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DES ENFANTS TERRIBLES, DES ÉTATS LIMITES
ET DES DANGERS
DE LA PSYCHANALYSE APPLIQUÉE AUX PERSONNES ALITÉES MULTIPLES
Anne-Geneviève ROGER / Justine de SAINTE-ANGE
Malgré tous mes efforts pour essayer de contenir le phénomène, la chose m'échappe : quand j'écris, ma mine par moments se fend en deux et ma souris se dédouble pour accoucher d'une vraie petite peste. Son effronterie n'a d'égale que ses réparties déjà étonnantes de férocité pour une fillette à peine pubère.
L'arrivée de cette insurgée dans ma maison s'est déroulée dans des circonstances insolites qui expliquent quelques-uns des traits atypiques de ce cas de dédoublement de la personnalité. Je m'efforce depuis longtemps de remédier au problème, malheureusement la petite ne s'exprime toujours pas comme il faut en société. Merci à ceux qui passeront malgré tout sur cet inconvénient pour entendre ce qu'elle dit parfois d'assez pertinent.- Avec tout ce que j'avais fait pour toi ces derniers temps, disait la mère, tu aurais quand même pu m'accompagner à Paris début juillet pour la session inaugurale des États Généraux de la Psychanalyse.
- Ah non ! Tu ne vas pas remettre ce vieux sujet sur le tapis ! disait l'enfant.
L'an dernier, tu m'avais déjà fait visiter Paris en long, en large et en travers, et cet été, pour te rendre à un congrès soi-disant important se déroulant au beau milieu de la capitale, tu voulais encore me faire sacrifier quatre jours de vacances !
Pourtant, vu mon âge et vu surtout ta cinquantaine approchante, tu devrais avoir saisi depuis longtemps le côté ridicule de la situation qui consiste à vouloir me trimbaler partout derrière toi comme un petit chien.
Et, puisque tu as l'air d'avoir ce matin une forte envie d'installer un climat agréable entre nous, profites-en par la même occasion pour enregistrer une bonne fois pour toutes que la vue de Robert Sorbon me donne de gros boutons.
Tu me sembles suffisamment avertie en matière de déplacements pour ne pas t'étonner outre mesure qu'une fille bâtie sur mon modèle puisse éprouver de temps à autre quelque allergie vis-à-vis de l'Alma Mater.
Ce qui m'amène d'ailleurs à te demander ce que tu cherchais au juste en insistant tellement pour m'embarquer à tes côtés dans la galère des E.G.P.
Tu désirais embêter mon père en l'empêchant, pendant ce temps-là, de goûter en ma compagnie un repos bien mérité ?
Tu voulais mettre une bonne ambiance au sein d'une famille divisée qu'on avait eu pourtant autant de mal à réunir début Juillet ?
Tu caressais le doux projet de me faire rencontrer ton avocat ? Le mien en tout cas n'aurait pas eu grand mal à obtenir gain de cause en plaidant la thèse du mauvais traitement. En effet, enfermer quatre jours durant une enfant dans un local sans fenêtre, sans se soucier de ce qu'elle endure quand on oublie de lui servir régulièrement à manger et à boire et qu'on la soumet pendant tout ce temps à un enchaînement de discours savants, est une conduite dont il est facile de soutenir qu'elle atteste la présence d'un fond de cruauté malveillante.
Mais en réalité je te soupçonne plutôt d'avoir tenté d'utiliser ces assises pour essayer de me rallier à l'intérêt de la position allongée. En me faisant côtoyer un tel vivier de psychanalystes, tu espérais sans doute me faire découvrir insidieusement le ou la thérapeute capable de me calmer et de me faire prochainement rentrer dans le rang.
Eh bien, figure-toi que la manuvre a échoué. Je me suis défilée aussi avec l'idée que suivre l'intégralité du marathon de vos débats risquait de m'exposer à attraper le bacille du divan.
Certes la plupart de ceux que vous contaminez survivent, mais dans quel état ! On les retrouve ensuite éternellement couchés ou déambulant en état de manque aux abords des cabinets avec une mine qui traduit bien le caractère souvent interminable de leur tourment.
Depuis que ce problème existe, je trouve d'ailleurs pour le moins étrange que la communauté analytique ne se soit pas souciée d'investir des fonds dans la recherche d'un vaccin capable d'immuniser au moins vos familles et vos amis contre les ravages d'une possible contagion par le V.I.H dont vous êtes tous porteurs.
