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POUR UNE COMMUNAUTÉ PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE*

Glaucia DUNLEY

 

 

Une lettre arrive toujours à sa destination
Jacques Lacan

 

               En considérant les États Généraux de la psychanalyse, qui ont eu lieu en Juillet dernier à Paris, comme quelque chose de l'ordre d'un événement pour la psychanalyse, je prétends commencer son élaboration comme répétition et différence dans le contexte d'un théâtre tragique de l'inconscient.
               Il s'agit d'une rencontre-événement qui s'inscrit comme répétition d'une double déposition violente et cruelle : un parricide et un régicide. Dans sa différence, je considère que l'objet de déposition dans ces États Généraux aura été la souveraineté du savoir psychanalytique, c'est-à-dire le savoir psychanalytique comme Un et, par conséquent, l'anéantissement de tout effet imaginaire qui laisserait supposer la possession de ce savoir par un ou par quelques-uns. Par cette déposition, quelques chemins possibles se sont ouverts ; parmi eux, celui qui permet d'établir librement les formes d'agrégation d'une Communauté Psychanalytique Internationale, plurielle, capable d'une pratique politique libre du joug des sociétés de psychanalyse.
               En revenant à la triple déposition, je rappelle Derrida dans sa conférence quand il affirme qu'il n'y a pas d'États Généraux sans théâtre et que ce théâtre met en scène une certaine cruauté, ressemblant à un premier théâtre (originaire) de la cruauté, auquel les États Généraux de la Psychanalyse résisteraient d'une façon auto-immunitaire. Cela veut dire qu'ils résisteraient à reconnaître comme propres leurs désirs ou tentations "parrigicides" spéculaires et spectaculaires.
               C'était donc dans la tension entre vouloir et ne pas vouloir l'assassinat du père, la tête du roi et l'expurgation d'un savoir totalitaire ou souverain de la psychanalyse, ou plus encore, c'était dans la dimension tragique de cette division qu'on peut peut-être parler d'une catharsis vécue pendant les États Généraux (mot cité hier, ici, au cours de la première soirée de cette rencontre à Rio). Évidemment il ne s'agit pas d'une catharsis dans le sens d'une purification ou d'une purgation d'une faute morale ou religieuse (qui est le sens tragique plus commun) et encore moins celui d'une catharsis comme une décharge des passions réprimées dans le silence des institutions ou dans l'isolement des psychanalystes, mais dans le sens de la catharsis comme représentation rigoureuse, sur la scène, du fonctionnement de la praxis : l'action politique autour d'une faute ou transgression, qui est l'action même que la tragédie met en œuvre.
               Dans ce sens, la répétition mise en scène dans l'(amphi-) théâtre de la Sorbonne a montré la transgression effectuée par les acteurs- psychanalystes qui, à la suite de Freud, notre Oidipous-Tyrannos, auraient désiré la souveraineté (ou la royauté ) du savoir psychanalytique, ainsi qu'elle a mis en scène son renversement. Surgit, donc, l'idée que la politique est la tragédie des psychanalystes, puisqu'elle est la scène où les psychanalystes se donnent comme spectacle, en exposant les contradictions et les paradoxes entre le savoir psychanalytique et sa pratique.
               Quel serait donc le pathos implicite dans cette scène politique qu'ont été les États Généraux ? Cruauté, tyrannie, souveraineté, assujettissement, horreur, dans la tension avec le désir nouveau de résister à tout cela à travers les chemins qui pourraient construire une nouvelle praxis. Derrida nous a dit que la souveraineté et la cruauté résistent à la psychanalyse et la psychanalyse leur résiste. J'aimerais ajouter "dans la mesure où". C'est à dire, la souveraineté et la cruauté résistent à la psychanalyse dans la mesure où la psychanalyse leur résiste. Mais en quoi consisterait cette résistance à la psychanalyse ? Serait-elle en rapport avec la résistance des psychanalystes à reconnaître le désir souverain et cruel de l'analyste présent dans les transmissions de tout ordre et dans les échanges entre eux ?
               Le fait de savoir que la pulsion de pouvoir ou de domination, ainsi que la souveraineté et la cruauté, sont des expressions de la pulsion de mort et, par conséquent, indestructibles comme principe ou tendance, ne signifie pas que les psychanalystes ne puissent agir à contre-courant de cette jouissance et baliser leur action politique de façon à ce que ses incidences soient infléchies par "des moyens indirects", comme dit Freud dans "Pourquoi la guerre ?". Par des moyens indirects, Freud fait référence à l'antagonisme capable d'être exercé par Éros, et qui serait présent également dans le pouvoir d'une communauté devant laquelle les forces pulsionnelles destructives seraient affaiblies "Quand les membres d'un groupe reconnaissent cette communauté d'intérêts, des liens affectifs apparaissent entre eux, des sentiments grégaires qui constituent le véritable fondement de leur pouvoir Les lois ou les principes de cette association déterminent dans quelle mesure chacun de ces membres doit renoncer à la liberté personnelle d'exercer violemment sa force pour que la vie en commun soit possible". Possible et agréable !
               L'opportunité qui se présente à nous aujourd'hui est celle d'effectuer le passage d'un état de droit naturel, familier, féroce, et qui règle en général les rapports de pouvoir au sein des institutions, mais parfois également à l'extérieur de celles-ci, à un droit éthico-politique où le pouvoir se configure comme le pouvoir d'une Communauté Psychanalytique Internationale, capable de se déployer dans ses formats national, régional, et local.
               Dans leur désir de faire le deuil des généraux de fanfare, des prétendus détenteurs d'un savoir souverain sur la psychanalyse qui, d'une façon imaginaire, leur donnerait le droit de destituer narcissiquement l'autre, de l'humilier, et d'utiliser une série de manœuvres subtiles et cruelles pour anéantir et torturer symboliquement son semblable-psychanalyste, les États Généraux de la Psychanalyse relancent l'entreprise freudienne en ce quel est une entreprise riche et généreuse lorsqu'elle donne aux hommes des instruments pour essayer de diminuer leur "misère érotique".
               Pour les institutionnalisés, les isolés, et les désolés de la psychanalyse, je rappelle encore qu'au-delà des bien-faits directs d'une telle association (comme le plaisir de l'autonomie et le libre- échange d'idées), cette dernière servira, également, par la pratique d'une citoyenneté psychanalytique (qui paradoxalement parait se réaliser à travers d'une internationalisation) à aider à lever le joug du pouvoir auquel se soumettent maintes fois les psychanalystes institutionnalisés et non-institutionnalisés (comme par exemple, sous le joug du pouvoir transférentiel qui se veut souverain), ainsi qu'à essayer de barrer l'arbitraire commis au nom d'une psychanalyse qui s'affirme comme pouvoir totalitaire.

Rio de Janeiro 12/09/2000

* Ce texte a été présenté pendant la première rencontre autour des Etats Généraux à Rio de Janeiro, le 11/12 Septembre 2000, dans l'auditorium de l'Institut de Psychiatrie de l'Université.


Glauciadunley@aol.com

 

 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -