accueil appel  thèmes  contributions lectures  commentaires recherche 


LIBRES ASSOCIATIONS A PROPOS DE LA CRUAUTÉ,

DES FILIATIONS, DE L'ŒDIPE ET DES INSTITUTIONS PATRIARCALES

Bref compte-rendu et propositions d'analyses des Etats Généraux de la Psychanalyse

Thierry GAILLARD
*


Pour la première fois de l'histoire, des psychanalystes se sont rencontrés indépendamment des leurs appartenances à des écoles ou institutions pour confronter leurs diverses connaissances. Cette rencontre a témoigné de la nécessité pour la psychanalyse de renouveler la politique de ses institutions et de tenter de réinstaurer un plus juste milieu entre un extrême de dogmatisme stérilisant et un autre dénaturant - l'un n'excluant pas l'autre.
Les Etats Généraux ont été convoqués à l'initiative du Français René Major, président de la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Ils ont permis de tracer un vaste panorama de la situation générale de cette «Scientia» à l'aube du XXIe siècle, cent ans après les ouvrages fondateurs de Sigmund Freud.
Les huit demi-journées ont été consacrées aux thèmes suivants :
- l'état de la psychanalyse dans le monde (E. Roudinesco);
- la clinique psychanalytique (P. Fédida);
- la transmission de la psychanalyse (H. Shevrin);
- les institutions psychanalytiques (P. Rocha);
- le rapport de la psychanalyse au social et au politique (G. Reinoso);
- le rapport de la psychanalyse à l'art, à la littérature et à la philosophie (H. Rey-Flaud);
- le rapport de la psychanalyse au droit, aux neurosciences, à la biologie, à la génétique (G. Tholen et R Major);
- prospectives (R. Major).
Tous ces thèmes ont fait l'objet d'une présentation, suivie de l'intervention de «lecteurs». Ceux-ci ont avancé des idées personnelles ou issues des quelque 259 articles fournis par les participants et qui sont édités sur le site internet consacré à cet événement (www.psychanalyse.refer.org).
Les participants ont ensuite donné aux Etats Généraux de la Psychanalyse une dimension de subversion si longtemps recherchée ­ refoulée (?). Théâtrale, académique, philosophique, désabusée, revendicatrice ou poétique, la parole venue de l'auditoire semblait faire écho à l'histoire dont s'est imprégné cet amphithéâtre de la Sorbonne.

Penser le «crime de sang»
En complément à ces quatre journées, le poète chilien Armando Uribe et le philosophe français Jacques Derrida étaient les conférenciers invités des dimanche et lundi soirs. Le second a interpellé magistralement les psychanalystes à penser le «crime de sang» ­ la cruauté. A ses yeux, seul le discours psychanalytique serait à même d'aborder, sans alibi, cette dimension encore obscure de l'humanité. Jacques Derrida considère que tout reste encore à faire pour réussir à faire entendre un discours psychanalytique de cet acabit aussi bien dans la politique que dans l'éthique et le juridique.
On peut relever l'esprit positif qui a dominé l'ensemble de ces journées. La rencontre des personnes l'a emporté sur les dissensions idéologiques. Cela était peut-être lié au fait que les questions de fond et les remises en question de certains aspects essentiels de la psychanalyse n'y ont pas trouvé leur place. Ces discussions vont probablement apparaître sur le site Internet actuellement en développement.
Au terme des quatre journées, René Major a estimé que les défis soulevés par les Etats Généraux avaient été au moins partiellement réussis. Il s'agissait de faire connaître de nouveaux travaux, de fonctionner avec un minimum d'organisation hiérarchique, de traverser des frontières, idéologiques et culturelles, de nouer un dialogue entre psychanalystes et avec la philosophie, la biologie, etc. Pour conclure et sans préjuger des éventuelles initiatives qui pourraient la suivre, M. Major a considéré que cette réunion historique avait été positive pour la psychanalyse.

