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VERS UNE ANALYSE COLLECTIVE DE LA PSYCHANALYSE ?


Anne-Geneviève ROGER

 

En répondant à l'appel qui nous a conduits à nous cloîtrer à la Sorbonne du 8 au 11 juillet 2000 pour y tenir les États Généraux de la Psychanalyse, nous avons tous théoriquement souscrit à un projet ambitieux.
Rendues possibles à l'issue d'un long et difficile travail préparatoire, ces assises aspiraient à permettre qu'advienne une gageure, surtout pour des psys : une parole qui serait à la fois encadrée, ciblée, soumise au quand dira-t-on des collègues et de la presse et dont il était attendu qu'elle puisse quand même fonctionner dans le registre supposé "libre"
Quels qu'aient pu être les réserves ou les doutes émis avant la réunion, tous les participants étaient d'accord sur l'intérêt de faire se rencontrer des personnes ayant des expériences et des parcours différents et d'engager, dans des conditions nouvelles, une vaste discussion concernant le passé, le présent et l'avenir de la psychanalyse avec le souci d'aider à discerner les lignes directrices souhaitées par le plus grand nombre en matière de rénovation analytique.

Bien sûr, il y eut des hauts et des bas, des défauts de forme, des mots heureux et d'autres maladroits, du brouhaha et des temps plats, mais pendant quatre jours comment aurait-il pu en être autrement ?
Le dispositif avait prévu de faire démarrer chaque demi-journée par tout un enchaînement d'exposés. La qualité de la plupart des discours introductifs a rendu ce choix défendable, même si ce n'était sans doute pas la meilleure solution pour donner d'emblée le sentiment d'une rupture avec l'atmosphère habituelle des congrès. Tout en s'en tenant au principe d'une répartition égalitaire du temps de parole entre le podium et la salle, sans doute pourrait-on concevoir de varier parfois l'ordonnancement des demi-journées en reportant dans certains cas une partie des interventions théoriciennes dans l'après-coup de la discussion avec la salle.
Dans cette éventualité, quelques-unes des personnes pressenties pour s'exprimer sur un thème se verraient conférer la charge d'articuler en séance leurs propres axes de réflexion avec les préoccupations exprimées par l'assemblée, ce qui serait probablement à même d'instaurer les conditions d'une circulation plus vivante des pensées.
D'autre part, l'installation des rapports préliminaires sur Internet dans les semaines précédant la rencontre est une solution à envisager pour aller dans le sens de réunions de travail où chacun arriverait en disposant déjà d'une base commune de réflexions. Les auteurs des synthèses préparatoires pourraient alors se sentir libres de ne reprendre dans leurs introductions que quelques-uns des points abordés en soulignant pourquoi, d'après eux, la discussion devrait plutôt partir dans telle ou telle direction.
Quoi qu'il en soit de l'éventuelle opportunité de reconsidérer certaines modalités, la présentation des travaux des auteurs semble par contre une étape à maintenir avant l'ouverture de la discussion.
Tous les articles présentés sur le site n'avaient pas le mérite d'avoir été expressément conçus à l'occasion de la rencontre mais c'est bien évidemment la direction à encourager et si les auteurs prennent l'habitude d'axer leurs papiers sur l'exposition d'une thèse, ou au moins sur la défense de quelques idées méritant d'être soumises à discussion avec celles des confrères, les lecteurs seront d'autant plus incités à parcourir ces textes en référence à une dialectique de la continuité et de la nouveauté dans la pensée psychanalytique.
Par-delà la libre fantaisie des commentaires, il est souhaitable que le faisceau des lectures aboutisse à souligner quelles sont les préoccupations les plus courantes chez bon nombre d'analystes comme à attirer l'attention sur d'éventuelles prises de position plus en décalage avec ce qui constitue le lot des pensées généralement convenues.
Quelques liseurs sont parvenus à nous faire agréablement voyager en compagnie d'auteurs que, d'une manière ou d'une autre, ils avaient visiblement rencontrés, quand d'autres, en revanche, ont eu plus de mal à donner le sentiment que leur souci premier ait été de se mettre au service des pages et des sujets par rapport auxquels ils avaient accepté un rôle de représentants.

Après l'étape récapitulative des réflexions antérieurement émises, l'instauration d'une circulation vraiment interactive de la parole entre le podium et la salle était a priori ce qui devait constituer la grande nouveauté de la réunion.
Malheureusement, et nous en sommes bien sûr tous collectivement responsables et coupables, ce ne fut pas le principal point fort de ces assises. La salle a offert quelques témoignages de grande émotion, quelques épisodes d'agitation, et quelques remarques judicieuses, mais on ne peut pas dire qu'à partir des principaux points abordés, des échanges constructifs aient jamais pu trouver à s'élaborer.
Il est vrai que, pour éviter qu'à la juxtaposition des discours magistraux qui marquaient chaque début de session, l'assistance soit tentée de répliquer à son tour par autre chose qu'une succession de monologues partant un peu dans toutes les directions, nous aurions eu besoin de meneurs de débat capables de relancer les questions les plus pertinentes et de centrer les échanges sur deux ou trois points essentiels.
Pourtant, quelles que soient les valeurs des individus concernés, dans l'ensemble les modérateurs ont eu bien du mal à faire fonctionner quelque chose qui ressemble à un débat.
Ces premières assises ont démontré, s'il en était besoin, que les compétences et les qualités qui font un bon analyste ne sont pas automatiquement les mêmes que celles requises pour conduire et réguler une discussion publique à grande échelle. Il faut y réfléchir et en tirer des conclusions sur la nécessité de procéder différemment la prochaine fois.
En tout cas, en l'état, la spontanéité du débat a établi à la fois son intérêt et ses limites. Si l'on continue à vouloir donner alternativement la parole au "pull rouge" puis après au "monsieur assis au fond à gauche" pour enchaîner ensuite sur la question posée par "l'imper beige", il faut bien se dire qu'on n'a très peu de chances d'aboutir jamais à des enchaînements judicieux et à une progression dans la discussion.
Il serait donc vraiment important de savoir ce que le plus grand nombre de participants attend de ces moments d'échanges car, vu l'ampleur de chaque thème, peut-être que se réserver la possibilité de débattre de tout est se mettre dans d'excellentes conditions pour ne jamais débattre de rien d'important.
Que l'on utilise le site Internet pour aller y piocher des questions pertinentes ou que l'on préfère s'en tenir au principe de recueillir directement les interrogations émises par la salle, en tout cas, il paraît d'ores et déjà souhaitable que des tris et des regroupements soient opérés pour que la parole puisse ensuite être redistribuée alternativement à des gens susceptibles d'avoir des choses complémentaires, additionnelles ou contradictoires à échanger sur une même question.
Personnellement je n'estime pas que laisser s'installer la confusion et le désordre dans le cadre de séances de psychodrame à mille voix soit le meilleur moyen de faire progresser la démocratie et l'avenir de la psychanalyse. Je crois nettement préférable, pour apporter quelque chose de valable à la communauté analytique, d'aller vers des échanges plus structurés. Pour cela, il me paraîtrait souhaitable de limiter à chaque session le nombre des sujets pouvant entrer dans le cadre de la discussion ouverte et nécessaire de demander à chaque participant de souscrire un engagement sur le respect d'une discipline de parole.

La formule, tout le monde en est conscient, demande à être améliorée, mais l'important n'est pas là.
L'essentiel est qu'en dépit de toutes ses imperfections et de toutes les fausses notes rencontrées, la rencontre fut stimulante et dans l'ensemble suffisamment convaincante pour que le principe d'une poursuite de l'aventure se soit imposé comme une nécessaire évidence à la grande majorité des participants.

Au-delà des accents et des sensibilités différentes conférés à nos discours par les milieux hétérogènes qui nous ont formés, ces quatre jours ont clairement montré la faisabilité et même finalement la grande facilité avec laquelle des professionnels issus d'orientations différentes et pour certaines jadis volontiers réputées antagonistes, sont désormais capables d'échanger.
Quelles qu'aient été les insatisfactions par rapport à ce qui était en train d'advenir, du désir a circulé qui aura des prolongements. Il y a tout naturellement lieu de s'en réjouir, comme de se féliciter de la poursuite du site et de la mise en place de modalités qui devraient permettre à ceux qui le souhaitent de continuer, à un niveau local et sous d'autres formes, le dialogue entre les sessions.
Sans doute n'est-il pas absurde de parier que la notion d'États Généraux va pouvoir désormais commencer à faire solidement souche dans la communauté analytique et qu'à terme, ce concept deviendra une référence autour de laquelle se regrouperont de plus en plus volontiers une partie de ceux qui estiment indispensable de penser collectivement et démocratiquement l'avenir de la psychanalyse.
Le bilan est donc largement positif pour un événement qui a su prendre acte de certaines mutations, (comme celles liées au déplacement d'un centre de gravité situé maintenant au beau milieu de l'océan) et qui a su rappeler l'évidente nécessité d'une auto-interrogation permanente des rameurs de l'inconscient.

