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Pour une intervention APUI aux Etats généraux,
11.7.2000
Qui n'a pas eu lieu
Avec son immédiat après-coup intégré
Danièle LEVY
À propos de la question : une politique de la psychanalyse, qui semble un enjeu important de cette rencontre, et de la nécessité pour les psychanalystes d'aujourd'hui de poser un acte politique, je souhaite intervenir au nom du travail d'un groupe nommé APUI, association pour une Instance des psychanalystes. Ce groupe, créé à la suite d'une proposition faite par Serge Leclaire en 1989 visant à soutenir la spécificité de la psychanalyse dans le monde d'aujourd'hui, a consacré son travail à élaborer les articulations entre psychanalyse et société à partir des lieux où le problème se pose effectivement au psychanalyste, sur les points où son exercice l'amène à rencontrer effectivement la dimension du social.Le social dans la psychanalyse
L'interpénétration entre le social et la psychanalyse, qui a été soulignée maintes fois ici, apparaît alors dans toute son ampleur. Cette dimension de la société, le psychanalyste ne la rencontre pas seulement hors de son cabinet, par exemple lorsqu'il est appelé en position d'expert, de thérapeute, de formateur, voire de pompier ; ou encore, lorsqu'il se débat avec l'administration fiscale, les assurances et autres cotisations. Nous la rencontrons aussi bien dans le cabinet, avec ce qu'on appelle parfois, maladroitement à mon avis, les nouvelles pathologies, ou encore, les nouvelles formes de la demande ; autrement dit, dans la façon même dont les sujets s'adressent au psychanalyste. Nous la rencontrons aussi dans le rapport du psychanalyste avec sa propre forme d'organisation sociale, celle du mouvement psychanalytique, les « sociétés », leurs scissions, la multiplication des non-inscrits, les flottements actuels sur la formation du psychanalyste.
Le social interférant dans la psychanalyse, nous le rencontrons encore du fait de la diffusion du signifiant psychanalyse, aux franges du mouvement psychanalytique, avec la multiplication des personnes et des officines dites de formation qui se réclament publiquement de la psychanalyse tout en témoignant dans leurs énoncés d'une méconnaissance radicale, voire d'un déni éhonté. Se présentant comme « garanties », « agréées » ou annonçant une « nouvelle psychanalyse », ces annonces occupent une place volontairement laissée vide par les psychanalystes et leurs institutions : celle de la représentation sociale de la psychanalyse. Cette situation engage la responsabilité des psychanalystes, car une proportion notable des personnes qui souhaiteraient s'adresser à un psychanalyste vont ainsi se retrouver face à des charlatans patentés. Cette notion de charlatan de la psychanalyse, on sait que Freud l'a étendue à toute personne qui se dit psychanalyste sans avoir reçu de formation appropriée, quels que soient par ailleurs ses diplômes et sa profession . N'y aurait-il pas lieu de tracer, d'une façon elle aussi appropriée, une limite à ces usages abusifs des appellations psychanalyse, psychanalyste ?Les mutations sociales en cours se répercutent également dans l'exercice psychanalytique : changements dans l'organisation de la société (dans la définition des places et des fonctions), dans les techniques, (c'est-à-dire, dans la façon dont les humains opèrent à un certain moment avec la réalité extérieure), et dans les représentations, (dans la façon dont les sujets se représentent eux-mêmes, leurs actes et leur rapport à l'autre).
Ainsi par exemple, du temps de Freud et après, on s'adressait au psychanalyste au nom d'une maladie, maladie nerveuse ou névrose, du fait de l'étayage de la psychanalyse sur la médecine. Aujourd'hui, sans s'être séparée réellement de la médecine, la psychanalyse relève aussi de la sphère « psy », qu'elle a d'ailleurs contribué largement à faire exister. Il en résulte que les sujets s'adressent à nous à partir de cette référence, c'est-à-dire, demandent une psy-chothérapie. Il s'agit toujours d'être débarrassé de ce qui empêche de vivre, et l'instauration d'un travail psychanalytique demande toujours un franchissement, une mutation de la demande, mais le transfert se produit sur une base différente car l'interlocuteur imaginaire la place que le psychanalyste va venir occuper a changé. Considéré comme malade, le sujet s'adressait à un Docteur pour recouvrer la santé. S'adressant à un psy, c'est le bonheur, le plaisir, la réussite ou la paix qu'il réclame au psy. Les idéaux sociaux ayant changé, le travail d'instauration de la situation analytique, autrement dit, de « personnalisation » du transfert change aussi. On dirait tout aussi justement que c'est le psychanalyste qui a changé.
