de ce qu'il a à transmettre.
Ces notions d'acte et de synchronie s'approchent au plus près de l'expérience de l'inconscient, qui est bien ce avec quoi la transmission de la psychanalyse doit compter. Si un modèle devait être pris pour la passe, c'est précisément celui du trait d'esprit, le Witz, qui contrairement au comique, fait intervenir la troisième personne, la dritte Person, en qui, comme le dit Freud (p. 193), s'accomplit l'intention du trait d'esprit. A cet égard, le trait d'esprit (chiste, en espagnol) n'est curieusement cité qu'une fois dans un seul des textes sur la transmission, alors qu'encore une fois, il devrait constituer le modèle préférentiel de la transmission.
La procédure de la passe, et la théorie de Lacan qui la sous-tend, a le mérite d'introduire un troisième terme entre transfert et transmission, celui de désir de l'analyste, dont Lacan fait le moteur de la cure. L'existence et l'importance de ce terme ressort de certains textes qui relatent l'exil d'analystes (en Australie notamment), à cause des persécutions politiques dont ils ont été l'objet. Il apparaît clairement que dans leur travail acharné pour créer et organiser des institutions d'analystes dans leur pays d'accueil, ce qui est mis au travail c'est le désir de l'analyste, d'un ordre autre que le transfert. La transmission de la psychanalyse est alors une épreuve de survie.
Enfin, grâce à l'expérience de la passe, c'est-à-dire une expérience de mise en question du transfert, peut être approché ce qui concernerait la transmission dans sa spécificité, non réductible au transfert ou à quoi que ce soit d'autre. Ce point est la rencontre avec un point d'intransmissible. En 1978, dans sa conclusion du congrès de l'EFP ayant justement pour thème la transmission, Lacan dit : " J'ai essayé d'avoir quelques témoignages sur la façon dont on devient psychanalyste : qu'est-ce qui fait qu'après avoir été analysant, on devienne psychanalyste ? Je me suis, je dois dire, là-dessus enquis, et c'est pour ça que j'ai fait ma Proposition, celle qui instaure ce qu'on appelle la passe, en quoi j'ai fait confiance à quelque chose qui s'appellerait transmission s'il y avait une transmission de la psychanalyse. Tel que maintenant j'en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C'est bien ennuyeux. C'est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé - puisqu'il faut bien qu'il y soit forcé - de ré-inventer la psychanalyse. " (Lettres de l'Ecole n°25, vol.2, 1979).
Au delà des imperfections du fonctionnement et des carences des personnes qui ont pu faire échouer la passe à réaliser une transmission, à une certaine époque, elle est l'occasion, contingente, de rencontrer quelque chose dans la structure même du désir de l'analyste qui est un impossible, soit un réel au sens de Lacan, un impossible à transmettre.
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