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QUE PRÉPARONS-NOUS ?
Michel PLON (Paris)
Une première réunion, rencontre d'une partie non négligeable des membres de ce qui a été le "Comité français de Préparation" des (E.G.), a eu lieu le samedi 30 septembre. Au terme de cet après-midi, le souhait, (désir ?) a été assez largement exprimé que d'autres réunions fassent suite à celle-là. Mais juste auparavant, une question, qui anticipait la formulation de ce souhait, a été posée avec humour et énergie par Didier Cromphout : se revoir, continuer, poursuivre pour préparer quoi ? Sauf en effet à leur fixer un nouvel objectif, une nouvelle tâche à préparer, ce Comité-là, aussi bien que les autres, n'ont plus de raison d'être. Paradoxalement, mais peut-être faut-il mettre cela sur le compte de cette rupture estivale que semblait vouloir prolonger le doux soleil de ce dernier après midi de septembre, il a plus été question, lors de cette réunion, du comment préparer ou poursuivre que d'un ou plusieurs objets, objectifs, de cette préparation. Inévitablement, cette inversion a permis le retour triomphant d'un fantôme, celui menaçant et paralysant des conséquences inhérentes à toute forme d'institutionnalisation ou de structuration, elle a ouvert la voie à cette quête du Graal qui consiste à chercher le moyen de maintenir vide le lieu qui devrait l'être mais ne l'est évidemment jamais, du moins totalement, celui du pouvoir.
Le comment, l'expérience l'a démontré, fut-ce au prix d'erreur ou de faux pas eux mêmes possiblement riches d'enseignement, il se met en place, s'improvise, se noue et se dénoue pour autant qu'il y ait un ou des objets à même de mobiliser suffisamment d'investissements libidinaux et de faciliter la mise en uvre de ce qui pourrait être de l'ordre de ce que Lacan nomme transfert de travail.
Du fait que nous ne sommes plus dans l'avant juillet 2000, du fait qu'a eu lieu ce que tout le monde ou presque s'accorde à reconnaître comme ayant été un événement, cette question du ou des objet(s) se pose différemment, sauf à faire comme s'il ne s'était rien passé et comme s'il ne s'était rien dit.
De l'événement comme tel, il faut sans doute retenir, cela a été souligné et n'est sans doute pas sans rapport avec la détermination des objets du travail à venir, son caractère de transversalité au regard de toutes les institutions analytiques existantes : les E.G ont été, et doivent demeurer, ni au-dessous, ni au-dessus de ces institutions, ils ne sont pas en rivalité avec elles, ils leur sont transversaux, c'est-à-dire qu'ils les traversent à la manière d'une coupe horizontale susceptible de mieux faire apparaître l'inscription des préoccupations de toutes ces institutions dans une perspective qui n'est pas à proprement parler l'objet de leur travail, une perspective que l'on pourrait momentanément qualifier d'historico-politique.
Cette transversalité n'a pas été dictée, elle n'a pas été théorisée par avance, elle a tout au plus été souhaitée et s'est progressivement imposée durant les trois années de préparation, pour s'avérer telle lors de l'événement, de par ce qui s'y est dit, demi-journées par demi-journées, soirées après soirées avec, inévitablement, des moments forts et d'autres moins intenses. Mais c'est ce qui s'est dit qui a donné à cette transversalité la spécificité de sa perspective, celle que j'ai à qualifiée à l'instant d'historico-politique.
Parler de perspective historico-politique, c'est en appeler à une réflexion, à un travail axés sur le moment que nous vivons en tant qu'il est porteur d'événements, de changements sociaux et culturels, de conflits, de rapports de forces, d'échelles de valeur en voie de modifications, tous éléments, et d'autres avec eux, qui, pour être nommés, évalués, acceptés ou rejetés par les diverses formations institutionnelles constitutives de la société civile, pour être décrits, amplifiés ou occultés par ce que l'on appelle les médias, pour être même mis en forme conceptuelle par tel ou tel courant de pensée, philosophique ou autre, demeurent assez largement absents de la réflexion psychanalytique - il ne s'agit pas là des analystes en tant qu'ils sont chacun, par ailleurs, des citoyens - comme si, à quelques rares exceptions près, la psychanalyse était, continuait d'être, hors du temps, hors de l'histoire. La psychanalyse n'aurait-elle rien à dire sur notre temps qui est aussi le sien, sur ce qui s'y passe ? Tel ne semble pas être le sentiment de Jacques Derrida qui pour avoir, d'entrée de jeu, considéré les E.G comme constituant un événement "inouï", d'une "originalité vertigineuse", les a, nous a véritablement interpellés en nous proposant des pistes de réflexion, l'esquisse d'un cadre pour éventuellement commencer de nous définir au regard de cette perspective historico-politique, pour façonner notre inscription dans une hétérogénéité et une distance maintenues vis à vis du discours politique et de ce que ce discours appelle comme automatismes, la prise de position plus ou moins militante, l'investissement émotionnel. Le moins qui puisse être fait consisterait sans doute à mettre cette interpellation au travail, à l'étudier pour se situer au regard des dimensions concrètes qu'elle met en jeu, les accepter, les réfuter ou les adapter.