Maintenant pour que puisse malgré tout grandir dans de bonnes conditions l'enfant qui a été gentiment remis entre nos mains en fin de session, il faut réfléchir aux dangers externes comme internes qui le guettent.
C'est en examinant les ambiguïtés de la formule actuelle, les contrariétés, les déceptions, les craintes de certains participants par rapport à la façon dont se sont déroulées ces premières assises et en les confrontant avec l'ensemble des désirs exprimés par les candidats à la poursuite de l'aventure que l'on pourra se donner les moyens de mieux préparer les rencontres futures.
Il est important de parvenir à distinguer ce qui est souhaité par le plus grand nombre, de déterminer ce vers quoi nous voulons aller, comme de reconnaître ce qui n'est peut-être pas immédiatement faisable.
Les E.G.P. sont une organisation débutante qui n'a pas que des supporters. Il n'y a aucun intérêt à vouloir embellir la situation ni à sous-estimer les dangers qui guettent une entreprise venue injecter de la nouveauté au sein d'un univers qui n'est pas en lui-même un modèle de coexistences toujours pacifiques.

D'autre part jusqu'à quel point faut-il prendre au sérieux les appels à la démocratie, les désirs de transparence et les exhortations au changement sans prendre en même temps en considération les résistances qui s'exercent en sens inverse ?
Un organisme peut mourir du fait d'attaques externes issues d'un environnement hostile mais également de n'avoir pas su repérer et gérer convenablement ses contradictions internes.