«Nous ne sommes pas des hamburgers»
Au-delà de l'événement, des mouvements d'empathie provoqués par certaines interventions, de la volonté de continuer à traiter les souffrances humaines sans céder aux séductions usuelles des multiples thérapies, que faut-il penser de ces Etats Généraux de la Psychanalyse ? A mon sens, ils ont introduit, de fait, un rapport subversif face aux institutions qui tentent tant bien que mal de conserver leur crédibilité. Il a été justement question de cet esprit de chapelle qui voudrait instrumentaliser la fonction de psychanalyste. On a utilisé l'image des hamburgers de McDonald qui doivent être identiques partout dans le monde et à quoi semblent s'attacher les critères de l'Association psychanalytique internationale (IPA). Les psychanalystes présents refusent d'être assimilés à des hamburgers !
Pour cette question de filiation, il faut aussi garder à l'esprit que c'est à partir du rapport avec ses patients, c'est-à-dire en partant de la relation du patient avec l'analyste, que Freud a pu élaborer la psychanalyse. C'est d'ailleurs à la demande d'une patiente qu'il a compris l'utilité d'un divan. Le rôle des analysants, des minorités pensantes, est donc lui aussi constitutif de la psychanalyse. D'ailleurs, il est également nécessaire à son évolution - dans le sens d'un approfondissement de la connaissance de l'homme -, à l'égard des nouveaux symptômes que génèrent nos sociétés en mutation. Françoise Dolto répétait volontiers que son savoir lui venait des enfants, qu'elle avait visiblement appris à écouter.
Les Etats Généraux nous donnent l'occasion de penser la fonction patriarcale des institutions psychanalytiques et l'inanalysé chez Freud ­ même si l'on ne saurait trop lui en tenir rigueur En effet, plusieurs choses restent à mieux comprendre concernant l'héritage d'un mode de filiation institutionnalisé. Parmi les plus symptomatiques, les transmissions de pères en filles valables pour Freud et Lacan, et l'inanalysé chez Freud concernant le rôle de Laïos dans son interprétation du mythe d'Œdipe.
Partant de là, il me sera plus aisé d'exposer une lecture des enjeux qui sous-tendent la gestation des Etats Généraux de la Psychanalyse. Peut-être arriverons-nous à penser l'institution non plus comme un «mal nécessaire», porteur et perpétuant un symptôme, mais comme un dispositif de symbolisation, un terrain fertile et garant de la prospérité, laquelle, justement, est l'enjeu de la bénédiction d'Œdipe finalement accordée à Thésée et à son royaume.

L'inanalysé chez Freud
Freud n'a pas élaboré l'acte infanticide premier de Laïos à l'égard d'Œdipe dont le parricide s'avère, à bien des égards, n'être qu'un malheureux retour des choses. Un nombre suffisant de travaux y ont été consacrés. Cet inanalysé chez Freud fait donc l'impasse sur la projection inconsciente de la pensée patriarcale sur l'enfant qu'il accuse, au contraire, d'être coupable d'un désir parricide. On peut comprendre le revirement extraordinaire que cette perspective offre à la psychanalyse.
A ce propos, Philippe Réfabert a écrit : «Notre génération avait souffert de la disposition de certains de leurs aînés, donc de leurs psychanalystes, à se contenter de l'hypothèse fondatrice de Freud selon laquelle l'enfant était universellement doté à la naissance de vœux qui faisaient de lui un criminel en puissance.»
Penser le malaise des filiations institutionnalisées devient possible, au cœur même de la théorie psychanalytique, à propos de l'interprétation du mythe d'Œdipe.
Cet a priori freudien qui attribue à tout autre ce désir de parricide cache ainsi un mouvement plus fondamental d'infanticide à l'égard de sa propre procréation. Ce n'est pas que le désir parricide n'existe pas, sinon bien sûr notre monde serait en paix; mais il s'agit de comprendre ce qui en est la cause afin de sortir véritablement d'une dynamique perverse de la cruauté, au lieu de s'en accommoder par une vision restreinte du principe de réalité, limitée à notre culture patriarcale.

Une autre intelligence
Ainsi, nous pouvons aborder cette problématique de l'articulation du vivant avec le symbolique, de la survie avec l'art de vivre, de la matière ­ le corps ­ avec le sujet. Bien sûr, la nécessité d'y répondre ne date pas d'aujourd'hui, même si Derrida, fort à propos, l'a rappelé lors de ces Etats Généraux. D'ailleurs, dans les années 70, cet inanalysé avait provoqué l'émergence des thérapies compensatoires dites corporelles : retrouver le corps, valoriser le lieu habité des pulsions, au détriment, il faut bien le dire, d'une compréhension des symptômes offrant dans le transfert la découverte d'un sens, une symbolisation, véritablement libératrice du temps des répétitions. Entre un monde d'interprétations castratrices et celui qu'il engendre comme refus de penser l'inconscient (et qui tous deux se caractérisent par une absence de pensée), c'est une autre intelligence qui est demandée, toujours et encore, à la psychanalyse.
L'articulation entre substance et symbolique, au point d'origine du sujet, a été habituellement résolue par l'entrée dans la loi patriarcale et le renoncement aux forces libidinales «naturelles». Cette normalisation œdipienne, du reste dénoncée par Deleuze, n'empêche toutefois pas ces mêmes pulsions de se faire entendre malgré la superposition d'un narcissisme secondaire compensatoire. Cette construction narcissique, induite par la castration libidinale, néglige le formidable potentiel humain (symbolique et créatif) toujours en mal d'expression. C'est une question d'éthique.

