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REMARQUES ACIDULÉES
Sergio BENVENUTO (Rome)
Pour ceux - comme moi - qui étaient étudiants à Paris en mai 1968, le fait même de se retrouver à l'Amphithéâtre de la Sorbonne avait une signification embarrassante. Dans mon cas, cela était lourd d'une forte ambivalence. D'un côté, l'émotion: car notre jeunesse nous attendrit toujours. De l'autre côté, une aura régressive: la double référence révolutionnaire - aux EG (Etats Généraux) de 1789 et à l'occupation estudiantine de 1968 promettait un festival nostalgique, très "Grandeur française", comme un vouloir s'accrocher aux souvenirs d'une tradition rebelle " correcte " pour détourner son regard du XXIème siècle. Le dernier après-midi, quand on a voté à mains levées pour prendre des décisions, cela m'a touché comme un déjà-vu : j'avais voté à mains levées dans cet Amphithéâtre, en mai 68. Tendresse et refus en même temps.
Mais à la différence, cette fois, que l'assemblée était constituée aussi d'analystes venus de deux continents et leurs références pour la plupart n'étaient pas celles des mémoires françaises. J'étais donc curieux de voir ce que cette superposition de mémoires différentes allait donner. A la fin des EGP, je me suis dit "au fond je me suis amusé". S'amuser est toujours bon signe. J'ai appris des choses, positives et négatives à la fois (même apprendre des choses négatives est tout à fait utile). Je m'excuse donc si je me concentre ici sur les " taches " de l'initiative plutôt que sur ses " reluisances " positives. Mais je souhaite qu'on se donne la générosité de critiquer les autres bien que les éloges diplomatiques soient toujours plus rentables en termes de PR.
* Probablement le choix de ce lieu et de ce titre les deux, à la fois établissement illustre et sanctuaire révolutionnaire n'a pas été sans effets sur le déroulement de ce congrès-assemblée. Quelques-uns se sont plaints du fait que lesdits lecteurs, souvent, au lieu de commenter les textes de leur section, ont profité de l'occasion pour lire un autre texte d'eux (car, pour la plupart, ils avaient déjà présenté au moins un texte sur Internet). Probablement la solennité du lieu et l'universalisme de l'occasion a été une forte tentation pour la vanité de chacun (moi inclus): on a voulu augmenter sa propre présence à la rencontre. Ainsi la grande majorité a lu un texte soigneusement préparé. Plusieurs ont trouvé que le lieu et l'occasion les contraignaient à dire des choses qu'il pensaient essentielles sur la psychanalyse en ces cas-là on s'est plutôt ennuyé. Moi personnellement lecteur à la section 6 je n'avais préparé aucun texte écrit, et je me proposais d'improviser sur ce que les textes de cette section m'avaient inspiré. Mais à la fin je me suis fait "corrompre" par la pratique générale: la veille, à toute vitesse, j'ai préparé un texte écrit, que j'ai lu le jour suivant.
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J'ai été encore une fois stupéfait de l'insistance que mettent beaucoup d'analystes à parler le métalangage théorique lacanien, ou autre qui est le leur, tout en sachant que dans l'assemblée nombreux sont ceux qui ne partagent pas ce métalangage. Un pluraliste radical comme moi n'a rien contre le fait qu'il y ait des tendances analytiques différentes, et que chacune vise à mener son système de pensée le plus loin possible; c'est la règle d'une compétition tout à fait saine entre théories et styles. En psychanalyse les trusts et monopoles de pensée n'ont pas pris pied. Mais je trouve que le fait de parler exclusivement le langage de son propre clan est l'équivalent, dans le discours parmi des analystes, de la résistance dans la clinique. Se refuser à convaincre n'est pas moins "défensif" que se refuser à se laisser convaincre par l'autre dans les deux cas, il s'agit d'une indifférence envers ce qui est autre-que-soi. Je ne dis pas du tout qu'il faut trouver un langage commun en fait, il n'existe pas. Mais tout de même naïvement j'attends d'un analyste qu'il s'efforce de parler surtout le langage de l'autre.
* * * Des analystes latino-américains nous, les Européens, nous attendons beaucoup peut-être trop ce qui explique la déception qui quelque fois nous saisit à leur égard. Nous savons qu'ils sont nombreux, passionnés et que leur qualité est en moyenne très bonne, alors on s'attend toujours à un Borges, un Garcia Marquez, un Diego Rivera, un Paz, un Piazzolla, un Glauber Rocha, un Maradona, un Fuentes de la psychanalyse. Peut-être y en a- t-il un déjà, même si nous ne le connaissons pas. D'ailleurs il y un fantasme qui flotte dans les têtes de plusieurs analystes européens et nord-américains: " l'analyse est en déclin dans nos pays pensent-ils et il faut compter sur les latino-américains pour lui donner une nouvelle jeunesse, l'Amérique Latine fera renaître Freud " C'est vraiment trop attendre d'eux.