Quelle pensée pouvons-nous produire en tant qu'analystes sur ces dimensions, depuis le Freud de Pourquoi la guerre ? ou du Malaise, pour ne citer ici que deux titres parmi d'autres sous lesquels l'inventeur de la psychanalyse s'efforce de réfléchir au rapport contradictoire entre le pulsionnel individuel et les limites qu'impose un collectif indispensable à la survie de cet individuel, depuis le Lacan de Télévision qui discernait le retour en force du racisme et de ses à côtés ? Que pouvons-nous énoncer sur les formes contemporaines, mais pas forcément évidentes de la politique, sur le sens que peut avoir sa dépréciation croissante, sur les modalités actuelles de ces dimensions qui la constituent, la souveraineté et la division, et sur ce qui en occulte la visibilité - idéologies du consensus, mondialisation, judiciarisation et multiplication des droits catégoriels, culturels ou géographiques - sur ce qu'il en est de la cruauté et de ses visages modernes, ceux d'une barbarie banalisée par l'image - la mort en direct - et par son commerce sur le net, autant de points, parmi d'autres, qui, pour provoquer l'indignation, le rejet ou l'indifférence d'individualités ou de groupes sociaux, appellent de la part de la psychanalyse, si tant est qu'elle ait une raison d'être au monde, une parole spécifique, peut être innovante, à tout le moins dérangeante.
Viennent s'inscrire, dans cette même perspective historico-politique, d'autres objets que l'on pourrait dire plus circonscrits mais non moins essentiels qui, pour les uns, ont trait à une éthique de société, pour d'autres, au devenir de la psychanalyse elle-même.
Au titre des premiers, les E.G pourraient constituer le cadre d'une réflexion approfondie, un peu à l'écart des polémiques nécessaires mais surdéterminées par la hâte, sur la question dite de la différence des sexes et sur ce qui s'y rattache - comment et pourquoi - la question du symbolique liée à celles du père et de la filiation, sur celles qui découlent du développement de la génétique moderne et des "manipulations" qu'elle autorise. Notons le au passage, au titre d'un exemple des effets de masquage auxquels peut donner lieu une médiatisation par trop avide du sensationnel, s'agissant de la génétique actuelle, bien plus subtile et autrement plus avancée que le spectre du clonage humain, la technique dite du D.P.I (Diagnostic pré-implantatoire) qui est en train de s'instituer dans certains pays, les Etats-Unis et la Grande Bretagne notamment - est-ce un hasard ou y a-t-il lieu d'établir une relation entre la banalisation de cette innovation et la domination, dans ces pays, du mode de pensée positiviste avec ce qu'il implique de résistances renforcées à la psychanalyse - ouvre à des horizons de sélection et pour tout dire à des formes nouvelles d'eugénisme face auxquelles l'indignation et la réprobation morales seront là encore de peu de poids. Sur ces questions il serait faux d'avancer que rien n'existe depuis la psychanalyse : des livres, des numéros de revues, des articles existent dont le recensement et l'étude critique pourraient constituer un premier temps.
Autres objets plus directement liés au devenir de la psychanalyse, en Europe notamment, ceux des rapports entre psychanalyse et psychothérapies, et ceux de la place, et de l'évolution de cette place, de la psychanalyse dans l'Université. Le cadre des E.G pourrait, sur ces deux points, qui sont par ailleurs abordés dans diverses institutions psychanalytiques, être celui d'une mise en rapport de ces différents travaux dans la perspective de propositions à même d'être renvoyées aux institutions.
Je n'ai fait là qu'énumérer à grands traits des axes possibles de travail à même d'ouvrir à des questions plus limitées ou plus concrètes, susceptibles d'aboutir à leur tour à des propositions ou des réalisations dont les formes adéquates seront autant de réponses à la question initiale du comment.
Que préparons-nous, qu'est-ce que les E.G après leur tenue de juillet 2000 peuvent-ils préparer ? Peut-être la possibilité d'inscrire une réflexion proprement psychanalytique sur le devenir de nos sociétés dans ce devenir même. Une telle tâche ne saurait en rien se substituer ni même concurrencer le travail théorique et clinique qui s'accomplit aujourd'hui dans toutes les institutions analytiques, lesquelles pourraient peut-être, accessoirement, bénéficier, pour ce qui est de leurs relations entre elles, des effets du caractère décloisonné qui a été jusqu'à présent celui des E.G.
Paris, octobre 2000.
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