L'angoisse de la castration
Pour en revenir à la loi patriarcale, celle-ci fonde sa légitimité dans la répression consensuelle de l'angoisse de castration qu'engendre l'autorité patriarcale au regard des manifestations d'amours infantiles, mais naturelles, et donc nécessairement incestueuses. (Et c'est bien entendu ce qui détermine, en son fondement inconscient, l'ensemble de notre appareil judiciaire.) Freud l'a constaté, Lacan l'a prescrit et bon nombre de psychanalystes y souscrivent. Dans son livre Malaise dans la civilisation, Freud écrit : «La civilisation pour sa part ne tend évidemment pas moins à restreindre la vie sexuelle qu'à accroître la sphère culturelle. Dès sa première phase (), ses statuts comportent l'interdiction du choix incestueux de l'objet, soit la mutilation la plus sanglante peut-être imposée au cours du temps à la vie amoureuse de l'être humain. De par les tabous, les lois et les mœurs, on établira de nouvelles restrictions frappant aussi bien les hommes que les femmes.»

Du père castrateur au père créateur du sujet symbolique
Pourtant, la loi du père n'est pas la seule possibilité pour un sujet d'entrer dans le monde du psychisme symbolique. Le psychanalyste genevois Mario Cifali nous dit : «Tout bonnement, Lacan ignore que la symbolisation ne dépend pas que du conflit avec le père castrateur. Concevoir la symbolisation sous cet angle restrictif est pour le moins réductionniste. C'est méconnaître l'ensemble des paramètres psychiques qui participent chez le jeune enfant à la construction de son réel. C'est d'abord oublier que l'activité de symbolisation résulte de la transmission et de l'invention de soi, lesquelles passent par le vivant de l'autre et impliquent, à des degrés variables, la vitalité du désir d'inceste.» Certains travaux d'Otto Rank permettent de comprendre mieux la valeur «naturelle», bien qu'infantile, ainsi que le potentiel créatif, des désirs dits œdipiens.

Actes de symbolisation
La création littéraire, poétique, ainsi que toutes les formes d'expression artistique et corporelle, sont aussi des actes de symbolisation ou symboliquement significatifs. Rien d'étonnant à ce que l'amour et la sexualité y fassent bonne figure. La phénoménologie en philosophie, et particulièrement dans sa critique de la métaphysique, conçoit justement l'activité de symbolisation comme un phénomène-émergent.
Ces nouvelles perspectives donnent du même coup accès aux phénomènes transgénérationnels. Dans cet espace, qui n'est pas conditionné par la loi castratrice, peut alors opérer le transfert, garant du processus de guérison qu'offre une cure psychanalytique (ainsi que l'a rappelé P. Fédida), et irréductible à une simple reconstitution consciente des origines de son histoire.
Voici donc, à mon sens, la problématique actuelle de la psychanalyse, que, par ailleurs, je développe au Centre Logos à Genève (www.psychologie-geneve.ch) : questionner l'inanalysé chez Freud concernant le rôle cruel du patriarche, Laïos, pour ouvrir de nouvelles perspectives de développements culturels.

 

Bibliographie

Goux, J.-J. (1990). Œdipe philosophe. Paris: Aubier

Mélèse, L., Réfabert, Ph., Dubarry, C. & Garner, G. (1997). Les travaux d'Œdipe. Paris : L'Harmattan.

Deleuze, G., & Guattari F. (1973). L'anti-Œdipe. Paris : Editions de minuit.

Freud, S. (1979). Malaise dans la civilisation. Paris : PUF.

Cifali, M. (1998). Freud, le petit Hans et Lacan. Genève : Slatkine.

Rank, O. (1996). Inceste et créativité littéraire. In L'inceste, un siècle d'interprétations. Neuchâtel : Delachaux & Niestlé.

Ancelin Schützenberger, A. (1998). Aïe mes aïeux ! Paris : Desclée de Brouwer (collection : la Méridienne).

 

* L'auteur
Thierry Gaillard est un psychologue FSP, diplômé de l'Université de Genève, qui pratique la psychothérapie en cabinet privé et se forme en tant que psychanalyste. Il donne des cours dans une école d'éducateurs et fait du soutien pédagogique dans une école privée. Il dirige également le Centre de formation Logos, à Genève, qu'il a développé.

Adresse
Place du Bourg-de-Four 35, 1204 Genève. E-mail : th.gaillard@econophone.ch



 ©  Les Etats Généraux de la Psychanalyse - 2001 -