A ces EGP, on a entendu quelques remarquables contributions latino-américaines, mais aussi parfois une soumission culturelle à certaines Maîtresses Pensées européennes, spécialement parisiennes. Notre espoir d'originalité " latina " est parfois déçu par le souci de maints amis latino-américains de s'européaniser à tout prix. Astuce hegelienne de l'impérialisme culturel : celui-là se sert d'un langage de manière anti-impérialiste, anti-yankee, tiers-mondiste, revendicatif, pour s'établir plus solidement dans les consciences des pays "colonisés". Je ne veux certes pas critiquer les revendications justes politiques ou autres de la part de pays qui se sentent pénalisés. Mais un conformisme verbal qui critique le Pouvoir peut tomber dans les bras d'un autre pouvoir non moins hégémonique. Gagne-t-on vraiment à échapper à la séduction de la scène culturelle newyorkaise ou de Los Angeles, si l'on tombe dans les bras des Maitres Penseurs de Paris, Londres ou Francfort?
* * * * Je serais hypocrite si je ne faisais pas mention d'un épisode qui me concerne personnellement. Une lectrice dans la section "Relation avec l'art, la littérature et la philosophie" a commencé son discours en soulignant fortement le fait qu' aucun texte présenté dans cette section ne concernait le cinéma ou les spectacles. Evidemment elle avait oublié que mon texte, présenté dans cette section, citait bien trois films, qu'un de ceux-ci était l'objet d'une longue analyse, et qu'un autre, Eyes Wide Shut de Kubrik, donnait même le titre à mon papier. Rien de grave: cela arrive d'oublier de lire un texte. Mais ensuite la dame en question - une personne tout à fait charmante - m'a dit qu'en réalité elle avait lu mon texte et qu'elle l'avait même aimé. Ce qui rend l'incident plus intéressant. Cela a carrément l'air d'un refoulement, et je me demande alors pourquoi.
Cette mésaventure montre deux choses. D'un côté la vérité irréfutable énoncée par cette lectrice, que les analystes - sauf quelques exceptions - préfèrent patauger dans les classiques établis, comme Sophocle, Shakespeare, Goethe, Hölderlin, tout au plus Kafka ou Proust - plutôt que de se confronter aux uvres du monde moderne dans lequel ils vivent et surtout dans lequel vivent leurs analysants. Le choix de Slavoj Zizek, par exemple, de se confronter avec la culture de masse, et surtout avec le cinema hollywoodien, n'a pas fait encore école parmi les analystes. (Il y a chez beaucoup d'entre eux un souci de respectabilité académique qui probablement balance et blasonne la pratique tout à fait anti-académique, sauvage même, de l'analyse.) De l'autre côté, la mésaventure montre la difficulté qu'ont des analystes à mettre en question leurs opinions - même justes en principe - face aux exceptions, démentis factuels, lignes de fuite, qui s'exercent à l'encontre de ce qu'ils/elles pensent.
Par exemple, il y a une paresse à réviser des clichés établis sur la psychanalyse américaine. Je comprends pourquoi un analyste de New York participant aux EGP a fait remarquer justement qu'il ne reconnaissait pas la psychanalyse de son pays dans beaucoup de ce qu'il en avait pu en entendre dire dans cette occasion. Moi aussi, qui connais un peu la psychanalyse américaine, j'ai du mal à convaincre nombre d'analystes italiens que l'image qu'ils ont de la psychanalyse aux US est dans le meilleur des cas une photo du passé, et que les choses ont totalement changé. Par exemple, maints analystes européens sont convaincus que la psychanalyse américaine est tout à fait médicalisée, qu'il y a une presque identification psychiatre-psychanalyste - ce qui est tout à fait faux. Ces clichés permettent à des analystes de vivre de la rente de leurs acquis.
* * * * * Malgré ces réserves, je crois qu'il faudrait continuer à rester en contact pour d'autres initiatives - même pour se dire enfin les choses qu'on n'apprécie pas chez les autres, comme je l'ai fait dans ce commentaire un peu acidulé. Les EGP ont été une source d'expériences intéressantes, ce qui me semble déjà une raison suffisante pour les renouveler.
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