Nous réalisons ainsi quelque chose qui apparaît après coup dans son évidence : si les énoncés psychanalytiques s'adressent à chaque sujet dans sa singularité et ne valent que pour lui, le travail psychanalytique rencontre toujours, dès l'abord et à chaque pas, la dimension sociale sur son chemin. L'adresse du sujet au psychanalyste n'est jamais directe, elle passe par le filtre de l'agencement social des résistances ; le travail psychanalytique consiste à identifier dans cette face ou façade sociale les points qui renvoient le sujet à sa propre singularité, à la façon singulière dont il s'est inscrit, corps et âme, dans le social en passant par la langue. Il revient en somme au psychanalyste de faire valoir le fait incontournable et les voies de la singularité.Le social et la psychanalyse : la question de la psychothérapie
Sur la voie d'une politique pour la psychanalyse, la question de la psychothérapie est donc devenue cruciale. C'est à partir de cette question, telle qu'elle se pose concrètement au psychanalyste, que je souhaite apporter une contribution à la question : quelle politique aujourd'hui pour les psychanalystes ? Cette politique ne peut être qu'une politique pour la psychanalyse : seule une politique pour la psychanalyse peut permettre au psychanalyste de trouver sa place en tant que tel ; une politique pour le psychanalyste ne mène qu'à la prolifération des dérives moïques, entre droite et gauche, entre les belles âmes et le déni bourgeois du manque.
Comment faire pour que la psychanalyse continue à exister en restant ce qu'elle est, alors que sa spécificité devient de plus en plus socialement indiscernable ? autrement dit, alors que la couverture sociale de l'inconscient se montre de plus en plus épaisse et résistante, au fur et à mesure que 1) la dimension de la singularité se trouve noyée dans le concept statistique de population et 2) la défiance par rapport à la « langue naturelle » devient une obligation, un rituel.Cette question se pose avec acuité aujourd'hui en France, où la réglementation de la psychothérapie est en cours. Dans de nombreux pays, c'est chose faite, parfois depuis longtemps (en Allemagne, le processus commence dès 1947), et nous serions avides d'entendre comment les psychanalystes s'en sont accommodés et quelles ont été les répercussions sur la psychanalyse de cette transformation dans l'organisation sociale.
De l'enquête que nous avons faite en 1990/91 (Cf. Etat des lieux de la psychanalyse, Albin Michel 1992, Ch. 4) il ressortait que cette réglementation, quelle que soit sa forme, met les psychanalystes dans une situation paradoxale. Soit ils acceptent de s'assimiler à des psychothérapeutes, ou d'en former : la clientèle se multiplie, mais les analyses proprement dites se raréfient et progressivement la formation à la psychanalyse en tant que telle disparaît. Soit ils s'y refusent, et ce sont alors les « patients » qui se raréfient. Dans tous les cas, la psychanalyse elle-même en pâtit.C'est ce qui nous incite à rechercher une troisième solution. Ne serait-il pas plus urgent de réaffirmer publiquement la spécificité de la psychanalyse, ce qui nous conduirait à la différencier de la psychothérapie ? Encore faut-il préciser qu'il n'est pas question d'abandonner la dimension thérapeutique de la psychanalyse, mais de permettre au public de faire la différence entre les technologies « psychothérapeutiques » d'aujourd'hui et la démarche psychanalytique. Un tel objectif implique de préciser ce que la psychanalyse est seule à apporter dans le monde d'aujourd'hui.
Cet apport, véritable fonction sociale du psychanalyste et de la psychanalyse, Freud l'a désigné avec le concept de « malaise dans la civilisation » : le travail de civilisation (Lacan dira : la prise dans le langage) fait nécessairement souffrir l'individu ; la civilisation elle-même invente des dispositifs destinés à remédier à cette souffrance : religion, médecine, fêtes, etc. De ce point de vue, la prise en charge médico-sociale traîne avec elle l'illusion que tout malaise est du registre du trouble, du dysfonctionnement, de la pathologie, et qu'il peut être supprimé. La psychanalyse, dans la mesure où elle amène le sujet à assumer la condition humaine tout en limitant la quantité de souffrance qui en résulte pour lui, apporte une réponse alternative à la prise en charge médico-sociale du mal-être. Il s'agit de refuser l'équivalence entre, par exemple, la dépression envisagée comme un trouble et le mal vivre ou la crise existentielle.