- Le V.I.H. mais voyons Anne-Justine, arrête ! Mon sang coule dans tes veines et ce que tu insinues est l'horreur à l'état pur. Tu n'imagines même pas à quel point j'ai honte de ce qui vient de sortir de ta bouche. Respecte, veux-tu, les sidaïques quant aux psychanalystes, figure-toi qu'ils auront forcément leur opinion sur ce qui peut te pousser à prononcer ce genre d'insanité.
- Oh Maman, inutile de monter sur tes grands chevaux. Personnellement je n'ai jamais parlé de la psychanalyse en termes de peste, de choléra ou d'autre épidémie au sens où il a pu arriver à Lacan, à Freud, à toi et à quelques autres d'avoir recours à ce genre d'images. Je n'ai même pas cherché à suggérer qu'il puisse y avoir quelque chose de sexuel et de pas très net dans la façon dont vous vous transmettez la chose freudienne.
Vois-tu, j'ai remarqué que tu interprètes souvent de travers et ce problème, à mon avis, a trait à ta difficulté à assimiler le fait que le langage change de sens au fil des ans ainsi qu'à ta tendance récurrente à oublier que tout le monde n'appartient pas à la même génération.
Il faut te faire à cette idée, maman chérie, : le V.I.H. se ballade aujourd'hui librement dans la plupart des cours de récréation et ce d'autant plus facilement que ces initiales sont devenues entre nous une façon banale pour évoquer une prise de tête.
"Very Important Headache" est un exemple de détournement de fonds culturel au goût douteux, une dérision langagière perpétrée au quotidien par des mineurs qui ne respectent plus grand-chose.
Oui, certes, mais tu ne vas quand même pas mettre derrière les barreaux tous les ados qui ne se soumettent pas aux mêmes conventions verbales que toi ! Et puis votre monde d'adultes, de gens bien mûrs et vaccinés, es-tu bien sûre qu'il mérite tellement le respect ? Quand au milieu des analystes, j'ai quelque mal à concevoir qu'il soit meilleur que le reste de la société.
L'explosion de la facture téléphonique t'a renseigné l'hiver dernier sur mon attirance nouvelle pour le surf, donc tu te doutes que tes favoris n'ont plus guère de secrets pour moi. En consultant le site des États Généraux, je voulais connaître un peu mieux ton univers et j'espérais accessoirement être à même d'impressionner les copains et les copines en les entretenant, autour d'un verre, des enjeux majeurs de la psychanalyse au vingt-et-unième siècle.
Désolée de te l'avouer, mais d'un autre côté, tu m'as fait promettre de te dire tout ce qui me passe par la tête sans exercer la moindre censure : eh bien, pas tous les textes, même parmi la tête de liste de ton hit-parade, m'ont paru intéressants et V.I.H. a été une des formules que je reconnais avoir utilisée à propos de certains exposés.
J'accepte pourtant sans trop de réserve le principe capital suivant lequel une adolescente attardée comme moi, tout juste née de la dernière pluie et pouvant à peine justifier de treize ans d'existence sur cette planète, ne saurait comprendre grand-chose à une science centenaire qui prétend quant à elle avoir tout compris au sujet des nourrissons savants et autres rejetons pervers censés constituer le lot commun des enfants ordinaires.
Donc, même si j'avais pris contre toute attente, au dernier moment pour te faire plaisir la décision de débarquer comme une fleur au beau milieu de votre mêlée, je ne suis pas certaine qu'on m'aurait laissé entrer (j'ai rarement trois mille balles d'argent de poche sur moi), ni que ma présence aurait été en fin de compte une bonne chose pour toi.Étant donné que le programme annonçait une réunion de l'ensemble du peuple des analystes dans un esprit d'ouverture démocratique, j'aurais commencé par commettre la bévue de croire qu'on n'allait pas se soucier uniquement du sort des privilégiés.
Si j'avais trouvé à occuper un siège dans le grand amphi de la Sorbonne, je me serais montrée telle que je suis, spontanée, avide de mettre mon grain de sel partout, incapable surtout de ne pas plaisanter face au spectacle tragi-comique se déroulant devant mes yeux : un tiers-état analytique, théoriquement pour une fois convoqué en séance et pourtant aussitôt déguisé en arlésienne parce qu'initialement écarté du comité d'organisation, subséquemment évincé du podium et enfin subtilement éloigné de la salle par la taxe d'entrée.