Pour ce qui est de la juste évaluation des forces mobilisées, le plus simple est de commencer par prendre en compte celles de l'audience. Ces assises n'ont pas représenté la globalité de l'univers analytique ; elles n'étaient pas mandatées pour pouvoir le faire et n'en avaient pas la prétention. Que le débat entre praticiens d'orientations diverses ait pu s'engager et que les échanges trans-chapelles se soient dans l'ensemble déroulés dans d'excellentes conditions d'intelligibilité ne saurait suffire à nous faire oublier que les instances officielles du mouvement analytique se sont montrées souvent au mieux indifférentes, quand elles n'ont pas été subtilement attentistes voire pour quelques-unes activement hostiles.
Certains courants sont pour l'instant toujours défavorables à l'idée de s'associer à un examen critique du fonctionnement de la planète analyse. Les représentants les plus zélés de ces groupes font un peu penser à ces gens qui n'iront jamais en analyse parce qu'ils sont tellement naturellement bons qu'ils ne voient nullement la nécessité de remettre en cause certaines des bases sur lesquelles ils fonctionnent et qu'ils véhiculent par ailleurs l'intime conviction de n'avoir rien a tirer d'une confrontation avec des étrangers.
Mais, entre la borne constituée par la position ultra orthodoxe et celle édifiée à partir d'orientations ultra lacaniennes, l'espace ciblé était large. Comme de plus les analystes hors institutions ou désireux de cultiver une certaine distance avec la leur, sont de plus en plus nombreux, on pouvait penser que ce cadre nouveau et informel allait séduire bien des esprits et imaginer qu'une invitation correctement médiatisée et lancée à l'échelle mondiale depuis trois ans à l'ensemble du peuple des analystes parviendrait à remplir sans trop de mal la totalité du grand amphithéâtre de la Sorbonne.
Or l'honnêteté intellectuelle veut que nous commencions par reconnaître que la foule des professionnels ne s'est pas précipitée vers les États Généraux, lesquels se sont bien déroulés mais dans le cadre d'une audience élitiste restreinte.
Ce qui signifie que le pari à gagner sur l'avenir reste entier car si ce groupement veut à terme incarner une force crédible de renouvellement et devenir un réseau qui compte en matière de réflexion analytique, il se doit à la fois de produire une pensée et des textes de qualité et d'attirer plus de participants lors des prochaines rencontres.
Dans l'ensemble le consensus s'est fait sur l'idée que les institutions ont leur raison d'être et qu'on ne saurait s'en passer. Il n'est évidemment pas souhaitable que les E.G.P. deviennent uniquement le refuge de gens plus ou moins en rupture de ban avec leurs associations. D'ici la prochaine fois, pour que soient plus nombreux ceux qui s'autoriseront à quitter leur maison-mère sans craindre de la trahir en venant à ces rencontres, l'information en direction des groupements analytiques et des analystes mérite d'être reprise et améliorée.
Le mouvement a évidemment la possibilité d'élargir son audience, mais gageons que l'élargissement se fera obligatoirement par la survenue de nouveaux arrivants qui ne seront pas tous issus du seul sommet de la pyramide analytique. De ce fait, à l'image de la société des analystes, la population des États Généraux sera à l'avenir de plus en plus hétérogène, ce qui constitue bien évidemment à la fois une chance et un risque.
Une chance parce que je ne pense pas souhaitable que ce mouvement se cantonne dans une conception athénienne de la démocratie qui exclurait le plus grand nombre. Une chance parce que l'histoire en général et celle des mouvements analytiques en particulier l'ont déjà à maintes reprises montré : quand des réformes touchent aux intérêts d'une hiérarchie qui serait la seule à pouvoir les discuter, les voter et les appliquer, elles s'enlisent généralement assez vite. Donc s'il était très important de voir des notoriétés répondre présentes à la première convocation des États Généraux de la Psychanalyse, peut-être que le succès de l'entreprise ne sera à terme véritablement acquis qu'à partir du moment où des analystes ordinaires auront pris également et en nombre suffisant l'habitude d'apporter leur contribution à ce mouvement.
Et un risque parce que s'il est déjà assez difficile de discuter entre gens ayant tous un profil identique de patriciens privilégiés, l'élargissement des États Généraux en direction de couches moins favorisées peut effectivement faire surgir des tensions nouvelles qu'il serait irréaliste de penser régler en cherchant systématiquement à les occulter. Bien sûr il est souhaitable de ne rien faire qui puisse accroître les dissensions entre analystes, mais la véritable façon, de mon point de vue, pour créer des tensions graves est de ne pas oser regarder la réalité en face. Je ne me prononcerais pas sur le fait de savoir s'il était opportun d'ouvrir maintenant et dans un cadre aussi public le dialogue à la verticale entre analystes. Par contre, il était de toute façon assez inévitable que ce sujet finisse un jour ou l'autre par remonter à la surface et s'empresser de l'esquiver au moment même où on l'inscrit à l'ordre du jour des E.G.P. serait sans doute la pire des solutions.
Paradoxe de notre histoire immédiate : dans une discipline qui prône l'omniprésence des conflits, il semble quasiment impossible d'aboutir à l'organisation de débats contradictoires. Il faudrait pourtant mieux que sur des questions épineuses nous soyons de temps à autre capables de prendre acte de nos désaccords, de nos différences de style et de nos divergences d'intérêts plutôt que de vouloir afficher par principe et à tout prix un consensus de façade qui n'est pas de très bonne qualité.