S'il est vrai que toute civilisation impose à ses membres des souffrances (on disait autrefois « frustrations ») qui sont le prix de son inscription dans la communauté humaine et dans le langage, alors on doit aussi remarquer ceci : lorsque la forme de civilisation change, les formes du malaise changent aussi. Dire ce qu'est la psychanalyse aujourd'hui, c'est situer ce qu'elle apporte par rapport aux formes actuelles du malaise. Ceci implique donc un travail d'élaboration clinique tout à fait contemporain.Déterminer une politique suppose un but et un moyen, tous deux appuyés sur l'analyse d'un contexte. Le travail clinique permet de déterminer le contexte. Ainsi, par exemple, il apparaît aujourd'hui que les protocoles thérapeutiques, qu'ils soient médicaux ou « psy », engendrent des difficultés sans nom, non seulement pour les patients mais aussi pour ceux qui sont chargés de les appliquer. C'est ce qui amène certains d'entre eux, certains médecins par exemple, à faire appel au psychanalyste. Car s'ils ont eu l'occasion d'en rencontrer un qui soit digne de ce nom, ils constatent par eux-mêmes la différence, tant sur le plan clinique que sur le plan éthique et aussi en termes d'efficacité. Outre l'amélioration au niveau symptomatique, patients et soignants éprouvent cette sorte particulière de soulagement qui résulte du type d'intervention d'un psychanalyste ; soulagement souvent indicible, celui qui suit l'abandon d'une illusion, car l'illusion s'avère toujours persécutante. Des embarras de ce type constituent sans doute la raison sous-jacente pour laquelle le psychanalyste est de plus en plus sollicité en position d' « expert ». Il lui appartient alors d'inventer ses propres façons de répondre à de telles sollicitations. Est-il juste de penser que ce travail d'élaboration « n'est pas de la psychanalyse » ?
Inscrire socialement la psychanalyse dans sa spécificité mène ainsi à une politique inédite : renoncer aux compromis désespérants pour « aller par la voie de la radicalité » (S. Leclaire). La question d'une articulation de la psychanalyse à la psychothérapie se poserait différemment, après qu'ait été inscrite dans le social la spécificité de la psychanalyse. Notre travail aux interfaces permet de montrer que même sur le plan juridique et dans le rapport à l'administration, il n'est pas impossible de trouver des formes d'inscription qui préservent l'autonomie de l'acte psychanalytique ainsi que l'autorité des institutions psychanalytiques.La détermination du moyen implique de répondre à une question dont Elisabeth Roudinesco a souligné l'importance, justement à l'occasion de ces Etats Généraux : celle de l'autorité en psychanalyse. Certes, il n'y a pas de souveraineté en psychanalyse, mais la fonction de l'autorité (en lacanien : S1) ne peut être absente d'aucune société humaine car elle fait partie de la structure psychique.
Qu'est-ce qui fait autorité en psychanalyse ?
L'autorité en psychanalyse apparaît en trois lieux différents : l'autorité de la théorie, l'autorité des institutions, et une autre dont on ne peut pas dire qu'elle soit celle du psychanalyste lui-même.
L'autorité de la théorie est incontestable et importante, chaque psychanalyste s'en réclame, tout en choisissant parmi les idiomes psychanalytiques les références qui lui conviennent. Elle est aussi la façon dont la psychanalyse se manifeste sur le plan de la culture. C'est au niveau de la théorie que le psychanalyste rend généralement compte de son acte. Cependant, cette autorité est aujourd'hui remise en cause de l'intérieur, par les « scissions » plus que par la multiplication des idiomes psychanalytiques, et de l'extérieur, par le discours des sciences « dures » et surtout par les techniques de gestion des grands nombres qui prennent la place de la politique.
Les institutions analytiques ont été créées pour soutenir la spécificité de la psychanalyse, tant vis-à-vis des psychanalystes que devant la communauté humaine. Elles seules peuvent se porter garant de l'effectivité d'une formation analytique et rappeler ce que sait chaque psychanalyste : que celui qui veut se réclamer de la psychanalyse doit en payer le prix. La psychanalyse n'est pas une lubie, un choix idéologique personnel, c'est une pratique soumise à des conditions que nous devons préciser. Il appartient aux institutions que les psychanalystes se donnent et se sont données de gérer l'interface entre le psychanalyste et le social.