Mes grognements, mes mimiques effrontées et mes fous rires incontrôlés auraient eu vite fait de te déplaire comme de déranger une Assemblée Internationale partie pour se comporter de façon presque aussi sérieuse que la Nationale.
Sensible à Shakespeare et estimant sans doute qu'en dehors de Prospero et de quelques autres venus d'Amérique Latine pour soutenir leur amie ou capables comme cette femme d'évoquer le camp damné de ses jeunes années, on faisait dans l'amphi souvent beaucoup de bruit pour rien, j'aurais été tentée de me comporter en mégère mal apprivoisée, histoire de souligner qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume freudien.
M'installant tour à tour dans le rôle de la tribune révolutionnaire, de l'Apache fraîchement sortie de sa tribu ou de l'écolière écervelée et parfaitement immature, j'aurais très bien pu me montrer assez folle pour monter sans permission sur l'estrade afin d'y parler des anonymes, des gagne-petit, des tâcherons de l'analyse et de tous ces gens en formation que vos États dits généraux semblent bien partis pour refouler.
Et j'aurais déballé en trublion facétieux et factieux une foule d'idées baroques, certaines vraiment audacieuses et d'autres authentiquement révolutionnaires qui auraient suscité la levée en masse automatique et immédiate de solides défenses immunitaires.
Pire encore, pas diplomate pour un sou, j'aurais même pu avoir la bêtise d'indisposer l'assemblée en allant jusqu'à questionner son attachement au maintien d'une bienveillante tolérance pour la circulation de l'argent noir. Le type même de sujet sur lequel on est prié de fermer les yeux.
Tes frères, tes pairs, tes surs et tes mères étaient venus des quatre coins du monde pour se réformer mais tout de même pas pour que cela risque de devenir une histoire vraie !Cela étant, je ne sais si les analystes ont toujours le temps de s'informer correctement des changements intervenus dans la société depuis la mort de Freud et du Maréchal Pétain. En tout cas il ne me paraît pas superflu de te rappeler que nous ne sommes plus à une époque où les jeunes, les indigents, les malades et tous les insatisfaits en général sont censés s'estimer heureux quand des sommités veulent bien condescendre à se pencher, du haut d'une estrade, sur leur cas.
Donc, d'ici votre prochaine réunion, m'est avis que toi et tes amis feriez bien de prendre en considération le fait que les étudiants, les nouveaux arrivants et le tout venant qui constituent quand même une bonne partie de votre lignage puissent aspirer à parler à table.
D'autant que rien ne garantit que cela ferait automatiquement baisser le niveau de la conversation.
Je crois même me souvenir de t'avoir déjà entendu argumenter que les sociétés démocratiques devraient encourager les enfants à s'exprimer plus souvent en public parce que ces derniers ont à la fois l'art d'oser poser les bonnes questions et l'ardeur nécessaire pour ensuite empêcher les adultes de noyer le poisson. Analystes ou non, consciemment ou non, j'ai remarqué que les adultes sont d'ordinaire épatants pour soulever les lièvres, pour tirer sur les pigeons et pour finir en cur par noyer le poisson.
De toute façon, les grandes personnes sont impossibles. On a beau faire mille efforts pour se plier à leurs requêtes et pour répondre, bête et discipliné, à leurs appels, on peut être sûr qu'en dernier ressort, elles trouveront toujours une raison pour n'être pas contentes !Remarque, ma venue t'aurait forcément embarrassée puisque vu mon style, ton passé et ta position actuelle, une partie de tes proches aurait peut-être soupçonné entre nous moins un conflit mal résolu qu'une connivence secrète.
Et, comme dans une assemblée de psychanalystes, on trouve toujours des gens suffisamment physionomistes, astucieux et bavards pour faire circuler, par voies de recoupements, des hypothèses de filiation, ma présence éventuelle aurait très bien pu te flanquer à jamais une réputation infernale.
Quelques-uns se seraient amusés de la situation mais d'autres, inquiets par la tournure que pourraient prendre à l'avenir les E.G.P. au cas où même la voix des enfants pervers finirait par s'y faire entendre, auraient au contraire déploré en mes interventions la digne preuve des ravages d'une éducation par trop libérale.
Quoi qu'il en soit, sur ce coup-là, il t'aurait été aussi impossible de me renier que d'assumer en plein jour notre lien de parenté.