Dès son allocution d'ouverture, René Major n'a pas manqué d'attirer notre attention sur les références historiques et le sens politique de cette notion d'États Généraux. Il nous a rappelé qu'au Moyen Age cette appellation renvoyait en France à des situations de crises où l'équilibre traditionnel des pouvoirs risquait de vaciller et où des seigneurs, inquiets quant à la conjoncture future, avaient le réflexe de compter leurs troupes, de ressouder leurs rangs et d'aller solliciter des conseils auprès de leurs vassaux.
L'intention initiale était donc que la hiérarchie soit questionnée, que des doléances, des souhaits et des avis puissent remonter de la base et qu'on arrive à s'en servir pour lutter contre la tendance récurrente à laisser se réinstaller au sein de l'univers analytique des phénomènes de sclérose.
Par ailleurs, Jacques Derrida nous a invité également à nous pencher sur nos rapports internes et relire sa conférence devrait inciter à examiner de façon quelque peu approfondie les phénomènes de pouvoir ainsi que l'ensemble des relations de cruauté qui sont entretenues de façon évidemment très savante au sein de chaque société d'analystes.
Traumatisés par tout un passé de scissions, nous agissons néanmoins comme si nous ne voulions plus entendre parler de conflits, ce qui pour des analystes est quand même un comble. Pourtant l'existence de tensions entre nous est normale, inévitable et pas forcément catastrophique. Aussi positives que soient nos filiations, l'existence de conflits d'intérêts économiques et d'enjeux de pouvoirs fait partie du paquetage que nous emportons à l'issue de nos analyses.
Qu'il y ait de considérables inégalités de revenus et de sérieux problèmes de concurrence dans la profession est un fait indéniable. Que certaines inégalités soient justifiées, stimulantes et profitables quand d'autres sont au contraire du côté de l'excès et de l'abus est tout aussi indubitable. Peut-être qu'on devrait-on cesser d'avoir peur d'aborder ce genre de questions comme s'il s'agissait de problèmes triviaux, annexes ou inanalysables dans une communauté qui affirme par ailleurs son intérêt pour la sociologie.
Si, s'installant dans le déni de ce genre de problèmes, ces assises cèdent à la tentation de se transformer prochainement en une instance collective de refoulement ou en une nouvelle association chargée de défendre en priorité les privilèges de la hiérarchie analytique, il est probable qu'on aura trahi le projet initial sans avoir cherché les moyens de débrouiller des problèmes de fond qui, n'en doutons pas, finiront quand même par rejaillir sous d'autres formes.
Ma conviction est qu'il n'y a pas à chercher à évincer du débat public tous les sujets capables de faire surgir chez nous des querelles et des tiraillements. Si les discussions s'engagent dans des conditions honnêtes, respectueuses des vrais problèmes et des points de vue contestataires, lesquels n'ont bien sûr ni à être valorisés ni à être systématiquement jugés irrecevables, il n'y aura pas de vacarme inutile et d'agitation stérile dans la salle car l'assistance de ce type de congrès est bien évidemment une assistance sérieuse, professionnelle et responsable qui ne vient pas là pour s'amuser, perdre son temps ou gaspiller celui d'autrui mais pour travailler dans un esprit de concertation entre collègues.

Pour peu que les États Généraux se veuillent fidèles à leur label d'origine et un tant soit peu cohérents par rapport à la philosophie qui les anime, on voit mal comment ils pourraient ne pas s'ouvrir prochainement de façon crédible vers toutes les strates de la société civile analytique. Et comme quand on a le désir de se montrer prévoyant, on commence généralement par être attentif à ce qui constituera demain les forces vives du secteur concerné, il pourrait sembler assez logique que les comités d'organisations se soucient prochainement d'intégrer quelques exemplaires représentatifs des grandes filières de formation.
Dans le cadre des rencontres futures de E.G.P. il est probable que l'assistance acceptera et finira même par trouver tout à fait normal que viennent de temps à autre parler à la tribune des gens qui ne seront pas par ailleurs des membres reconnus de la nomenklatura analytique.
La jeune garde des analystes brésiliens qui travaillent sur les terrains chauds des favelas, les praticiens qui œuvrent en milieu hospitalier à la renaissance de la psychanalyse dans les pays de l'Est, les thérapeutes qui choisissent de travailler au sein d'unités de soins palliatifs ont évidemment des témoignages intéressants à nous livrer sur ce qu'est être analyste aujourd'hui en dehors des ghettos dorés où la psychanalyse s'est longtemps complue.
Bien sûr, il y a et il y aura toujours une élite et une hiérarchie et il est bien qu'il en soit ainsi mais il est peut-être bien aussi que l'époque de la domination arrogante d'une certaine féodalité analytique ait sans doute fait son temps. Aujourd'hui bien des dirigeants du mouvement analytique ont l'intelligence de reconnaître qu'ils ne possèdent ni le monopole de l'inconscient ni celui de la pensée, qu'ils ne sauraient contrôler de façon centralisée toutes les évolutions et qu'accomplir des pas en direction d'une démocratisation de la psychanalyse ne condamne pas forcément l'héritage freudien à un abâtardissement catastrophique.
Que la psychanalyse ne soit pas réservée principalement à quelques privilégiés plus triés sur le volet en fonction de l'approvisionnement de leur compte bancaire que sur la pertinence de leur demande est quand même ce que souhaite depuis longtemps la plupart des analystes. L'élargissement de la base de la pyramide analytique mérite donc d'être vue non pas uniquement comme une fatalité un peu angoissante menant sur la pente d'une dépréciation plus ou moins obligatoire mais aussi comme une chance pour le renouvellement de la pensée et de la pratique analytique.
Nous avons entendu un appel très émouvant pour que nous nous mobilisions pour aider à la renaissance de la Psychanalyse en terre freudienne. Pour intempestives et peu conventionnelles qu'elles aient été, mes interventions visaient aussi à mobiliser l'assistance en faveur d'une reconquête et d'une reconquête d'une ampleur importante puisqu'elle concerne la renaissance de la psychanalyse dans un espace assez dramatiquement déserté qui est celui de la jeunesse d'Europe occidentale, territoire où l'implantation de la psychanalyse a jadis été bonne et dont elle a pratiquement disparu pour tout un ensemble de raisons dont certaines tiennent malheureusement sans doute plus au comportement du milieu analytique lui-même qu'à l'action sournoisement hostile de l'extrême droite.