Ici se glisse une critique des institutions qui est comme souvent une demande déguisée. Jusqu'ici, elles ont choisi pour la psychanalyse une politique d'extraterritorialité absolue ; ce n'est pas le cas pour la théorie, chacun rend public le résultat de ses cogitations. En revanche les sociétés elles-mêmes participent de cette extraterritorialité ; par exemple, beaucoup d'entre elles n'ont même pas leur adresse dans l'annuaire de téléphone. Cette politique d'extraterritorialité a certes de bonnes raisons, mais elle oblige le psychanalyste à porter seul tout le poids de la pression sociale ; entre autres, la nécessité d'adopter une profession de couverture et celle d'élaborer l'articulation entre le cadre de cet exercice professionnel et l'acte psychanalytique. Parmi les fonctions des institutions, ne faudrait-il pas compter celle de protéger le couple analysant-analyste de toute intervention extérieure ? La gestion de l'interface entre le psychanalyste et l'organisation socioprofessionnelle de la société me semble de leur responsabilité.Enfin, que signifie de dire que « le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même » ? C'est une vérité clinique, une condition de la pratique, mais qui n'institue pas pour autant le psychanalyste comme seule autorité sur la psychanalyse. Aucun psychanalyste, si génial soit-il, ne peut parler au nom de la psychanalyse, même si certains viennent à certains moments représenter la loi psychanalytique auprès de leurs collègues.
Dans sa pratique, c'est une autre autorité qui guide le psychanalyste : l'autorité de la méthode. Parmi les trois aspects de la psychanalyse soulignés par Freud, théorie du fonctionnement psychique, méthode d'investigation et méthode de traitement, c'est l'aspect méthodologique, voire méthodique qui doit être aujourd'hui souligné. Car il montre la cohérence de l'ensemble : cohérence du dispositif et du cadre avec sa visée et avec le travail théorique qui en rend raison. Hors de cette référence à la méthode, qui est élaboration constante de la clinique et du transfert, les théories ne font guère que produire du sens, d'une façon qui peut être éclairante, mais aussi effrénée, et qui favorise tous les plagiats, notamment dans la France d'aujourd'hui celui des psychothérapeutes.
Prendre appui sur la méthode permet aussi de penser les réajustements nécessaires dans la « technique » sans les assimiler à des compromis. Aucun psychanalyste ne conduit que des cures psychanalytiques proprement dites, puisque l'usage qui sera fait dans chaque cas de la méthode qu'il propose ne dépend pas que de son désir. L'ajustement du cadre fait partie de la fonction du psychanalyste, aussi bien dans l'abord de chaque cas singulier que dans celui des formes contemporaines du malaise.
Enfin, la réflexion sur la méthode permet de comprendre la raison des formes institutionnelles du mouvement psychanalytique et de leur évolution, y compris celle des divisions, et permet d'en discerner les différentes fonctions.
Il n'y a pas de souverain en psychanalyse, mais il y a une autorité reconnue par tout psychanalyste : celle de la méthode. Cette autorité ne peut pas être incarnée, la question qui se pose aujourd'hui est celle de sa représentation dans la société, une représentation qui doit être elle aussi adéquate, appropriée à la spécificité de la discipline. C'est cette représentation que l'APUI a nommée Instance ; la question de savoir si cette Instance doit ou non prendre une forme juridique reste à débattre. Comme dit Freud, (ch. VI de Die Frage der Laienanalyse), c'est une question de conjoncture.La psychanalyse se distingue de tout ce qui se présente aujourd'hui sous le nom de psychothérapies sur certains points cruciaux qu'il s'agirait précisément de déterminer. Notamment le poids et la fonction de la parole, le caractère réel et incontournable de la singularité ; la nature du langage, son rapport au réel et au sujet (fonction symbolique, ou polysémie du signifiant, par opposition au codage scientifique de la réalité) ; l'identification et le traitement spécifique du transfert ; le caractère insoluble de la problématique sexuelle et la fonction subjectivante de la castration .... Quelles sont parmi ces thèses identificatoires celles qu'il conviendrait aujourd'hui de souligner ?
Elle se distingue aussi par ses effets, pourquoi ne pas dire ses résultats : c'est la prise en compte de l'existence d'une dimension insue, nécessairement insue dans la subjectivité qui produit la guérison au sens psychanalytique. Cette guérison ne se définit pas négativement, par le renoncement au symptôme. C'est une transformation, véritable mutation subjective, qui modifie le rapport du sujet au savoir et au pouvoir, à la réalité et aux autres, son éthique de vie. Affirmer la psychanalyse, c'est trouver le moyen d'inscrire cette dimension-là, cette pratique-là, dans la société d'aujourd'hui.
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