À la sortie, tu m'aurais fait le reproche de n'avoir pas su me tenir correctement en public, ce à quoi je t'aurais répondu que militer contre les injustices, se battre pour abattre toute une série de cloisons fâcheuses et lutter contre les bêtises assénées en position d'autorité fait depuis longtemps partie de ton éducation et de ma conception du devoir civique.
Résultat de l'opération : pour n'avoir pas la même analyse de la situation, ni le même sens du respect à donner au cadre, le risque aurait été qu'on trouve le moyen de se fâcher publiquement et pour longtemps.
Je ne tenais pas à me brouiller avec toi pour des broutilles de la sorte.
De toute façon, à mon âge, la Faculté déconseille formellement la fréquentation des gourous, des savants fous et autres individus érudits régulièrement atteints par le virus des congrès.
Tu t'étais inscrite à ces États Généraux parce que ta naïveté est telle que tu crois encore en la vertu du dialogue et que tu imagines qu'il existe des discussions susceptibles de changer le cours des choses mais, conviens malgré tout que de l'allocution d'ouverture au bal déguisé chez Ledoyen, il n'y avait rien dans cette grand-messe qui soit vraiment conçu pour moi. Plutôt que de participer à votre mascarade pseudo démocratique, j'étais beaucoup mieux pendant ce temps là à m'amuser avec papa à Dysneyland.
- C'est ton point de vue, mais personnellement je regrette malgré tout que tu aies donné la priorité cet été uniquement à la distraction. Remarque, tu as le droit de faire de la résistance à la psychanalyse. De toute façon, vu ce que tu es et ce que sont nos liens, je crains fort que d'ici quelques années tu rejoignes le camp des partisans du divan.
Ma conception de ce qui peut faire ta liberté consiste à pouvoir assumer autant le fait que tu te détournes de l'analyse que l'idée que tu puisses vouloir un jour prochain circuler à tes risques et périls dans la jungle de l'attraction freudienne. Simplement je préfère t'avertir : même si certains essayent de le modifier, ce monde n'a rien d'accueillant et pénétrer sans permission sur le territoire de certaines chasses gardées est une démarche aventureuse.
Dans le parc où ta mère évolue, des vautours planent et des tigres sont aux aguets, fort occupés à défendre leur réserve alimentaire. Qui ne fait pas attention où il s'allonge pour faire la sieste n'est pas forcément en sécurité. D'une manière générale, garde-toi des charlatans qui proposent des traitements bâclés à la six-quatre-deux mais méfie-toi également des intégristes adeptes de la secte des Gardiens du Temple du Soleil Freudien. Le risque extrême est de finir lobotomisé si tu tombes du côté de Rio sur un instructeur resté fidèle aux méthodes brevetées au bon vieux temps de l'Institut Goering. Sans aller jusque-là, j'ai remarqué que chez certains accoucheurs parisiens encore partisans de réserver l'analyse aux seuls gens formés au sein d'Instituts Médicaux Légaux, la maîtrise de la distinction entre le symbolique et le réel n'est pas toujours parfaitement assurée et l'imagination pas systématiquement au pouvoir.
Heureusement, dans l'enceinte de la grande famille freudienne, on croise également des orthodoxes désireux de ne pas étouffer les scandales de leur maison-mère, des infirmières zélées, des zoulous courageux, des praticiens consciencieux, des personnages en quête d'histoire, des auteurs en mal de sujets, des visionnaires illuminés, des poètes de toutes obédiences, occasionnellement des gens vraiment charmants, parfois de drôles d'originaux, quelques authentiques sages et d'anciens pionniers capables de vous offrir leurs bons conseils.
Les vieux sorciers savent, eux, où sont les pièges mortels. Comme tu aimes les terrains glissants, ce sont des primitifs de l'espèce d'Emilio, l'archer à la flèche unique, que tu aurais intérêt à fréquenter au cas où j'aurais raison de t'imaginer capable d'alléger tes valises pour poursuivre le chemin.
Ta croissance n'est pas terminée. Si les petits cochons ne te mangent pas, on finira sans doute par tirer quelque chose de toi. Mais lâche un peu cette insolence. Où alors ne viens pas te plaindre, car tant que tu te comporteras comme une zouave, n'espère pas autre chose que de faire effectivement partie de ces bâtards qu'on assume dans certaines circonstances mais que l'on s'efforce prudemment de dissimuler dans d'autres.
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