Implicitement tous les participants ont semblé s'accorder sur l'idée que lutter contre les pesanteurs qui entravent la psychanalyse passe par l'instauration d'un dialogue plus démocratique entre eux.
Une telle attitude devrait nous rendre optimiste, mais d'un autre côté, ces premières assises ont aussi assez clairement montré que la tentation existe de s'en tenir à un discours théorique sur le changement sans aller toujours jusqu'à l'étape qui consisterait à le mettre rapidement en acte. Il y a en fin de compte dans cette histoire qui avait par moments des airs de mascarade et de fête foraine quelque chose qui peut faire penser aux ballons que l'on lâche dans le ciel : on ne sait jamais auparavant s'ils réussiront à faire plus de vingt mètres ou à traverser l'océan.
Alors, les EGP, une simple baudruche appelée à se dégonfler ou le départ d'une nouvelle instance destinée à peser dans l'histoire de la psychanalyse ? L'envol a eu lieu, l'essor durable n'est pas encore acquis c'est bien là ce qui fait du moment actuel un moment important.

Mon sentiment aujourd'hui est qu'il se pourrait que les E.G.P. nous aient proposé cet été d'entamer quelque chose qui ressemble à une analyse collective de la psychanalyse. A cet égard, nous aurions été tout à fait conformes au patient en début de parcours. Nous voulions à la fois regarder notre problème et en même temps nous avons été tout à fait capables de commencer par nous organiser comme si nous n'en voulions rien savoir.
Pour peu que quelque chose de cet ordre-là soit en cause, il serait tout à fait illusoire de la part d'analystes de croire qu'une telle entreprise pourra être courte, facile, sans douleur et sans quelques sacrifices financiers.
Il serait également profondément anti-analytique d'imaginer qu'on va pouvoir examiner certains dossiers tout en s'interdisant d'en regarder d'autres. Quant à la solution qui consisterait, devant les résistances et les difficultés rencontrées, à se déclarer en cours de parcours en faveur d'une simple thérapie de soutien plus ou moins comportementaliste, reconnaissons qu'elle serait quand même drôlement affligeante.
S'il y a bien quelque chose dont le monde analytique a besoin c'est d'une analyse et non d'une simple psychothérapie.
On sait qu'une fois qu'une psychanalyse est entamée, la tentation existe de la quitter ; ce qui signifie qu'il y a tout un équilibre à trouver et à trouver ensemble concernant le rythme des changements que ce milieu peut à la fois désirer et supporter puisque, à vouloir aller trop vite, on risquerait évidemment d'obtenir l'effet inverse de celui souhaité.
Par ailleurs, nous sommes quand même dans l'ensemble assez bien placés pour savoir aussi qu'une force pousse en sens inverse et aide à aller à son terme.
Si nous allons au bout, ou du moins suffisamment loin dans la logique de cette aventure, il y a des chances pour que nous en sortions quelque peu différents et si nous changeons, il est probable que notre entourage en sera aussi quelque peu modifié.
Peut-être qu'avec le temps, l'A.M.P. et l'I.P.A. finiront par concevoir que les E.G.P. sont finalement une très bonne chose
Dans le feu du débat, j'ai eu à propos de l'internationale freudienne des mots polémiques malvenus, mais que cette institution empêtrée dans l'affaire Besserman-Viana continue toujours autant à procéder par l'exercice de pressions feutrées et ne voie nullement l'intérêt de réfléchir dans un cadre élargi aux liens entre questions éthiques, politiques et analytiques est quand même consternant.
Heureusement, à titre individuel, des membres de l'I.P.A. n'ont pas hésité à faire le déplacement de Paris cet été. Il reste à souhaiter qu'à terme, parvienne à s'imposer dans cette organisation et dans quelques autres, l'idée toute bête que se rendre aux E.G.P. est un libre choix figurant parmi ceux a priori respectables et non un acte méritant de faire de vous plus ou moins un suspect à inscrire sur liste rouge.

Ag.roger@Wanadoo.fr

 

 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -